Observation et analyse des usages
des technologies d’information et de
communication
dans les “ Espaces Culture Multimédia ”
Serge
Pouts-Lajus et Sophie Tiévant
Introduction..................................................................................... 2
Franky, chatteur.................................................................................. 4
Fanny, romancière............................................................................. 6
Ginette, retraitée................................................................................. 7
Kenzy, joueur en réseau.................................................................... 9
Projets
Eric, créateur d’entreprise.................................................................. 11
Laurent, vendeur de voitures.............................................................. 13
Erwan et Gérard, créateur de
Jajaland.............................................. 15
Luc, formateur et photographe........................................................... 16
Sonia, retour à l’école......................................................................... 18
Destins
Zine, sortie de galère.......................................................................... 20
Fatima, animatrice.............................................................................. 21
Yffic, gardien du Fourneau................................................................. 24
Conclusion...................................................................................... 26
Chaque jour, des dizaines d’usagers passent dans chacun des 130 ECM actuellement ouverts au public, ce qui représente au total des milliers d’individus, hommes et femmes de tous âges et de toutes conditions sociales. Pourquoi viennent-ils ici et qu’y font-ils ? C’est à ces questions que les observations et analyses d’usages qui accompagnent le développement des ECM depuis trois ans cherchent à répondre. Dans ce travail, nous nous intéressons autant aux buts et aux comportements des usagers qu’aux stratégies des institutions qui les accueillent, bibliothèques et médiathèques, centres culturels et socioculturels ; car l’usage est une rencontre entre des désirs individuels et une volonté institutionnelle. Dans ce réseau complexe de rencontres et d’échanges, les institutions, leurs responsables et leurs animateurs nous apparaissent plutôt comme des composantes stables, offrant une prise solide et durable à l’observation et à l’analyse. Les usagers, eux, se laissent saisir d’une façon plus fugace, au travers d’entretiens assez rapides : qui êtes-vous ? pourquoi êtes-vous venus ? que faites-vous ? Restitués en quelques lignes, ces témoignages donnent une image parfois un peu superficielle et statique de la démarche des usagers et de la signification qu’ils donnent à leurs usages.
Nous avons voulu réduire le décalage entre la connaissance approfondie que nous avons des institutions et celle, moins complète, des usagers ; entre l’offre et la demande dirions-nous si nous étions dans le domaine marchand. C’est pourquoi nous avons choisi de focaliser cette dernière étude thématique des usages dans les ECM, sur les usagers, en cherchant à mettre à jour le rôle dynamique que l’ECM a pu jouer dans la vie de certains d’entre eux. Nous nous sommes limités à un petit nombre de personnes, condition nécessaire pour que l’analyse des cas puisse être suffisamment détaillée.
Les douze cas rassemblés dans cette étude ne sont pas représentatifs des usagers habituels des ECM ; ils correspondent à des cas extrêmes d’usagers intensifs, très engagés dans un projet ou une passion. Témoigner de ces cas, pour eux-mêmes et pour ce qu’ils représentent, est indispensable si l’on veut que le tableau des usages dans les ECM soit complet. L’efficacité sociale des ECM se joue en effet sur leur capacité à satisfaire à la fois les besoins ponctuels des usagers ordinaires et les attentes d’usagers très impliqués dans leur relation au dispositif.
Sur un plan scientifique, on peut attendre des cas extrêmes qu’ils servent de révélateurs pour certains aspects des usages, jusqu’alors oubliés, négligés ou dont l’importance aurait été sous-estimée, et qu’ils nous apprennent, sur les usages, des choses que nous ne savions pas encore.
Pour sélectionner les douze cas présentés dans cette étude, nous avons suivi les indications des animateurs qui ont accepté de répondre à une demande lancée en novembre 2000 à travers la liste de diffusion des ECM. Certains de ceux qui n’ont pas répondu à notre demande se diront peut-être, en lisant ces témoignages, avec un peu de regret : dans mon ECM, il existe un ou plusieurs cas d’usagers qui auraient pu figurer dans l’étude, aussi bien que ceux qui, finalement, s’y trouvent. La collection présentée aurait pu être plus large ; elle aurait pu être autre. Nous espérons que celle qui a été retenue suffit à donner une image de cet ensemble plus large d’usagers sur lequel nous avons voulu porter le regard : des individus dont la personnalité, l’activité ou simplement la ténacité sont telles qu’elles retiennent l’attention de ceux qui encadrent leurs usages dans les ECM. L’étude ne porte que sur une petite partie d’un ensemble qui se laisse deviner à travers lui.
