|
A-GRAF
- N°0 – 30-05-2003 |

SOMMAIRE
1.
Editorial par Mohammed
Melyani.
2. Le point avec ….. Pierre
Landry : « Autoformation, cultures et sociétés ».
3. Thématha : « Les
ruses ou l’autre face cachée de l’autoformation » par B. Courtois et M.
Melyani.
4. L’entretien :
« L’autoformation vue par René Barbier » Entretien mené par C.
Verrier.
5. Portrait de Groupe : « le
Groupe expérience et autoformation » par H. Bezille.
6. L’actualité :
Colloques, symposiums, publications et autres activités.
7. Note de lecture par C. Clenet et C. Verrier
8. GRAF en association : les
statuts.
|
N°0 – 30-05-2003 |
|
|
Courriel : Mohammed.Melyani@u-picardie.fr
-

L’autoformation est devenue
un fait social, suivant le constat de Joffre Dumazedier, et concerne toutes les
sphères de la société : publique, privée, culturelle, professionnelle,
politique.
Avec la mondialisation,
toutes les cultures et toutes les sociétés sont concernées par une demande
éducative en forte croissance et doivent inventer des réponses propres à leur
histoire. Au delà d’un marché mondial éducatif hypothétique, la comparaison des
solutions mises en place par différents pays peut conduire à des coopérations
reposant sur le respect de l’autre et la réciprocité, la diversité des cultures
étant la vraie richesse de l’humanité.
En rapport avec la
problématique de la formation tout au long de la vie, il devient nécessaire de
favoriser le développement des capacités d’autonomie, de réflexivité,
d’auto-documentation, d’auto-direction dès l’école pour que les étudiants puis
les adultes, confrontés à un monde en évolution permanente remettant en cause
les savoirs acquis, puissent poursuivre leurs formations formelles et
informelles et valider les acquis de leurs expériences : apprendre à se
connaître pour mieux connaître les autres ; apprendre par soi-même et des
autres ; apprendre pour comprendre le monde.
L’autoformation fait partie de ces « connaissances ordinaires », savoirs et savoir-faire résultant d’un long apprentissage des codes sociaux et culturels relatifs à une société donnée. Chacun d’entre nous, quelque soit sa culture, sa couleur, sa race ou son niveau, emploie et manipule tout au long de la journée de telles connaissances pour faire ses courses, son travail, ses devoirs, circuler (ou conduire) en ville, cuisiner, communiquer ou négocier un contrat,…L’in-dividu possède donc plusieurs compétences relatives aux savoirs de l’autoformation (réflexibilité, coopération, adaptabilité, expérience du quotidien, accountability (racontabilité), flair, capacité d’apprendre, heuristique, recherche,…). Il se prend en charge, contrôle et ajuste ses conduites. Il n’est plus rivé à un modèle de conduite uniforme, et n’endosse plus le costume social tout établit. Bref, on est devant un in-dividu qui « se cherche », « s’autoforme » et utilise son expérience mobilisée de la vie quotidienne. Aujourd’hui donc, grâçe à des courants de l’autoformation, la pensée ordinaire est en voie de réhabilitation. Et cela revient à rompre avec une conception, profondément ancrée dans la culture occidentale, qui oppose le « savant » au « populaire ». Ce découpage entre savant et populaire renvoie d’ailleurs à bien d’autres clivages : entre l’abstrait et le concret, le théorique et le pratique, le rationnel et le pythique, le savoir et les croyances, la raison et la tradition. Pour tout dire, entre le vrai et le faux.
![]()
![]()
La notion ruse chez les Arabes : En arabe, hila veut dire ruse, artifice,
expédient, stratagème, moyen d'échapper à quelque chose ou de réaliser un
dessein. Dans un sens plus technique hiyal
(au pluriel) désigne l'ensemble des stratagèmes employés dans la guerre, dans
le sens, maka'id. Il apparaît
ainsi dans les textes d'ouvrages sur l'art militaire, dont le plus ancien est Kitab-al-hiyal,
d'un certain al-Hartami al-Shacrani, qui le dédia au calife al-Ma'mun (m.833).
Dans cette perspective, se
développa tout un genre de littérature dans différents domaines de la pensée
islamique, décrivant les ruses et les moyens pour détourner les interdits,
qu'il s'agisse des moyens de résoudre certains problèmes arithmétiques (hiyal al-jabriyya : ruses ou
artifices algébriques), des voies légales pour solutionner des cas difficiles
dans le domaine juridique (hiyal
al-shar'iyya : ruses ou artifices juridiques, légaux), les ruses des
femmes (voir Al Hawrani, A. ed. Littérature classique, 1994) et même les hiyal
et trucs des mendiants et des faussaires décrits et dénoncés par al-Jahuz au Xe
siècle et par al-Jawhri au XIIIe (traduction française R. Khawam. Le voile
arraché. Paris, 1980).
A la lumière de cette
analyse lexicographique, il s'avère que la tendance lourde dans la
signification originelle de hala
d'où provient hila (ruse) est
constituée par les notions de changement, mouvement, déplacement, de vaincre un
obstacle, d'artifice, de truc et intervalle de temps auxquelles peuvent être
associées les idées de "machine", ou d’outils qui exécutent un
travail donné en mettant en œuvre un principe d’économie qui semble aller à
l'encontre des lois de la nature. Il semble donc que le mot hila (ruse) désigne "entre
autre", une machine (un procédé ingénieux, une technique), en arabe
classique. Cela est attesté par les écrits mêmes des mécaniciens arabes. Ainsi,
les Banu Musa ont-ils intitulé leur livre de mécanique : Kitab al-hiyal
(livre de machines) et le présentent comme un catalogue des machines
ingénieuses.
Ruse au centre des conduites humaines : L’auteur du Livre des Ruses[1]
précise que la ruse est le fruit de l’intelligence, elle est le propre de
l’homme, en dehors des autres êtres parmi les animaux. Elle est licite car
Allah qui a créé l’homme “ en lui donnant la meilleure des
constitutions ”[2],
lui a appris la ruse. Elle inspire la conduite des hommes qui font preuve de
liberté, de maîtrise, d’imagination, d’efficacité et d’astuces, et qui font
triompher la vérité ou le bon sens.
La ruse demande de
l’intelligence, du discernement, du jugement, de la générosité, de la clémence,
de la décence et de l’initiative la plus
forte pour atteindre les buts lointains :
Une initiative si développée
(dit l’auteur)
Qu’on ne pouvait la prendre
Pour le terme d’une
comparaison, comme si sa portée était si lointaine
Que les autres la perdaient
aisément de vue.[3]
C’est l’art de voir clair
dans les situations difficiles, l’homme de la ruse comme pourrait le dire
l’auteur :
On dirait que, dans une
affaire difficile,
Il avait le privilège d’une
façon claire
Ce qui était caché, ce qui
était inaccessible
aux regards.
