L’ordinateur n’est pas utile à l’éducation, il est nécessaire !

 

Serge Pouts-Lajus

Education & Territoires

 

 

Depuis vingt ans, les responsables de l’éducation scolaire dans tous les pays du monde équipent les établissements d’enseignement en matériel informatique, le renouvellent de façon régulière et encouragent les usages pédagogiques de ces équipements. Pourquoi le font-ils ? La question peut paraître naïve. Les raisons qui justifient ces politiques ont été tant de fois répétées, elles sont si nombreuses et, croit-on, si convaincantes, qu’y revenir encore pourrait paraître inutile. Pourtant, la valeur réelle des TIC dans l’éducation n’a jamais cessé d’être mise en doute, en particulier par ceux qui les connaissent le mieux et qui se sont souvent déclarés déçus par leurs usages dans les écoles. Si bien que les nouveaux projets d’équipement sont toujours accompagnés d’une analyse critique de ceux qui les ont précédés, comme s’il fallait se démarquer des anciens arguments et en proposer de nouveaux, au goût du jour.

 

 

Raisons d’être des politiques en faveur des TICE

 

Les raisons qui justifient les politiques publiques en faveur des TICE ne manquent pas. Il y a des raisons pratiques : les TIC donnent accès à des ressources didactiques et documentaires inaccessibles par d’autres moyens. Il y a des raisons pédagogiques : ces technologies exercent sur les jeunes un attrait qui peut être exploité pour les faire travailler davantage et plus efficacement, selon des modalités qu’ils acceptent mieux. Il y a les raisons que l’on peut qualifier de politiques car elles sont liées aux finalités qu’une collectivité fixe à son école : les jeunes doivent apprendre à travailler avec les TIC pour préparer leur intégration sociale et professionnelle. L’équipement des écoles est également un moyen pour lutter contre les inégalités d’accès et combler ce que l’on appelle le fossé numérique.

 

Ces raisons et d’autres qui ne sont pas mentionnées ici n’en suscitent pas moins, à l’intérieur et à l’extérieur du système éducatif, des doutes, des inquiétudes, des contestations partielles ou totales. Si on les reprenait une à une, on constaterait qu’aucune des raisons invoquées pour justifier les politiques d’équipement et d’encouragement des usages ne suffit à elle seule à convaincre de façon incontestable. Les raisons pratiques peuvent être réfutées par l’analyse des coûts : coût financier mais aussi coût en temps puisque les utilisateurs d’informatique sont régulièrement confrontés à des difficultés techniques qui perturbent le déroulement de l’enseignement. Les raisons pédagogiques ne sont soutenues par aucune preuve irréfutable apportée par la recherche et qui établirait l’efficacité pédagogique propre des TICE. Quant aux raisons politiques, il est facile de leur opposer d’autres raisons politiques, la question des TICE n’étant que l’un des aspects d’un débat fondamental sur les missions de l’institution scolaire. Malgré cela, les politiques TICE dans le monde frappent par leur permanence, leur étendue et leur ambition. Plutôt que de les considérer comme allant de soi, il serait donc plus logique de s’en étonner et ne plus se contenter des explications simples et habituelles qui les légitiment.

 

A la recherche des raisons cachées

 

Commençons par écarter quelques hypothèses souvent évoquées. Si aucune des raisons avancées n’est convaincante à elle seule, on peut penser que c’est l’addition, l’accumulation, d’un grand nombre de raisons, toutes imparfaites, qui finit par emporter la décision. Mais ce raisonnement peut également être appliqué dans l’autre sens : l’accumulation de critiques devrait, au moins dans certains cas, conduire à la remise en cause des politiques TICE. Or, cela n’arrive jamais.

 

Une deuxième hypothèse, plus sérieuse, est celle de la raison cachée : les vraies raisons de ces politiques seraient tues parce qu’elles seraient inavouables publiquement. On peut en donner deux exemples. On connaît les pressions qu’exercent les lobbies industriels sur les décisionnaires politiques pour les encourager à entretenir un marché large et qui touche une partie de la population particulièrement intéressante pour eux : les jeunes et les familles. Il est difficile de contester, d’une part la réalité de ces pressions et l’effet réel qu’elles produisent sur des responsables politiques soucieux d’éducation tout autant que de développement économique du territoire, d’autre part que les objectifs des industriels ne coïncident pas exactement avec ceux de l’éducation. Une telle raison, suspecte aux yeux des éducateurs, ne peut pas être revendiquée ouvertement.