Les douze cas ont été distribués, pour la commodité de la présentation, en trois groupes intitulés respectivement Passions, Projets et Destins. Les passions sont celles d’un amateur de chat, d’une romancière, d’une retraitée, amateur de généalogie et d’un jeune joueur en réseau. Les cinq projets sont des projets personnels ayant souvent une composante professionnelle forte. Le groupe Destins réunit trois cas de personnes dont la vie, pour une part importante, a été bouleversée par la rencontre avec un ECM ; simples usagers au départ, ils ont fini par s’y intégrer comme acteurs de son fonctionnement.
Pour les présenter, nous avons naturellement choisi de laisser la parole aux personnes concernées et de transcrire les entretiens que nous avons eus avec elles, sans rien y ajouter, en conservant les éléments de contexte qui aident à saisir chacune de leurs démarches dans toutes ses composantes. S’agissant de sujets touchant à la vie privée, à l’histoire personnelle, à des émotions et à des passions intimes, nous avons laissé les personnes libres de décider ce qu’elles souhaitaient nous dire et ce qu’elles acceptaient de voir diffuser publiquement. A chaque fois que cela était possible, nous avons préservé leur anonymat.
La forme et le contenu de ces témoignages sont aussi divers que le sont leurs auteurs. Certains acceptent de se livrer, d’autres sont plus retenus ; certains ont la parole facile, d’autres moins. Nous avons choisi de placer nos commentaires et nos analyses en introduction des témoignages afin de toujours laisser le dernier mot aux personnes interrogées. Nous espérons que le lecteur acceptera, avec nous, de faire l’effort d’aller chercher, au-delà des mots, la substance de ces histoires singulières.
La passion qui anime certains usagers des ECM se manifeste par des usages à la fois intensifs et extensifs des moyens mis à leur disposition : usages intensifs parce que réguliers et opiniâtres, extensifs parce que paraissant sans limite dans le temps. Nos quatre exemples sont aussi divers et contrastés qu’il est possible. Le premier est un chatteur, utilisateur régulier d’une messagerie en direct ; le second, une retraitée s’étant découvert une passion pour l’informatique et la généalogie ; le troisième, une romancière ayant choisi d’installer sa table de travail dans un ECM ; le quatrième, un adolescent, amateur de jeux en réseau.
Voici donc quatre personnalités fortement contrastées : un jeune homme réservé mais aimant échanger avec des inconnus ; une retraitée hyperactive, dévorée du désir d’apprendre, l’informatique, la généalogie, d’autres choses encore ; une jeune romancière ambitieuse, décidée à vivre de sa plume ; un adolescent comme il en existe tant. Chaque cas est également représentatif d’un certain rapport à la technologie. Dans le premier et le dernier cas, l’exercice de la passion s’identifie à l’utilisation d’applications particulières de l’informatique connectée, le chat, le jeu ; dans le second cas, l’ordinateur est tour à tour objet et instrument d’accès à des bases de données spécialisées ; pour l’écrivain(e), l’ordinateur semble être considéré sous un angle purement utilitariste, comme machine à écrire.
Mais au-delà de leurs différences, au-delà des objets respectifs de leurs passions, au-delà des applications informatiques qu’elles utilisent, au-delà de leurs profils psychologiques, ces quatre personnes sont habitées par un même désir d’enrichissement des liens qui les attachent au tissu social.
« Le but, c’est de rencontrer de nouvelles
personnes. »
Les systèmes de dialogue en direct sur Internet sont, on le sait, très prisés des adolescents. L’invasion des accès libres par les chatteurs posent des problèmes à plusieurs ECM[1].. Mais les chatteurs ne sont pas tous des jeunes pubères pressés de se confronter, par les mots, au sexe opposé. Les salons de chat sont également fréquentés par des adultes comme Franky. Sans dédaigner les échanges de type drague, ils entretiennent des dialogues moins obsessionnels et, surtout, plus suivis, au sein de communautés d’affinités où des projets de toute sorte, sur Internet et hors d’Internet, peuvent être envisagés. Dans les grandes villes, les utilisateurs de la messagerie Caramail, les caramaileurs, se retrouvent régulièrement dans des lieux convenus.