Ainsi l’homme de la ruse fait preuve d’insinuation, de persuasion et de
détour pour démêler les intrigues les plus complexes et inaccessibles aux
regards. Il a une force de persuasion, une bonté profonde, une élocution
savoureuse, une résolution et une habilité propre dans les artifices de la
pensée pour juger des événements qui frappent à sa porte.
Qu’il soit prophète, ange ou djinn, khalife, roi ou sultan, vizir,
gouverneur ou gens de l’administration, juge, témoin ou procureur, ascèse,
vagabond, mendiant, femme,… l’homme (ou la femme) de la ruse est un homme
intelligent, d’exception et de la
“ situation ” : il a reçu dans sa main le sceau du pouvoir. Dire de lui qu’il met en œuvre des stratégies
politiques indique la maîtrise de l’ensemble des relations humaines. L’homme intelligent
(et de la ruse) dit l’auteur, s’établit solidement sur ses actions et le sot
sur ses espérances ; son regard passe par son cœur et sa volonté, le
regard du sot passe par son œil et l’instrument de sa vision ;
l’intelligence (et la ruse) est un vêtement neuf qui ne se détériore
jamais ; l’homme de l’intelligence (et de la ruse) est celui qui fait bien
ce qu’il fait et applique son effort sur le point convenable ; le proverbe
arabe nous enseigne que l’hostilité d’un homme intelligent est meilleure que
l’amitié d’un sot,[4] car on
révèle toujours le meilleur de nous dans l’adversité (surtout si on a un
adversaire intelligent).
Les récits du livre des
ruses montrent – à mon sens – que la
ruse est une voie ou un moyen employé par l’intelligence, qui tire profit de
l’expérience. Elle peut aussi être caractérisée comme le moyen le plus subtil pour arriver à ses
fins. La ruse des Arabes contrairement à celle des Chinois, s’appuie sur le
potentiel de l’homme d’exception et pas seulement sur le potentiel de la
situation. Le changement, le mouvement, le déplacement, la capacité de vaincre
un obstacle, l’invention d'artifices et de trucs et la maîtrise de l’intervalle
de temps où les choses basculent,…viennent de l’homme “ d’exception ”
ou d’un outil inventé par lui, outil capable – par un principe d’économie – de
réaliser les objectifs, ou de détourner de son but une volonté fourvoyée.
D’un côté la
configuration de la ruse correspondrait à une démarche prospective et
scientifique (collecte des données, vérification, test, invention d’outils...)
:
1. La ruse est
créatrice, car elle possède la capacité de construire avec les données de la
situation et les données de l’imagination des nouvelles
représentations-solutions qui démêlent les intrigues les plus complexes et les
plus inaccessibles aux regards.
2. La ruse est le
fruit d’une intelligence qui tire profit de l’expérience et d’une forte
initiative.
3. La ruse comporte
une progression dans les actes minimes pour arriver au but ultime ou le choix et l’utilisation d’un moment
favorable.
4. La ruse est
technique : c’est moyen subtil ou outil capable d’exécuter un travail
donné en mettant en œuvre un principe d’économie qui semble aller à l'encontre
des lois de la nature.
De l’autre, on
peut considérer les trois composantes de la ruse suivantes :
La situation : C’est l’homme qui va utiliser,
infléchir ou changer une situation toujours en mouvement et largement
imprévisible. La situation n’est pas créée par l’homme, mais la ruse permet de
la maîtriser au moins pour un temps, en la connaissant dans ses
“ ressorts secrets ”, non forcément apparents à tout le monde (
Alexandre se déguise pour mieux connaître la situation d’une ville, le vizir
choisit un “ homme d’expérience ” pour avoir une vraie connaissance
de tel personnage ou tel lieu..).
La ruse peut
s’exercer aussi dans une situation perçue comme peu favorable, voire
perdue : la ruse permet alors de renverser la situation : le mensonge
est souvent utilisé (discours ou mise en valeur d’indices trompeurs).
L’efficacité
vient donc de la connaissance approfondie de la situation; de sa transformation
pour servir le but ultime, en choisissant le moment opportun (kairos), les
moyens adéquats .
Le temps : Le temps de la ruse s’inscrit dans le
rapport au temps de la culture arabe où cohabitent dans chaque homme le temps
éternel (le temps de Dieu) et l’éphémère (le temps de l’homme). Les différents
temps s’entrecroisent, seul le temps chronologique (le temps de l’horloge) ne
semble pas jouer un rôle important.
Ainsi
la ruse s’inscrit dans un temps qui peut être long ou court : l’important
est de progresser dans le changement de situation : il faut savoir
attendre et progresser lentement et profiter du “ kairos ” : les
ruses évoquent souvent ces moments où tout peut basculer.
La parole : La ruse s’inscrit là aussi dans
la tradition culturelle arabe qui privilégie l’art de bien parler (choix du
mot, de la formule, du niveau de langue..) cultivé à travers notamment l’art
majeur de la poésie

Entretien de C. Verrier

Q : Selon toi, qu’est-ce que l’autoformation ?
R. Barbier : J’aimerais dire d’abord qu’il me semble s’agir de
quelque chose d’essentiel, à condition de resituer l’autoformation dans
l’autoéducation. Je replacerais toute de suite le mot autoformation dans
l’univers plus vaste et englobant qu’est l’éducation, l’autoformation étant la
voie - la voie très concrète - par
laquelle l’être humain va réaliser cette éducation « par lui-même ».
Par lui-même ne veut évidemment pas dire qu’il reste centré sur lui, il a
besoin des autres, du monde, il a besoin de l’épreuve de réalité, mais
l’autoformation est liée pour moi au développement du sujet par rapport à
l’éducation du sujet. Pour ce qui est de l’éducation du sujet, j’ai quant à moi
une vue d’ensemble qui est que l’éducation est le travail intérieur d’une
personne qui articule sans cesse, à travers des épreuves de réalité, une
dimension de connaissance de soi qui est en dernière instance à dominante
spirituelle, même si cette dominante spirituelle ne s’inscrit pas dans des
dogmes religieux. Donc, une instance de connaissance de soi, une instance de
savoirs pluriels permettant au sujet d’avoir des interprétations possibles, des
points de vue différents, d’opérer des remises en question sur des savoirs
qu’on pourrait dire « déjà là » dans le monde de l’intelligibilité.