 

Le second exemple d’une raison cachée pourrait provenir de l’attitude volontiers suiviste des responsables politiques. Dans ce domaine comme dans d’autres, ils se contentent de reproduire ce que d’autres ont déjà fait avant eux : j’équipe mes écoles parce que toutes les villes le font. Lorsque le troupeau est lancé, il est plus simple de le suivre que de s’en séparer. Dans le premier cas, aucune explication n’est nécessaire. Dans le second, celui qui prend la décision de rompre doit la justifier en réfutant toutes les raisons qui avaient jusqu’à présent convaincu les autres membres du troupeau de le suivre. Il y faut de la conviction, du courage ou bien de la naïveté ; comme celle dont fait preuve l’enfant du conte d’Andersen en s’écriant : « le Roi est nu ! »[1].

 

Aucune de ces deux raisons cachées n’est capable d’expliquer à elle seule la généralisation des politiques d’informatisation des établissements d’enseignement. Tous les responsables politiques de la planète ne pourraient céder d’une façon aussi durable aux pressions de l’industrie, contre toute logique éducative. L’argument du suivisme peut lui aussi être retourné : qu’une seule région ou une seule ville prenne le chemin contraire de celui des autres, elle serait aussitôt soutenue et fêtée par l’armée des sceptiques de tous bords, elle ferait naître une dissidence, nourrie par le même suivisme que l’on invoque aujourd’hui pour expliquer l’unanimité des politiques.

 

Non, il faut chercher ailleurs, proposer une autre explication, une raison suffisamment forte pour justifier à elle seule la présence des ordinateurs dans les écoles. Je crois que cette raison déterminante existe. Comme la lettre volée d’Edgar Poe, d’autant plus difficile à trouver qu’elle est posée bien en évidence sur un guéridon, cette raison n’est pas cachée, elle est simplement difficile à formuler et, à cause de cela, elle est rarement exprimée. Pour l’amener à la lumière et la nommer, il faut renoncer à l’analyse des discours, des commentaires et de la glose qui accompagne en permanence l’informatisation des écoles et se tourner vers la réalité des usages. Quelle que soit la façon dont on les juge et même, quelle que soit leur ampleur réelle, les usages sont seuls à pouvoir dire l’essentiel : à quoi les TIC servent, en quoi elles sont devenues, plus qu’utiles, nécessaires à l’éducation.

 

Le Roi n’est pas nu. Nous ne sommes pas chez Andersen, mais dans une autre histoire, réelle celle-là. C’est pourquoi il est nécessaire d’y faire entrer un peu de réalité, celle des usages.

 

Raison première

 

La première opération d’introduction d’ordinateurs en France remonte à 1970. A cette époque, le ministère de l’Education nationale demande à des spécialistes de l’informatique, parmi lesquels Wladimir Mercouroff et Jacques Hebenstreit, d’organiser une première expérience dans l’enseignement secondaire. Ils la justifient en ces termes dans un rapport préparatoire : « Il s’agit de faire connaître, en les démythifiant, les caractères principaux d’une technique qui commence à envahir le monde et va imprégner celui de demain. C’est une affaire de culture générale. »[2]

 

Le premier pas dans le domaine des TICE ne peut s’appuyer sur aucune expérience d’usage. La seule raison qui puisse être invoquée pour le justifier ne peut donc être qu’une raison essentielle qui ne se réfère qu’à l’objet et au milieu dans lequel il est proposé de l’introduire : l’informatique est une technique dont la présence à l’école est justifiée par des raisons de culture.

 

Ce qui n’est en 1970 qu’une prévision se confirmera : l’informatique va effectivement envahir et imprégner le monde. Mais ce succès dans le monde ne suffit pas pour expliquer le succès à l’école. L’informatique n’est pas la seule technique à avoir envahi et imprégné le monde. On pense bien sûr à la télévision à qui l’on avait promis, quelques années auparavant, ce que l’on promettait en 1970 à l’informatique. L’une et l’autre sont des techniques qui ont simultanément imprégné le monde et pénétré les écoles. Si leurs trajectoires y ont été sans commune mesure, c’est parce qu’en tant qu’objets techniques, l’ordinateur et la télévision n’occupent pas des places équivalentes dans la culture.

 

La programmation comme production

 

La première époque des usages des TICE est marquée par l’activité de programmation. Je me souviens de cette année 1980 où j’ai découvert le plaisir de programmer et l’ai fait partager à des élèves, des collègues, des amis. Ceux de formation littéraire se montraient les plus intéressés par un langage comme ils n’en connaissaient pas d’autres. Logo a donné ses lettres de noblesse à cette première époque de l’informatique scolaire. Certes, tous les élèves et tous les enseignants ne s’enthousiasmaient pas pour la programmation. Beaucoup de bons esprits se moquaient même d’un engouement qu’ils jugeaient naïf  et dont ils prévoyaient qu’il ne durerait pas. Ils avaient tort. Il n’est pas plus naïf de rédiger quelques lignes de code informatique pour comprendre ce qu’est un automate programmable que  d’enfoncer les touches d’un piano, de gratter les cordes d’une guitare ou simplement de chanter pour comprendre que l’instrument est la vérité de la musique.