Dans cette extension de la vie sociale qu’est le chat, une composante essentielle, le corps, est absente. Les tentatives pour le réintroduire sont généralement problématiques. Le plus souvent, elles échouent ; le témoignage de Franky en contient un exemple. Signe révélateur : les chatteurs ne sont généralement pas intéressés par l’introduction de Web-Cams dans leurs salons. Chez les adolescents, le corps absent, est réintroduit avec force dans le contenu du dialogue : il n’y est question que de lui. Mais qu’en est-il chez les utilisateurs moins spécialisés ?
Franky prolonge sa vie de barman, sur Internet, dans un autre bar, le petit-café-sympa de Caramail, comme client cette fois et pour la conversation seulement. Il y passe beaucoup de temps, depuis longtemps. Pendant quelques mois, une partie importante de ses cachets de musicien lui ont servis à financer sa passion. Ce qui étonne chez lui, c’est moins l’intensité de la pratique que sa persistance. Comment expliquer qu’après des centaines d’heures passées à chatter, chaque semaine, pendant deux ans, son plaisir n’ait pas été entamé et qu’il n’ait pas fini par se lasser ? Est-ce le fait d’une personnalité renfermée mais avec une forte aspiration à la sociabilité ? Il n’y a pourtant rien là de très exceptionnel. L’explication est peut-être à rechercher dans le chat lui-même, dans ce qui s’y fait et s’y dit. Chaque jour, Franky rejoint des dizaines de personnes qui lui ressemblent et qui, pour quelques-unes, sont devenues ses amis : il les retrouve, fidèles. Il croise aussi sur Internet des centaines d’autres personnes qu’il ne connaît pas, inconnus de passages qu’il peut ignorer, ou bien avec qui il peut échanger quelques mots ou davantage si affinité…
La vie sociale de Franky sur le chat serait-elle une version enrichie de sa vie sociale en dehors du chat, avec davantage d’amis connus, davantage d’occasions de rencontres avec des inconnus, moins de conflits avec les uns et les autres ?
« J’ai 28 ans. Je suis serveur dans un bar brasserie. Je n’ai pas les moyens d’avoir un ordinateur personnel. Je viens ici pour faire du chat, depuis deux ans. Je ne fais que ça. La première année, je venais six heures par semaine. Je n’en fais pas ailleurs qu’ici. Je prends des abonnements à 150 F pour six mois et je viens autant que je veux. Je vais toujours sur Caramail. J’en ai essayé d’autres, Voila, Multimania, mais ils sont plus difficiles, moins rapides, moins clairs. C’est Cara que je trouve le plus lisible et finalement le plus sympa, convivial. Il y a une bonne ambiance, toujours du monde, 6000 ou 7000 connectés. C’est bien équilibré entre les hommes et les femmes ; il y a tous les âges.
Cette année, je ne fais que deux heures par semaine : j’ai moins le temps, et puis je trouve que Caramail devient moins sympathique, ça change.
Quand j’arrive, en général, je vais dans un salon public qui s’appelle un-petit-café-sympa et où je retrouve les gens que je connais. Il y en a que je connais depuis deux ans. Une femme de Montréal qui travaille comme opératrice de télécoms ; elle a un gamin. Une autre de Paris qui travaille dans une boîte de publicité. On bavarde, de choses et d’autres. Qu’est-ce que tu as fait hier ? Tu es allé au ciné ? C’était bien ? Il y a aussi mon frère qui est à Paris que je retrouve dans le salon. On passe deux heures sympas. On peut aussi créer des salons pour parler avec des gens qui habitent dans le même coin, pour parler du pays.
Je fais du chat seulement dans la journée. Ca m’est arrivé en vacances, d’en faire la nuit ; ce ne sont pas les mêmes gens ; il y a plus de monde, plus de personnes qui recherchent l’âme-sœur, et puis aussi, plus d’homos.