L’autoformation, c’est ce processus éducatif qu’un sujet engage pour lui-même
afin d’aller vers une éducation
supérieure à lui-même, quelque chose qui est lié à lui-même, mais qui vise à
faire de lui un homme de bien au sens chinois du terme. J’ai une conception
complètement éthique de l’éducation, et l’autoformation est forcément une
autoformation existentielle. Autoformation existentielle, ça veut dire que
quelqu’un engage sa liberté ; il n’est pas déterminé, il a son libre
arbitre de faire ou de ne pas faire et d’engager sa liberté. Naturellement il a
d’autant plus de liberté qu’il a une sécurité matérielle, symbolique, un
capital intellectuel, social, etc… mais c’est quand même lui qui décide
d’engager son existence dans une certaine voie pour aller vers son
autoéducation. Et cette autoformation passe au moins, naturellement, par le
rapport à lui-même, mais aussi par le rapport aux autres et le rapport au
monde.
Q : Les recherches sur l’autoformation ont plutôt tendance à
accepter l’idée que la formation - le mot formation - est ce qui rend le mieux
compte du développement du sujet, alors que toi tu sembles préférer le terme
éducation. Autrement dit, pour toi, ce qu’on appelle éducation serait plus
englobant que ce qu’on appelle
formation.
R. Barbier : Je
travaille souvent avec Gaston Pineau, mais sur ce point nous n’avons pas la
même conception. Pour moi c’est l’éducation qui est englobante, la formation
étant davantage de l’ordre de la procédure, au moins du côté d’une direction
processuelle, avec des enjeux très personnels et fonctionnels.
Q : Si cette autoéducation est ce qui permet potentiellement à
l’homme de bien au sens chinois d’advenir, cela peut signifier qu’elle a une
portée sociale, ne serait-ce que parce que cet homme de bien, justement parce
qu’il est « de bien », offre un exemple…
R. Barbier : Oui, tout
à fait. Si l’autoéducation est possible - mais elle est toujours en état
d’inachèvement –, elle est une mise en perspective de valeurs fondamentales, de
valeurs qui sont porteuses de vie et qui font que si on a cette attitude on
aura en fin de compte un certain type de comportement lié à cette attitude, et
on s’interrogera sans cesse d’ailleurs sur l’écart entre cette dimension qu’on
dira éthique de l’éducation, et la réalisation concrète à travers des
comportements qu’on peut avoir, et que peuvent avoir aussi les autres, mais
d’abord soi-même. Il y a en quelque sorte une existentialité nécessaire de
l’éducation, qui passe par l’autoformation, pour reconnaître le bien-fondé de
l’éducation.
Q : Tu as tenté de rapprocher les univers théoriques de Krishnamurti – si on peut parler de théorie
pour lui – et de Castoriadis. Ces deux auteurs me semblent intéressants à
prendre en considération quand on évoque l’autoformation, parce qu’ils pensent
chacun l’autonomie. Quel rapport établis-tu entre l’autoéducation selon
Krishnamurti - puisque c’est un terme qu’il utilise - et ce que nous dit
Castoriadis de l’autonomie ? Veulent-ils dire au fond l’un et l’autre la
même chose ?
R. Barbier : C’est une
grande question. Ca ne peut pas vouloir dire la même chose parce que les deux
ne partent pas du même socle, de la même base. Castoriadis est un politologue,
un psychanalyste freudien, il prend en compte certains points de vue
différents, alors que Krishnamurti est un homme de la non dualité, dans la
tradition de la philosophie non duelle de l’Orient. Alors, naturellement, c’est
très différent. Jamais Castoriadis ne pourra parler de non dualité, et on l’a
bien vu dans l’interview que nous avons faite avec lui sur la méditation, parue
dans le sixième volume des Carrefours du
Labyrinthe. Il est évident que ce
n’est pas cela chez lui, et même, à la limite, il ne comprend pas ce que cela
veut dire. Pour moi c’est très différent : dans un chapitre de mon livre L’ Approche Transversale je traite de
cette question, de Krishnamurti et de Castoriadis, et il me semble qu’on ne
peut pas du tout les assimiler, on peut tout juste les mettre en perspective et
les faire s’interpeller l’un l’autre. C’est comme cela que je les prends, parce
qu’il me semble que Castoriadis est nécessaire aussi pour peut-être déjouer des
dérives possibles chez les fanatiques de Krishnamurti, et inversement. Je crois
que Krishnamurti pose des questions qui sont sans fond à une orientation qui
serait un peu trop rigide chez Castoriadis, notamment une orientation
politique.

Les vertus de
l’imprudence,
Le droit à la
maladresse Et
Aux
transgressions épistémologiques
Nous nous réunissons depuis janvier
2001 toutes les six semaines environ le lundi pour une demie-journée ou une
journée entière. Ces séances se tiennent au CNAM où nous accueille Claude
Debon.
Le groupe s’est constitué autour d’un
petit noyau de membres du GRAF qui souhaitaient prendre le temps de réfléchir
et débattre de façon suivie, dans une temporalité autre que celle des colloques
à laquelle nous sommes habitués. Le groupe s’est étoffé et comporte aujourd’hui
12 personnes : Hélène
Bezille, Catherine Clenet, Bernadette Courtois, Claude Debon, Noël Denoyel,
Pascal Galvani[6], Pierre
Landry, Patrice Leguy, Francis Lesourd, Mohammed Melyani, Hervé Prévost,
Christian Verrier.
Nous avons déjà
présenté le groupe à l’occasion du symposium de Bordeaux en mai 2002. Il avait
alors quelques mois d’existence. Nous avions évoqué comment nous construisions
notre cadre de réflexion sur l’Expérience et l’Autoformation en cheminant, et
les questions qui étaient alors les nôtres : nous situer d’emblée sur
“ Expérience et autoformation ” ou choisir une approche élargie de
l’expérience? Constituer progressivement
un lexique de référence ? Nous donner d’emblée un cadre conceptuel
balisé ou non ?
Nous avions évoqué la stratégie
retenue, en trois temps :
1.
explorer le point de vue de chacun de façon
approfondie ; “ pourquoi avons-nous envie chacun de réfléchir sur
cette question ? Comment avons-nous envie d’y réfléchir ? ”
Comment cette question s’inscrit-elle dans notre cheminement personnel de recherche ?
2.
identifier
progressivement les “ transversalités ”
3.