 

Si la place prise par la programmation dans l’usage des ordinateurs à l’école a changé, c’est que la programmation elle-même a changé. Entre le programmeur et le « langage-machine », la couche logicielle s’est épaissie : elle s’est chargée d’outils, d’instruments vaudrait-il mieux dire, qui ne sont plus à proprement parler des langages mais qui, comme les premiers langages et comme les instruments de musique, sont restés au service des mêmes objectifs : créer et faire circuler, à l’aide d’un système informatique, des objets numérique, des œuvres multimédias.

 

Depuis ce big bang, l’informatique scolaire a produit et continue de produire des œuvres multimédias dont la quantité et la variété ne cessent de grandir : jeux, programmes didactiques, pièces de musique, textes, feuilles de calculs, messages, images, photos, films, dessins animés, sites Web, etc. Cette activité de production n’a cessé de dominer les usages. Le réseau lui a donné, dès le départ en France grâce à la télématique mais ensuite d’une façon plus éclatante avec Internet, sa pleine dimension ; car les œuvres de l’esprit ont toutes vocation a circuler.

 

L’utilité pédagogique en question

 

Dès le début et aujourd’hui encore, on s’interroge sur l’utilité de cette profusion et notamment sur son efficacité pédagogique. Qu’est-ce que les élèves apprennent en produisant des objets numériques ? L’activité de production est-elle la seule qui puisse apporter des bénéfices pédagogiques à l’usage de l’informatique ?

 

Commençons par la deuxième question. Dès le début, des programmeurs se sont ingéniés à développer des logiciels à vocation pédagogique, des didacticiels dont on imaginait qu’ils pouvaient être une réponse efficace au problème de l’apprentissage individuel, si difficile à traiter dans le contexte de l’enseignement frontal. L’interactivité, qualité majeure des ordinateurs, devait permettre à l’élève de travailler à son rythme, d’acquérir et de consolider des connaissances et des compétences par la pratique d’exercices personnalisés, de programmes capables de poser des questions, de déceler les fautes, de les corriger et de proposer des parcours adaptés aux performances. Autre avantage : l’usage de tels didacticiels requiert peu de compétences proprement techniques, ils sont directement utiles pour l’apprentissage scolaire et peuvent donc être proposés à tous les élèves, en particulier aux plus jeunes. Des centaines de didacticiels ont ainsi été créés et diffusés, ils continuent de l’être, soit de façon non marchande par des enseignants amateurs de programmation, soit de façon commerciale par des éditeurs et des sociétés d’informatique.

 

Le projet de l’enseignement assisté par ordinateur se heurtera rapidement à de sérieux obstacles, en particulier celui du traitement de l’erreur et de la maîtrise du dialogue en langage naturel. Au milieu des années 80, l’intelligence artificielle fut présentée comme la solution à ces difficultés mais elle ne tint pas sa promesse. L’annonce était-elle prématurée ou bien s’agissait-il d’une impasse technique ? Les recherches dans le domaine des logiciels d’apprentissage, aujourd’hui rebaptisé EIAH (environnement informatique pour l’apprentissage humain), se poursuivent. Mais ces déboires ont marqué les esprits et ont installé durablement le doute quant à l’utilité pédagogique réelle des ordinateurs.

 

Pratiques des enseignants

 

Parallèlement, les enseignants exploraient de façon empirique une autre voie d’usage, plus conforme celle-là au projet initial de 1970 en choisissant d’inscrire l’activité de production et de traitement d’objets numériques dans la logique de l’action pédagogique. En français par exemple, les élèves rédigent avec le traitement de texte ; en langues, ils échangent des messages par voie électronique dans la langue apprise ; en mathématiques ils construisent des feuilles de calcul avec un tableur ou des figures de géométrie avec Cabri géomètre ; en sciences physiques, ils capturent et traitent des données d’expérience. Avec l’arrivée de l’Internet, l’éventail de ces activités de production et de traitement s’est considérablement élargi. Les disciplines telles que l’histoire, la géographie et les sciences de la nature où la recherche et le traitement documentaires sont si importants, ont évidemment été les premières à investir le réseau. L’ordinateur se révèle aussi particulièrement adapté aux activités pluridisciplinaires : exploration de ressources authentiques disponibles sur le Web, rédaction et mise en forme de dossiers, diffusion locale sous forme orale appuyée par une présentation multimédia, publication en ligne. La quantité d’objets numériques qui sont ainsi produits et circulent en une année scolaire entre les membres des communautés éducatives est devenu, au fil des ans, gigantesque, défiant toute tentative d’inventaire, ne serait-ce même qu’au niveau d’un seul établissement.