Avec les gens, en général, on ne s’échange pas les mails ou les numéros de téléphone. Sauf une fois avec une fille. Elle est venue me voir à Agen. Elle était gentille, mais, bon, question physique, ce n’était pas ça. Mais elle était sympa ; on a passé un moment agréable, entre Caramaileurs, on a parlé de choses et d’autres. Je suis toujours en contact avec elle par le chat.
La drague ce n’est pas le principal pour moi, le but c’est de rencontrer de nouvelles personnes. Sur Caramail, les gens sont à l’aise. Ils ne sont pas timides. Dans mon boulot, je ne suis pas timide, mais en dehors, c’est vrai que je suis assez réservé.
En ce moment, je trouve que c’est en baisse. Il y a des crétins qui insultent les gens. On peut les faire éjecter mais quand même. Le mercredi, je n’y vais pas, parce qu’il y a plein de gamins. Ils t’insultent. Le samedi, c’est un peu pareil.
Il y avait un Irlandais de 65 ans qui était tout le temps là. Il ne vient plus. Peut-être la lassitude ou bien il en a eu marre de se faire insulter.
De temps en temps, moi aussi, je suis un peu lassé. Alors, je me balade sur le Net, je garde une fenêtre sur Caramail, mais je fais autre chose en même temps.
Pour écrire, c’est toujours des messages courts avec beaucoup d’abréviations. Par exemple G pour j’ai ou C pour c’est ? On fait une entorse à l’écriture mais c’est plus rapide. De toute façon, on ne fait pas du chat pour l’orthographe.
Si j’avais les moyens, j’aurais une machine chez moi. Je ferais du chat plus souvent mais moins longtemps. Et puis, je ne m’en servirais pas que pour le chat. Ceci dit, avec une machine chez moi, je ne serais pas très tranquille, c’est risqué quand on ne s’y connaît pas. On peut entrer dans ton PC depuis Internet.
Ici, ce n’est pas très personnel. Il y a des gars qui se mettent derrière toi et qui lisent ton écran. En général, je réserve une machine qui est contre le mur, comme ça je suis tranquille. Mais c’est sympa de venir. Je connais tout le monde. Même si j’avais une machine chez moi, je continuerais à venir, pour rencontrer les copains. »
« Quelqu’un à portée de mes soucis. »
Olivier Bogros, conservateur de la bibliothèque de Lisieux et pionnier de la littérature numérisée, suggérait en 1997[2] qu’une bibliothèque, lieu consacré à la lecture, pouvait aussi bien l’être à l’écriture ; que cela n’était après tout qu’une question de volonté et d’équipement. Illustration éclatante de cette possibilité avec Fanny Chiarello, installée depuis une année dans l’ECM d’une médiathèque où elle attaque son deuxième roman. Certains auteurs ne se concentrent que dans le silence et l’intimité, d’autres apprécient d’être immergés dans un espace public : café, jardin public, bibliothèque. Ecrire parmi ses futurs lecteurs, peut-être un must…
Mais ce n’est pas cette qualité de la bibliothèque que Fanny mentionne spontanément. L’ECM est d’abord, pour elle, un dispositif technique de travail : des machines, un traitement de texte, un espace mémoire, des accès Internet et, surtout, quelqu’un pour la dépanner en cas de problème. Disposant d’une machine personnelle, elle sait bien qu’avec l’informatique, les ennuis, les bugs, matériels aussi bien que logiciels, sont courants : ne jamais être arrêtée dans son travail par une panne ou une question est un luxe qu’elle apprécie. Poursuivant ses buts avec énergie et détermination, elle met l’accent sur les aspects fonctionnels de sa relation aux personnes et aux lieux : je viens ici parce que ça m’est utile, dit-elle en substance.
Mais tout n’est peut-être pas dit dans cette déclaration pragmatique. Est-ce seulement pour des raisons pratiques que Fanny préfère écrire sur un autre traitement de texte que celui qui est au pied de son lit ?