élaborer
en commun une problématique de l’expérience autoformatrice, en se centrant sur
l’une des thématiques transversales,
explorée de façon approfondie par chacun ;
Nous avions évoqué
le“ dispositif ” tel qu’il prenait forme alors :
·
chacun explicite son “ entrée ” dans la question
(expérience et autoformation), par un exposé, par exemple en référence à des
travaux antérieurs mais pas nécessairement ;
·
ces exposés sont suivis ou accompagnés ou précédés d’un texte
écrit, d’une trace. Ils sont débattus, et donnent parfois lieu à des
digressions étonnantes, qui inquiètent les uns et interrogent les autres (sur
le “ sens ” bien sûr de ces digressions).
Nous remarquions
alors la difficulté qui était la nôtre de démêler nos implications
épistémologiques, éthiques, politiques, tant elles sont investis, en certains
moments, de beaucoup de passions.
Nous faisions
part d’une spécificité qui pourrait être celle du groupe, son « fil
rouge » : développer une approche anthropologique de l’expérience
dans ses rapport avec la formation.
Nous annoncions
alors que nous faisions « au moins » deux compte-rendus, traces
utiles aux absents et aux présents.
Et nous faisions
part de nos projets, encore vagues, d’invitation et de publication.
Nous évoquions
pour conclure notre satisfaction de pouvoir concilier une certaine rigueur dans
notre organisation (programmation du contenu des séances, compte-rendus, textes
en circulation), avec un certain désordre que nous jugions déjà, dans notre
tranquille assurance, « assez productif ».
L’approche
esquissée alors, autour d’un point de vue anthropologique sur l’expérience,
s’affirme et se structure. Nous avançons simultanément dans notre réflexion et
dans la mise en forme de notre ouvrage collectif. Il y a en quelque sorte
« inter-structuration » de ces deux niveaux et dans le même temps
clarification et stabilisation de notre champ. Depuis janvier nous organisons
des « séances ouvertes » autour d’une thématique en relation avec nos
axes de réflexion et de publication et d’un ou deux intervenants.
Notre projet de
publication est presque stabilisé. Le « fil rouge » : une
approche anthropologique de l’expérience autoformatrice. Il comprend trois
grandes parties :
1/ une première
partie, épistémologique, est consacrée à la notion dans une perspective
historique. Parmi les thèmes abordés : la construction du concept
d’expérience scientifique d’un point de vue historique ; l’expérience
subjective de la pratique des « sciences dures » ; le statut de
l’intuition dans la production des savoirs scientifiques ; les apports de
la phénoménologie et de la psychanalyse (Biswanger/Freud) à propos de
l’expérience autoformatrice ;
2/Les cadres
anthropologiques de l’expérience : mise en récit de l’expérience individuelle
et collective et transmission dans le témoignage ; statut du
dialogue ; l’inscription de l’expérience dans le corps ; l’expérience
spirituelle ; les formes temporelles de l’expérience transformatrice
(épiphanies, moments..) ;
3/Les figures de
l’expérience en formation : transformation de l’expérience,
accompagnement, exploitation, validation;
4/Approches
interculturelles de l’expérience autoformatrice.
Nous organisons
depuis janvier des séances « ouvertes » à l’ensemble des membres du
GRAF et à des personnes de nos réseaux susceptibles d’être intéressées par le
thème. Ces séances sont en relation avec les thèmes couverts par l’ouvrage en
chantier. Nous avons reçu :
- Jacqueline
FELDMAN sur le thème : « Expérience personnelle, expérience
scientifique » ;
- René BARBIER et
Marie-José BARBOT sur le thème : « Expérience interculturelle et
autoformation » ;
- Gaston PINEAU
sur le thème : « Expérience spirituelle et autoformation.
Les séances à
venir :
- Jean-Pierre
CHRÉTIEN sur le thème : « Expérience du corps, théâtre et
autoformation » ;
- Guy DE VILLERS : « L’expérience
autoformatrice à la lumière de la psychanalyse et de la phénoménologie »
Nos rencontres
régulières nous ont permis d’identifier des thèmes qui méritent à selon nous de
donner lieu à débats au sein du GRAF :
- débats sur les
approches de l’autodidaxie :
Hélène Bezille, Georges Le Meur, Christian Verrier ;
- après une
période de « balkanisation » de la réflexion sur l’autoformation
autour des planètes (période sans doute nécessaire), il nous semble utile de
revenir à des cadres de référence plus généraux en nous appuyant notamment sur
les apports d’Illich, Dumazedier et Mezirow ;
- la notion
« d’efficacité » dans le champ de l’autoformation : portée
épistémologique, portée imaginaire, portée idéologique ;
- savoirs
« savants » et « ordinaires » dans l’autoformation :
quelles articulations ?
- les approches de
l’expérience autoformatrice : au-delà de l’accord sur la définition
« un contact direct mais réfléchi », peut-on concevoir des expériences
« non réfléchies » et néanmoins autonomisantes ? Il convient
sans doute de s’attarder sur les notions d’inconscient de
« préréfléchi », et de quelques autres ;
- les différentes
formes d’accompagnement et leur rapport à l’autoformation ;
- l’autoformation
en situation de travail : qu’en est-il des organisations
apprenantes ?
1- Le chef-d’oeuvre : une
expérience existentielle initiatique entre travail et formation : Contribution
à l'approche anthropo-formative des transitions professionnelles à l'aide de
récits de trois meilleurs Ouvriers de France / Patrice Leguy
; sous la dir. de Gaston Pineau. 2002
(Comprend 3 volumes (Tome 1
: Première partie : un sujet à pied d'oeuvre entre travail et formation ;
Deuxième partie : une expérience initiatique d'autoformation existentielle ;
Tome 2: Troisième partie : l'épreuve de la mise à l'oeuvre ; Tome 3 : annexes.
- Bibliogr. 417-430f.)