 

Ces usages et leur valeur pédagogique sont analysés à tous les niveaux de l’institution scolaire. Les inspecteurs formulent des recommandations, rédigent des directives, mettent en valeur les usages qu’ils jugent exemplaires, s’inquiètent et dénoncent ceux qu’ils considèrent comme des dérives. Les enseignants échangent sur le réseau, créent des communautés d’intérêt au sein desquelles ils pratiquent la mutualisation des pratiques à un niveau jamais atteint. Ces échanges et ces débats produisent une littérature abondante. Sur le plan de la théorie pédagogique, les usages fondés sur l’individualisation, la production et la communication bénéficient du soutien d’un puissant courant de pensée, celui des pédagogies actives.

 

En dépit de ces multiples signes positifs, un discours de doute continue de subsister quant à la réalité et à la valeur pédagogique des usages de l’informatique à l’école. Ce doute est alimenté par la succession des promesses faites par certains promoteurs des TICE et qui n’ont pas toutes été tenues. Mais pour être légitime, il faudrait qu’il soit fondé, non pas seulement sur l’analyse de discours d’accompagnement ou de prévisions, mais sur des études d’usages, sur la réalité des pratiques, sur des évaluations. Malheureusement, les études existantes sont insuffisantes en nombre et en qualité, leurs résultats sont contradictoires et l’évolution des usages les condamne de toute façon à l’obsolescence rapide. Comment peut-on alors, dans une telle ignorance des faits, continuer de se désoler de l’écart entre les « usages prescrits et les usages réels » ? Quitte à courir un risque méthodologique, mieux vaudrait, me semble-t-il, prendre en considération la multitude de signes positifs qui circulent sur le réseau dont il est possible de vérifier la réalité par des visites sur le terrain, des entretiens avec les enseignants, les élèves et les chefs d’établissements. Ces signes ne sont que des indices mais ils ont l’avantage d’être cohérents avec l’histoire des usages et la raison d’être de l’ordinateur dans l’éducation telles que j’ai essayé de les interpréter.

 

Conclusion

 

La culture humaniste classique tente, depuis plusieurs siècles, de maintenir l’objet technique à une place où seule sa fonction utilitaire lui serait reconnue. « L’ordinateur n’est qu’un outil » rappelle-t-on souvent à ceux dont on craint qu’ils aient tendance à l’oublier. Une machine ne peut être acceptée à l’école qu’à la condition qu’elle s’y montre utile, qu’elle soit un outil et rien de plus, comme une bêche pour le jardinier.

 

Mais à quel autre statut, supérieur à celui de l’outil, l’ordinateur pourrait-il bien prétendre ? Pour répondre, il nous a fallu remonter à l’origine. Il était impossible en 1970 de se prévaloir d’une quelconque utilité de l’ordinateur pour justifier son introduction dans les écoles. D’emblée, la présence de l’ordinateur a été fondée sur un impératif culturel. La place des ordinateurs dans la culture est telle que l’éducation, cette entrée dans la culture selon la belle formule de Jerome Bruner, ne peut plus se faire sans l’apprentissage et l’usage de ces machines. En vingt ans, la démonstration a été faite qu’elles étaient nécessaires à l’éducation.

 



[1] L’Empereur aime les beaux vêtements. Des tailleurs lui présentent un manteau très particulier, fait d’une étoffe dont ceux qui l’ont fabriqué prétendent qu’elle est invisible aux yeux des imbéciles. Le Roi, qui en est un mais ne le sait pas, s’extasie devant cette merveille et se promène partout dans la ville, tout nu, se croyant couvert d’un magnifique manteau. Les courtisans et les villageois qui ne veulent pas non plus passer pour des imbéciles et moins encore se moquer du Roi s’écrient : quel magnifique, quel merveilleux costume !.. Il faut longtemps avant qu’un petit enfant, innocent et lucide, finisse par s’écrier : « Mais le Roi est nu ! » Ce qui a pour effet de ramener tout le monde à la raison.

Au royaume des TICE, les prétendants au rôle gratifiant de l’enfant, innocent et lucide, ne manquent pas, aux Etats-Unis comme en France.

[2] Extrait d’un rapport rédigé par MM Pitré et Schérer.

http://ensm.net/pdf/1971/etude_pitie-scherer.pdf