« J’ai 26 ans. Je suis écrivain. J’ai toujours voulu devenir écrivain. J’ai commencé petite par des descriptions de goûters d’anniversaire et puis j’ai continué avec des moitiés de romans, des nouvelles et enfin, un vrai roman, Si encore l’amour durait, je dis pas, publié aux éditions Page à Page.
Depuis un an, je viens tous les jours à la médiathèque, je monte dans la pièce où il y a les ordinateurs, je m’installe à mon poste. Oui, j’utilise presque toujours la même machine, donc j’ai tendance à l’appeler mon poste, mais que je vous rassure : je le cède gracieusement aux autres quand la place vient à manquer… Je travaille pendant une heure ou deux. C’est là que j’ai écrit mon roman, entièrement. C’est là aussi que j’ai créé mon site Web personnel[3].
J’ai une machine chez moi mais pas de connexion Internet. Trop cher. Et puis, je préfère travailler à la médiathèque. Les ordinateurs, c’est bien connu : ça plante. Chez moi en particulier, j’étais bloquée, j’avais pratiquement peur des touches. Ici, il y a toujours quelqu’un à portée de mes soucis. C’est Aline [animatrice de l’ECM] qui m’a appris à faire une page Internet. Maintenant, je suis à l’aise avec l’informatique, je commence à avoir des usages vraiment diversifiés.
Travailler ici, ça me plaît bien, même quand il y a du monde autour. J’ai besoin de me concentrer, surtout depuis que j’ai des travaux à rendre à des dates précises : mon prochain roman qui sortira fin août, ou une nouvelle que m’a commandée une municipalité. J’ai un peu l’impression d’être au bureau. Et au niveau infos, cette médiathèque, c’est l’idéal : il y a les livres au rez-de-chaussée, et Internet pour vérifier des points de détail ponctuels ou plus pointus.
J’apprends aussi la PAO, je suis partie de Photo Deluxe et maintenant je m’attaque à Photoshop, et sérieusement, avec manuels et bloc-notes... Une fois encore, c’est Aline qui a fait mon initiation, on a notamment réalisé ensemble plusieurs maquettes de couverture pour mon prochain roman, on a demandé au personnel de la médiathèque de « voter » pour sa préférée, et elle a plu à l’éditeur : il la prend.
Je voudrais vivre de ma plume. Je cherche des commandes, des ateliers d’écriture, et je continue à venir travailler ici, tous les jours, à mon nouveau roman. »
« J’aime apprendre. »
On est habitué à voir l’apprentissage comme un investissement sur l’avenir ; volontairement ou sous la contrainte, on acquiert des connaissances ou des compétences parce qu’elles seront utiles, plus tard, pour l’accomplissement d’une tâche ou l’exercice d’un métier. L’apprentissage par des personnes âgées nous rappelle que l’on peut aussi apprendre pour le plaisir.
Ginette se souvient qu’elle a toujours été attirée par les ordinateurs. Son activité professionnelle ne lui permettait pas de satisfaire sa curiosité. En retraite, elle s’y est mise, sans en attendre rien d’autre que la satisfaction de son désir refoulé. Son témoignage montre que cet objectif a été atteint.
Le recours à l’informatique en réseau pour traiter de sujets comme la généalogie est, sur le plan pratique, un gage d’efficacité. La mutualisation des données accroît considérablement la vitesse et la performance des recherches : dès sa première requête sur le Web, la moitié de ce que Ginette recherche lui est offerte d’emblée. On est également frappé de constater que la généalogie sur Internet constitue, sur le plan symbolique, un saisissant condensé : la machine à communiquer la plus actuelle et la plus moderne qui soit se voit mise au service du rétablissement de liens que l’on croyait à jamais perdus dans le passé. Double travail de constitution ou de reconstitution du lien social, au présent et au passé.