Résumé : L'existence de discontinuités dans les
parcours de vie et les transitions professionnelles auxquelles est soumise une
partie importante des travailleurs notamment les moins qualifiés s'avère autant
de réalités quotidiennes à négocier. […]. Le chef-d'œuvre peut s'envisager
comme un moyen majeur d'autoformation et contribue au développement d'une
compétence à vivre. (résumé Sudoc)
2- Rapport au savoir et
changements paradigmatiques en andragogie./ Frédéric Haeuw
; sous la dir. de Daniel Poisson (2002)
Résumé :
La thèse se situe dans le champ de l'andragogie, et focalise son regard sur les
formateurs et leurs nouveaux rôles, dans le contexte de l'autoformation
éducative, dont la particularité est de favoriser les apprentissages autonomes
en contexte institutionnel. L'observation et l'analyse des pratiques
pédagogiques des formateurs des ateliers de pédagogie personnalisée, dispositif
innovant à la croisée des chemins entre autoformation éducative et formation
ouverte, laissent entrevoir de fortes différences, dans sa mise en œuvre. Ces
différences reflètent la prégnance du paradigme pédagogique traditionnel, celui
de la transmission du savoir. L'innovation n'est pas toujours synonyme de
changement, du point de vue de l'autodirection des apprentissages. Dans cette
thèse, l’auteur s’interroge sur les éléments qui favorisent ou qui freinent le
passage d'un modèle pédagogique à un autre, et notamment l'impact des
organisations et des conditions sociales d'exercice de la profession. Mais
l'apport essentiel de ce travail est de modéliser les liens qui existent entre
les pratiques pédagogiques et les rapports au savoir du formateur, qu'il
construit tout au long de sa propre histoire d'apprenant et de praticien.
L’auteur montre ainsi l'importance de la rupture épistémologique, dans la
construction de modes de formation réellement émancipateurs. Enfin, elle
atteste de la pertinence d'une approche de type constructiviste, dans la
compréhension des modèles complexes de formation, faisant ainsi le
rapprochement entre changement de paradigme pédagogique et changement de
paradigme de recherche. (résumé Sudoc)
3- Autoformation et pratique
réflexive, le cas des adultes à l’Ecole Nationale de la Santé Publique. Heyraud-Lemaître, Chantal ; sous
la dir. de Gaston Pineau. Tours 2002
Résumé : L'école Nationale de
la Santé publique a pour mission la professionnalisation des cadres de l'action
sociale et de la santé publique. les évolutions pédagogiques projetées,
contractualisées avec l'état français, visent à construire des environnements
d'apprentissage plus ouverts, affichant un objectif général de développement de
l'autoformation. La mise en oeuvre de tels dispositifs est supposée corrélée
non seulement à la capacité d'autonomisation des apprenants, aux plans cognitif
et méthodologique, mais aussi à leur adhésion au plan conactif à ce passage
majeur du paradigme de l'hétéroformation dominant à celui de l'autoformation.
L'analyse des résultats statistiques révèle deux conditions minimales de
l'autodirection dans les apprentissages et deux conditions suffisantes à en
attester. sur la base de la typologie établie sont rencontrées cinq personnes
ne satisfaisant pas aux premières et cinq personnes remplissant les secondes.
Centrés par l'hypothèse de la corrélation autoformation - pratique réflexive,
les entretiens confirment les données quantitatives et indiquent en quoi une
pratique de type réflexif produit des conceptions-outils de l'activité dans une
problématique d'autoformation. (résumé Sudoc)
Carré, Philippe, Moisan,
André (et al.). La formation autodirigée : aspects psychologiques et
pédagogiques. Paris, L’Harmattan, 2002
Dumazedier, Joffre. Penser l’autoformation : société
d’aujourd’hui et pratiques d’autoformation. Lyon, Chronique sociale, 2002.
Gibbons, Maurice. The
self-directed learning handbook. Challenging adolescent students to excel.
Londres, John Bass Wiley, 2002
Le Meur (et al.). Université ouverte, formation virtuelle et
apprentissage. Paris, L’Harmattan, 2002.
Moisan, André, Carré, Philippe (et al.). L’autoformation : Un fait
social. Paris, L’Harmattan, 2002.
Tétart, Michel (et al.). Les ateliers
de pédagogie personnalisée ou l’autoformation accompagnée en actes. Paris,
L’Harmattan, 2003.
Vincent-Durroux, Laurence et
Panckhurst, Rachel. Autoformation et
autoévaluation. Montpellier,
Publications universitaires de Montpellier, 2002.
Using
qualitative methods to enrich understandings of self-regulated learning. LEA,
2002, (American Educational Research Association – Annual conference).

Bezille, Hélène. La figure de l’autodidacte. Sciences humaines, mars-avril 2003, h.s.
n° 40, p. 74-76.
Daval, Régine, Jay, Anne et Volkoff, Anne. L’autoformation à
la Bibliothèque publique d’information. Bulletin
des bibliothèques de France, 2002, vol.47, n°3, p. 50-57.
Catherine Clénet, "l'accompagnement de
l'autoformation dans la formation par alternance", p 29-44 des cahiers
d'études du CUEEP n° 50/51avril 2003 :accompagnements en formation d'adultes,
coordination JN DEMOL, Daniel POISSON et Christian GERARD.
Jardin, Evelyne. L’autoformation, une auberge espagnole. Sciences humaines, mars-avril 2003, h.s.
n° 40, p. 16-17.
Jardin, Evelyne. Joffre Dumazedier (1915-2002),
promoteur et penseur de l’autoformation .Sciences
humaines, mars-avril 2003, h.s. n° 40, p. 18.
Lamer, Sandrine. Auto-apprentissage et
TICE : le programme SEMIK en Allemagne. Revue internationale d’éducation, 2002 n° 29.
Lucien, Jean-Claude. L’éducation
populaire est-elle un dispositif l’autoformation. La lettre de peuple et culture, juillet 2002, n° 26, p.4-6.
Shuklina, E.A. The
theoretical and methodological basis for a sociological study of
self-education. Russian education and
society. 2002, vol. 44, n°5, p.45-64.
· Symposium du GRAF" les 3 jours du GRAF ", 29, 30 et 31 mai 2003,
Contact : Bernard Blandin
Lieu :
Lycée Autogéré de Paris : 393 rue de Vaugirard (Porte de Versailles)
Le GRAF a jusqu'ici privilégié la diffusion des recherches
et des analyses de pratiques sur l'autoformation par l'organisation de nombreux
colloques et symposium dont les actes ont été ou seront publiés.
Est-ce suffisant
pour que les décideurs, les formateurs, les enseignants puissent mettre en
oeuvre, pratiquement, des processus d'autoformation dans leurs institutions ?
Pour que le plus grand nombre adopte une démarche d'autoformation ?
Or, la formation
tout au long de la vie, formelle et informelle, l'appel à l'autonomie et
à la responsabilité des acteurs, les mécanismes de validation des
acquis de l'expérience (VAE) impliquent de la part des acteurs de
réfléchir par eux-mêmes sur leur parcours d'apprentissage pour être à même de
décider des orientations et de discuter des conditions de réalisation des
actions de formation qu’ils entreprennent.
« Autoformation , éducation
interculturelle et pratiques informelles dans les Pays de sud et de Nord.»
L’autoformation est devenue
un fait social, suivant le constat de Joffre Dumazedier, et concerne toutes les
sphères de la société : publique, privée, culturelle, professionnelle,
politique.
En rapport avec la
problématique de la formation tout au long de la vie, il devient nécessaire de
favoriser le développement des capacités d’autonomie, de réflexivité,
d’auto-documentation, d’auto-direction dès l’école pour que les étudiants puis
les adultes, confrontés à un monde en évolution permanente remettant en cause
les savoirs acquis, puissent poursuivre leurs formations formelles et
informelles et valider les acquis de leurs expériences : apprendre à se
connaître pour mieux connaître les autres ; apprendre par soi-même et des
autres ; apprendre pour comprendre le monde.
Avec la mondialisation,
toutes les cultures et toutes les sociétés sont concernées par une demande
éducative en forte croissance et doivent inventer des réponses propres à leur
histoire. Au-delà d’un marché mondial éducatif hypothétique, la comparaison des
solutions mises en place par différents pays peut conduire à des coopérations
reposant sur le respect de l’autre et la réciprocité, la diversité des cultures
étant la vraie richesse de l’humanité.
Le projet d’organiser d’un 3e congrès
mondial dans un pays de la zone sud, afin que puissent être pris en compte les
problématiques des pays du sud (Afrique, Maghreb,…) quant à l’autoformation. Il
semblerait que le Maroc soit parmi les pays pressentis pour le lieu de
déroulement du congrès.
Ce colloque est un partenariat entre plusieurs universités de France et
de l’étranger : (UPJV (Amiens), CNAM (Paris), Paris X-Nanterre (Paris),
Université François Rabelais (Tours), Université de Montréal (Canada),
Université de Fès, de Marrakech et de Rabat, Université d’Oran, Université de
Tunis,….
Comité d’organisation à titre indicatif : André
Moisan (l’Algérie ), Mohammed Melyani, Mohamed Hrimech , Trollat
Anne-Françoise (Maroc) ; Didier Paquelin (Afrique noire) ; Phillipe
Carré ( Etats-Unis); Pascal Galvani (Canada), Pierre Landry
(Europe),…


![]()
Jullien fait tout d’abord retour sur la pensée grecque de l’efficacité,
dont un Périclès serait l’exemple, loué pour avoir su gérer les affaires des
hommes. Puis il utilise des textes classiques issus de la culture chinoise
traditionnelle, pour en définir, par opposition, les notions fondamentales
d’une stratégie de l’efficacité.
L’habitude du but, de
l’idéal et de la volonté ont fait adopter à l‘Europe une sorte de
« pli » théorie-pratique. Mais ce qui nous a rendu maîtres de la
nature vaut-il aussi pour la gestion des rapports humains ? Autrement dit
ce qui vaut pour l’efficacité dans la production (poiesis grecque) vaut-il aussi dans le domaine de l’action (praxis)? Si la pensée grecque classique
n’évacue pas la prudence et l’habileté, il n’empêche que l’habileté n’est pas
véritablement pensée. Il y a bien une intelligence rusée chez les grecs (la métis) : Ulysse, souplesse de l’esprit
face à la variabilité des choses. Cependant, cette intelligence rusée échappe
aussi à la pensée.
Cette difficulté européenne
à penser l’efficacité se retrouve en stratégie militaire. Et Jullien ne manque
pas d’évoquer Karl von Clausewitz, théoricien militaire prussien (1780-1831 De la guerre), pour qui il semble
exister une impossibilité de théoriser la guerre, toujours quelque élément
venant à creuser l’écart entre guerre modèle et guerre réelle.
La pensée chinoise, justement, est une occasion de sortir de ce
« pli » de pensée. Pour la Chine traditionnelle le réel n’a pas de
forme idéale théorique, tout est dans le procès, qui découle des interactions
des facteurs de situation entre eux ; par conséquent on ne peut établir
par avance un modèle, le modèle est contenu dans le procès, dans le cours du
réel ; c’est en lui que se trouve « la voie » (tao). Pour cette
pensée chinoise, il n’y a pas d’un côté la connaissance et de l’autre l’action,
on ne passe pas par le rapport
théorie-pratique. Pour qu’il y ait efficacité, il faut s’appuyer sur ce qui est
porteur dans la situation réelle, repérer son potentiel (l’eau du torrent peut
charrier des pierres). Noter au passage qu’on trouve peu d’explications
théoriques dans la Chine de l’antiquité, surtout des images, des métaphores.
Grâce au potentiel de la situation on peut rendre courageux au combat, fournir
peu d’efforts pour beaucoup d’effets.
Côté européen, un Machiavel a pu noter de telles choses ici et là, mais il n’en
a pas fait une notion. Contre la planification, avec l’évaluation on sort d’une
logique du modelage (plan-modèle) pour entrer dans une logique du
déroulement : laisser l’effet impliqué se développer de lui-même en vertu
du processus engagé. Dans ce cas, la circonstance fortuite n’est plus ce qui
fait achopper le projet, c’est au contraire ce qui créé du potentiel. Plutôt
que modéliser, tout revient alors à épouser les circonstances pour en tirer
profit. Envers de la planification, la stratégie du sage consiste à ne
s’immobiliser dans aucun plan, aucun projet. Sa stratégie en devient
« sans fond », insondable pour les autres et inépuisable pour lui.
Ainsi, il n’y a plus de hasard pas plus que de génie.
Jullien note que ce que la pensée chinoise aura élaboré au sujet de la
guerre s’appliquera également à la politique et à la diplomatie.
Privilégier le rapport
conditions-conséquences
La « voie », telle
qu’on l’entend habituellement en Chine est à comprendre au plus loin de notre
méthode (cad : méthodos :
la « voie » par laquelle on « poursuit », qui conduit
« vers »). Si à l’origine du
rapport moyens-fins, la « prudence » est de savoir délibérer
des moyens, il n’empêche qu’on remarque fréquemment une insubordination des
moyens à leur fin. De plus, en se fondant dans le cours des choses, un moyen
risque de n’être jamais tout à fait identifiable, aussi la question se pose de
savoir si toute délibération sur les moyens ne serait pas illusoire. Le
stratège chinois ne délibère pas des moyens, ce qui suppose qu’il n’y ait même
pas de « fin » sur un mode idéal, mais qu’il ne cesse de tirer parti
de la situation dans son déroulement – et ce qui le guide est simplement le
profit à tirer. C’est alors la situation qui conduit elle-même au résultat. Il
y a donc au moins deux modes d’efficacité : pour l’occident celle du
rapport moyens-fin et le rapport conditions-conséquences privilégié des
chinois. L’originalité de la pensée chinoise est de découvrir une profondeur à
l’évidence, de creuser l’évidence.