« Depuis que je suis à la retraite, je fais beaucoup de choses : je me suis perfectionnée en couture, j'apprends l'aquarelle, je fais de la généalogie, je me suis mise à l'informatique… J'aime apprendre. Ça m'intéresse, ça m'amuse. Je me dis souvent que je n'aurai pas assez de ma vie pour apprendre tout ce que j'ai envie…
J'ai commencé à apprendre l'informatique il y a à peu près un an et demi, au club du troisième âge : ils avaient ouvert un groupe d'informatique et j'ai suivi les cours (plusieurs cours d'une heure). Pour une personne de mon âge qui n'a jamais touché à un ordinateur - j'ai 67 ans et je tenais avant un commerce de vêtements pour enfants -, c'est un peu difficile au début… Mais ça m'a passionné…
Et puis, un beau jour, à la médiathèque - où je vais régulièrement - j'ai vu un panneau : "salle multimédia au premier étage". Comme il n'y avait pas Internet au club du troisième âge et que j'avais envie de savoir ce qu'on pouvait faire avec Internet (on en parle tellement !), j'ai été voir si on pouvait m'expliquer ; et on m'a répondu que oui. Et l’animatrice m'a montré comment m'en servir. Au début, ce n'était pas pour la généalogie mais, ensuite, oui.
Ça fait au moins trois ou quatre ans que je m'intéresse à la généalogie : toujours par le club du troisième âge qui avait aussi monté un groupe qui a maintenant fermé parce qu'il n'y avait pas assez de monde… Aux Archives départementales, je voyais beaucoup de personnes avec un ordinateur portable… Je me suis renseignée, et c'est là que j'ai appris qu'on pouvait trouver beaucoup de choses en généalogie sur Internet. Donc, je m'en suis servi à la médiathèque pour ça. Je me suis connectée sur Voila, j'ai marqué dans le petit carré "généalogie + Aussy", le nom de la ville où je cherchais des parents de la famille de mon mari, et, là, je suis tombée sur un monsieur qui avait retrouvé tous les noms que je cherchais… J'ai sélectionné, avec les dates de naissance, mariage, décès…, les personnes qui m'intéressaient et j'ai ensuite refait des recherches aux Archives pour compléter. Et je suis remontée jusque dans les années 1500, avec trois ou quatre mille noms…
J'avais aussi trouvé des sites spécialisés en généalogie : généact et génénord, sur lesquels on pouvait passer des annonces. J'étais passionnée et, pendant plusieurs mois, avant de me casser le pied, cet été, je suis allée à la médiathèque deux fois par semaine, deux heures à chaque fois : j'étais passionnée, rivée à mon écran, et j'appelais la jeune fille animatrice quand j'étais perdue…
Mon mari m'a vue tellement passionnée qu'il m'a acheté un ordinateur pour la maison, en mars 2000. On n'est pas connectés à Internet parce que j'ai peur que ce soit trop cher… ; pour le moment, je profite du service de la ville à la médiathèque. Mais je fais plein de choses et je passe des après-midi entiers à travailler : je fais du courrier (ça fait quand même beaucoup plus propre), ou encore, par exemple, une galerie de photos des gens de ma famille (j'ai un scanner), ou encore, comme l'autre jour où on a invité des gens à dîner, un menu pour mes invités… J'essaye aussi des logiciels de dessin parce que je voudrais arriver à modifier des photos. J'utilise aussi des logiciels de jeux que j'ai achetés - des jeux de cartes ou de mots comme le Scrabble ou la crapette, etc. - et je joue contre l'ordinateur. Il gagne toujours, évidemment, et je rouspète. Et même je lui parle ! Je lui dis : "un jour, je te battrais malgré tout !". Ou alors, quand je perds une ligne en traitement de texte : "mais que tu es bête, écoute !"…
Quand j'ai eu le pied cassé, cet été, je suis restée huit semaines allongée et, là, mon mari a tout descendu dans la salle à manger : l'ordinateur, l'imprimante, le scanner… La salle à manger était pleine de fils partout !… Et, là, forcément vu le temps que j'y passais, j'ai appris beaucoup de chose : par exemple, j'ai pris les aides de Windows, je les ai imprimées et je les ai ensuite classées par ordre alphabétique dans des classeurs… Et à force de me voir, mon mari commence aussi à s'intéresser à l'informatique : il s'intéresse aux jeux, pour le moment.