Dans l’ « acte » de guerre à l’occidentale, on optera
pour la destruction de l’ennemi (Clausewitz), alors qu’on préférera le
« garder intact » côté chinois ; et ce n’est pas par bonté d’âme mais par souci d’efficacité. Tandis
que l’objectif de la guerre envisagée du point de vue de l’action est la
destruction de l’ennemi, son objectif quand elle est envisagée du côté de la
transformation est sa déstructuration. La temporalité : le temps d’entre
les engagements n’est pas un temps mort. Le mythe occidental de l’action :
la chine n’a pas bâti un grand récit de
la genèse. Mutation européenne dans l’identification du hasard : seule
l’action risquée pourrait affronter l’imprévisibilité des choses. Il y a bien
considération d’une sorte de virtuosité de l’action (Machiavel) en Europe,
alors que la Chine se montre sceptique vis-à-vis de l’action. Puisque l’action
relève du plan-projet, elle est en quelque sorte en extériorité par rapport au
déroulement : en s’insérant dans le cours des choses, elle rompt toujours
plus ou moins le cours des choses et vient troubler leur cohérence, voire
susciter des résistances. Egalement : l’action est ce qui se voit
(l’épopée), mais elle n’a guère d’effet, or, c’est de la continuité de la
transformation que procède l’effet. Ne
pas imposer l’effet mais le laisser s’imposer. La transformation de la
situation est globale, donc ne se voit pas, avec comme conséquence que du bon
stratège on ne voit rien à louer., son mérite est si complet qu’il passe
inaperçu. C’est comme s’il n’y avait plus rien à raconter. Sous forme de
résumé : la nature grecque « fabrique », le sage chinois
« transforme ». Plus qu’à la transcendance de l’action, les Chinois
croient à l’immanence de la transformation : on ne se voit pas vieillir,
on ne voit pas la rivière creuser son lit.
Saisir l’occasion comme
résultat de la tendance amorcée
Entre l’art et le hasard se
situe l’occasion, celle-ci est conçue comme déclenchement du potentiel.
L’occasion serait alors comme l’aboutissement de l’observation du départ de la
tendance. Il est nécessaire de prévoir l’occasion en fonction du déroulement,
et pour ce faire il faut non sur le vraisemblable (construit), mais sur la
tendance amorcée en scrutant la moindre « fissuration » en sachant
attendre. C’est en coïncidant avec la logique du déroulement engagé qu’on peut
anticiper. Pour Machiavel, au hasard de
l’occasion répond une action risquée, mais peut-on compter sur la régulation
pour réussir ? On doit au final assister à la dissolution de l’événement
au profit des « transformations silencieuses ». La figure de
l’occasion ne se réduit pas à l’efficacité. Grèce : la rencontre-événement
en appelle à l’audace, clivage héroïsme ou stratégie. Jeu, risque et aventure
de la rencontre-événement dont, en Chine, s’est toujours défendue la stratégie.
Le non-agir prôné par les
penseurs de la « voie » taoïste n’est pas l’envers de notre agir
héroïque, ce n’est ni du renoncement ni de la passivité ni du désengagement,,
le non-agir enseigne au contraire comment réussir, avec l’importance de la
formule « ne rien faire et que rien ne soit pas fait ». Prise dans
son ensemble cette formule ne signifie pas seulement que le non-agir n’exclut
pas l’effet, mais surtout que c’est en n’agissant pas (en sachant ne pas agir)
qu’on peut aboutir au mieux dans le sens souhaité. Dès lors qu’on agit on
instaure un « autre commencement » dans une situation qui évoluait
seule ; cet agir est source d’embarras. « Faire » fait
apparaître du non fait, l’agir est artificiel. Si on n’agit pas, c’est donc
d’abord pour ne pas empêcher d’advenir ce qui, sinon, adviendrait tout seul,
d’où une sorte d’éloge de la non audace. C’est avec le degré zéro de l’agir que
l’on parviendrait alors au plein régime de l’efficacité, ce qui implique en
amont de renoncer au dirigisme de l’action et de « faire le
non-faire ». Agir sans agir :
je ‘n’agis pas (en fonction d’un plan arrêté, de façon ponctuelle, en forçant
les choses), mais pourtant je ne suis pas non plus non-agissant – je ne demeure
pas inactif – puisque j’accompagne le réel durant tout son déroulement (je suis
son partenaire). L’efficacité se révélant est indirecte : ne pas tirer sur
la plante mais ne pas se dispenser de sarcler à son pied. En se confondant avec
le cours spontané des choses, cet agir-sans-agir n’est plus repérable, il est
« fade ». Le sage, dans/par le non-agir attend qu’il y ait de la
capacité puisqu’il est inefficace d’affronter la situation pour la forcer.
L’agir sans agir se transforme en capacité d’évolution : le dragon. Réagir
à la situation au lieu d’agir, le réagir nous réintégrant dans une logique
d’immanence.
De fait, avec cette pensée chinoise, la véritable
efficacité apparaît toujours « en creux », avec le refus de l’effet,
de l’héroïsme. C’est le vide qui permet le plein d’effet, effet n’est pas à
rechercher mais à recueillir : ne pas se mettre en avant, faire en sorte
qu’on vienne vous chercher, ce sont les autres qui font le travail ; c’est
en ne se mettant pas soi-même en valeur qu’on peut être en vue.
Plus tôt on intervient en
amont, moins il faut agir – intervenir – jusqu’au sommet de l’art consistant à
vaincre avant d’avoir combattu. Rondeur et mobilité en amont, carré et
stabilité en aval. A l’efficience
reviennent la fluidité et la continuité du processus : l’efficience ouvre
l’efficacité sur une aptitude qui n’a plus besoin du concret pour opérer.
L’efficacité est d’autant plus grande qu’elle ne se voit pas (en tant
qu’efficience), mais cet invisible est de l’ordre de ce qui n’est pas encore
perceptible (en amont).
En Chine, l’image de l’eau est celle se rapprochant le plus de la
« voie ». L’eau nous met sur la voie de la voie parce qu’elle se
renouvelle constamment d’elle-même et que, s’écoulant d’un amont invisible, son
cours n’en finit pas de progresser. Avec sa souplesse et faiblesse conjuguées
qui la rendent plus forte que la force, plus forte que la pierre, l’eau
illustre bien l’efficacité. Force-propension : l’eau suit sa pente pour
avancer ; le réel a la forme de
l’eau, toujours changeante.
Tout est tendu dans la
pensée chinoise vers une certaine forme de victoire, dans les épousailles avec
le réel. Jullien pointe cependant que personne ne semble voir côté chinois
qu’il peut aussi exister presque un plaisir de perdre, par et à cause de
l’action, parce que perdre par l’action, c’est exister. Pour exister donc, on
pourrait aussi supposer que plutôt que d’épouser et se fondre dans le réel on
puisse lui résister, et de cette façon gagner son émancipation, sa liberté en
quelque sorte. Héraclès pourrait être heureux de monter sur son bûcher, heureux
de s’être épuisé « pour rien ». Il faudrait alors pour Jullien écrire
un autre traité, un éloge de la « résistance ».
Il est fondé entre les adhérents aux
présents statuts une association régie par la loi du 1er juillet 1901 et le
décret du 16 août 1901, ayant pour nom : « Association du Groupe de Recherche sur l’AutoFormation » et
ayant pour sigle « A-Graf ».
Cette association a pour but de
contribuer au développement et à la diffusion des recherches, pratiques et
débats relatifs à l’autoformation.
Le siège social est fixé à
Université
François Rabelais
Département des
Sciences de l’Éducation et de la Formation
116, boulevard
Béranger – BP 4239
37042 TOURS
Il pourra être transféré par décision du
conseil d'administration ratifiée par l'assemblée générale.
L'association se compose de membres
physiques :
a) Membres d'honneur
b) Membres actifs
Pour faire partie de l'association, il
faut être agréé par l’Assemblée Générale, qui statue sur les demandes
d'admission présentées par un membre, à la majorité des deux tiers des présents
et représentés, lors de chacune de ses réunions.
L’Assemblée Générale statue au regard
des critères suivants :
1) Avoir produit
des recherches sur l’autoformation
2) Vouloir faire
progresser le paradigme de l’autoformation
3) Privilégier
l’actuariel sur l’institutionnel
4) S’engager à
participer aux échanges de l’association
5) Avoir un agir
autonomisant pour soi et pour les autres
Sont membres d'honneur ceux qui ont rendu
des services signalés à l'association; ils peuvent être dispensés de cotisations.
Sont membres actifs ceux qui versent annuellement la cotisation dont le
montant est fixé par l’Assemblée Générale.
La qualité de membre se perd par :
a) La démission.
b) Le décès.
c) La radiation
prononcée par l’Assemblée Générale pour non-paiement de la cotisation ou pour
motif grave.
Les ressources de l'association
comprennent :
1° Le montant des cotisations.
2° Des subventions, dons et legs.
L'association est dirigée par un conseil
de sept membres, élus au scrutin secret pour deux années par l'Assemblée
Générale. Les membres sont rééligibles deux fois.
Le Conseil d'Administration choisit
parmi ses membres, au scrutin secret, un bureau composé de :
Au delà
de la deuxième année, le conseil se renouvelle chaque année pour au moins trois
de ses membres.
En cas de vacance, le conseil pourvoit
provisoirement au remplacement de ses membres. Il est procédé à leur
remplacement définitif par la plus prochaine assemblée générale. Les pouvoirs
des membres ainsi élus prennent fin à l'époque où devrait normalement expirer
le mandat des membres remplacés.
Le Conseil
d'Administration se réunit une fois au moins tous les six mois, sur convocation du président, ou sur demande
d’au moins deux de ses membres.
Les décisions sont prises à la majorité
des voix.
Tout membre du conseil qui, sans excuse,
n'aura pas assisté à trois réunions consécutives pourra être considéré comme
démissionnaire.
L'assemblée générale ordinaire comprend
tous les membres de l'association à quelque titre qu'ils y soient affiliés.
L'assemblée générale ordinaire se réunit une fois par an.
Quinze jours au moins avant la date
fixée, les membres de l'association sont convoqués par les soins du secrétaire.
L'ordre du jour est indiqué sur les convocations. Tout membre peut proposer un
point supplémentaire à cet ordre du jour dans un délai d’une semaine avant la
tenue de l’Assemblée Générale.
Le président, assisté des membres du
Conseil d’Administration, préside l'assemblée et expose la situation morale de
l'association.
Le trésorier rend compte de sa gestion
et soumet le bilan à l'approbation de l'assemblée.
Il est procédé, après épuisement de
l'ordre du jour, au remplacement, au scrutin secret, des membres sortants du
Conseil d’Administration.
Ne devront être traitées, lors de
l'Assemblée Générale Ordinaire, que les questions soumises à l'ordre du jour.
Si besoin est, ou à la demande de la
moitié plus un des membres actifs, le Conseil d’Administration peut convoquer
une Assemblée Générale Extraordinaire, suivant les formalités prévues par
l'article 11.
Un règlement intérieur peut être établi
par le Conseil d'Administration, qui le fait alors approuver par l'Assemblée
Générale.
Ce règlement éventuel est destiné à
fixer les divers points non prévus par les statuts, notamment ceux qui ont
trait à l'administration interne de l'association.
En
cas de dissolution prononcée par les deux tiers au moins des membres présents
et représentés à l'Assemblée Générale, un ou plusieurs liquidateurs sont nommés
par celle-ci, et l'actif, s'il y a lieu, est dévolu conformément à l'article 9
de la loi du 1er juillet 1901 et au décret du 16 août 1901.
[1] Le livre, son auteur, son contexte : Le livre est en fait intitulé
“ les manteaux d’étoffe fine
dans les ruses subtiles ” :
il a été écrit à la fin du 13e
ou au début du 14e siècle par un auteur inconnu , qui présente ses sources et
indique à partir de quels auteurs il a travaillé, en sélectionnant les textes
et en les reformulant. Le manuscrit nous est parvenu incomplet (10 chapitres
sur les 20 annoncés). En littérature arabe, le livre s’inscrit dans une période
(Décadence) où la collecte des acquis et l’esprit encyclopédique sont
dominants. Le livre est issu de la culture populaire mise par écrit et
utilisant plusieurs niveaux de langue. La tradition culturelle de la “ ruse ”
est importante (les ruses des femmes,
les ruses des marchands, les ruses des animaux…)et reste toujours vivante
à travers la culture populaire.
Le traducteur : R.R.KHAYAM
[2] Qoran, XCV, 4.
[3] Le livre des ruses, p.21
[4] Le livre des ruses, p.39.
[5] René Barbier, Professeur de Sciences de l’Education, Université de Paris 8 Saint-Denis. Entretien réalisé le 22 Janvier 2003
[6]Qui nous a envoyé un très beau texte récemment