Là, je retourne à l'espace multimédia à la médiathèque, mais plus pour la généalogie parce que je suis bloquée. J'ai reconstitué les ascendants maternels du côté de mon mari jusque vers 1500. Et, maintenant, je n'arrive pas à aller plus loin : même aux Archives, ce que je trouve, maintenant, c'est sur des microfilms, écrits en langue étrangère ou en patois et je ne peux même pas le déchiffrer. Et je suis aussi bloquée sur des trucs très récents : la famille du côté du père de mon mari, je n'arrive pas à remonter alors que les grands-pères et les grand-mères ont bien existé… J'ai essayé aussi de faire la généalogie de ma famille, mais, comme je suis d'origine belge, je n'ai pas trouvé grand chose ; donc j'ai arrêté…
C'est pour ça que, là, je cherche des conseils, des gens qui pourraient me dire comment aller plus loin en généalogie… Ou alors trouver autre chose qui m'intéresse… Je voudrais faire autre chose sur Internet, mais je ne sais pas quoi ; je ne sais pas sur quoi me brancher… Il me faudrait plus de conseils. Il y a des gens qui se servent d'Internet pour acheter ou trouver un emploi ; mais, moi, ça ne m'intéresse pas, ça… Il faut que je trouve autre chose. L'Internet, c'est ça, il faut chercher. Je trouve que c'est quelque chose de formidable, l'informatique, je ne sais pas pourquoi. Ça m'a toujours attirée ; même avant de m'en servir, quand je voyais un écran et un clavier dans un magasin, ça m'attirait… »
« C’est rigolo de tuer les copains… »
Les adultes, les éducateurs tout particulièrement, ne peuvent pas manquer de ressentir une certaine perplexité, pour ne pas dire plus, face à cette déclaration de Kenzy. Qu’y a-t-il donc de si rigolo dans le fait de tuer ses copains, ou plutôt de jouer à tuer ses copains ? Nous ne chercherons pas ici à porter de jugement moral sur la question de la violence dans les jeux vidéos. Les garçons ont toujours joué à la guerre. Ils continuent. A quoi se préparent-ils donc ? Mystère…
Ce que Franky nous explique bien en revanche, c’est pourquoi il préfère tuer ses copains que des inconnus. C’est simplement que le jeu en réseau est un jeu de société, comme le Monopoly et le bridge. Le premier plaisir, c’est de jouer avec des amis ou de se faire des amis de ceux avec qui l’on joue. Le fait que le jeu repose sur l’élimination des autres joueurs est secondaire.
Dans tous les jeux de société, et de ce point de vue, le jeu en réseau ne fait pas exception, le stade des compétitions où l’on joue contre des inconnus ne concerne qu’une fraction limitée de joueurs. Kenzy n’en est pas là ; mais, comme tout joueur, il en rêve. Il imagine qu’il aura un jour Internet chez lui et qu’il pourra alors se mesurer aux champions japonais. Mais comme beaucoup d’autres praticiens des jeux en réseau et de tous les autres jeux de société, Franky n’en perdra sans doute pas pour autant le goût des lieux publics comme les ECM, où l’on peut goûter ce plaisir particulier consistant à jouer avec et contre les copains, dans le même lieu, où l’on peut se parler, se toucher et voir ceux à qui l’on porte des coups virtuels ou qui vous en donnent, manifester leur fureur ou leur enthousiasme par des gestes et par des grimaces. Mais sans bruit ; car dans les médiathèques, il est interdit de crier…
« J'ai 14 ans et je m'appelle Kenzy ; c'est un prénom d'Algérie. Mon père est peintre en bâtiment, ma mère travaille dans un restaurant, j'ai une sœur de douze ans et, moi, je suis en quatrième. J'habite dans la cité, là, juste à côté et, depuis que je suis au collège, je viens faire mes devoirs à la médiathèque, en bas : c'est mieux qu'à la maison parce qu'on est entre copains et, aussi, la médiathèque, ça fait une atmosphère de travail… Et, c'est comme ça que, l'année dernière, en passant, j'ai vu l'Espace Culture Multimédia qui s'installait. Je me suis renseigné et je me suis inscrit tout de suite. Il y avait une règle à signer (interdit de coller des autocollants sur les ordis, par exemple), et je l'ai signée.
J'ai eu envie de m'inscrire parce que j'aime beaucoup l'informatique, Internet et, surtout, les jeux. Je fais de l'informatique au collège, il y a un cours d'informatique. Pendant la récré, on peut aller sur Internet si le prof est là.. A l'ECM, il y a aussi des ateliers chat et Internet. J'ai essayé, mais, ce que je préfère, c'est le jeu. Je me sers d'Internet, par exemple, pour chercher des documents pour l'école. Le chat, ça ne m'intéresse pas vraiment : c'est surtout des gros mots…
Donc, je viens à l'atelier jeux de l'ECM une heure le mercredi, de 18 à 19h, et le samedi, une heure aussi dans l'après-midi. J'aimerais venir beaucoup plus, mais c'est impossible parce qu'il n'y a pas de place : il faut réserver et, encore, il n'y a pas de place pour tout le monde. Les parties ne peuvent pas durer plus d'une heure puisqu'on doit laisser la place à ceux qui ont réservé pour après. Les deux jeux que je préfère, c'est Ages Of Empire et Half Life. C'est du jeu en réseau, mais local : on joue à quatre puisqu'il y a quatre postes en réseau. Ce qui me plaît c'est à la fois les jeux et le fait qu'on joue en réseau.
Ages Of Empire, c'est un jeu de stratégie. Au début, on nous donne un chevalier, quelques paysans et un forum. Et, à partir de là, il faut créer un village et le développer en créant d'autres paysans et d'autres chevaliers pour attaquer d'autres villages ; et, pour développer, il faut trouver des moutons, de la nourriture, cueillir, cultiver… on peut aussi construire des moulins… Et on peut développer plusieurs âges : l'âge sombre, qui est le plus facile, l'âge féodal, l'âge des châteaux et l'âge impérial, qui est le plus compliqué. On peut aussi construire - mais il faut avoir beaucoup de paysans pour y arriver - une "merveille", c'est à dire une sorte de monument ; et si elle tient cinq minutes, c'est à dire cent ans, on a gagné la partie d'office…
Mon deuxième jeu préféré, Half Life, c'est très différent. Là, c'est surtout des armes pour tuer et c'est un peu violent. En fait, c'est un jeu d'armes où on doit récupérer le plus d'armes possible pour tuer le plus de gens possible. Là, il faut avoir des bons réflexes, une bonne habileté manuelle parce qu'il faut manier à la fois le clavier et la manette ; c'est plus une question de réflexe que de réflexion.
J'ai appris très vite et, oui, on peut dire que je suis assez bon, parce que j'ai une Playstation chez moi que j'ai eue vers dix ou onze ans. J'ai une dizaine de jeux - des jeux de sport, d'armes, de combat, de stratégie - et on peut jouer à deux, mais j'aime beaucoup mieux jouer ici, à l'ECM. D'abord, sur l'ordinateur, les graphismes sont beaucoup plus beaux. Et puis, ici, on peut jouer en réseau et c'est bien de jouer en réseau parce qu'on rigole avec les copains ; là, c'est les copains qu'on tue, ceux qui sont à côté de nous. Et ensuite, on en parle entre nous : "toi, je t'ai tué je ne sais pas combien de fois !", ou alors "toi, je t'avais vu là (quelque part)…". Donc c'est beaucoup plus rigolo que de jouer tout seul ou même contre l'ordinateur.
Ce que je voudrais, maintenant, c'est un ordinateur chez moi avec Internet pour pouvoir jouer en réseau : parce que là, l'intérêt, c'est qu'il y a plein de gens et des gens vraiment très forts… »
Cinq projets individuels sont présentés dans cette partie. Les deux premiers sont de purs projets professionnels, le second un pur projet artistique, les deux suivants, des projets intermédiaires, avec une composante professionnelle et une composante, sinon artistique, du moins orientée vers la création plastique.
Pour ces cinq personnes, l’ECM a représenté un moyen décisif de faire aboutir leur projet. Sans l’ECM, sans ses machines et sans ses animateurs, les projets n’auraient pas pu être réalisés. Suivant les cas, ils ont été conduits dans le cadre des usages en accès libres, des ateliers, des deux à la fois, successivement ou simultanément. Ces usagers, comme ceux du groupe précédent sont des usagers intensifs : ils viennent souvent, peuvent rester longtemps. Mais le caractère précisément finalisé de leur activité fait que celle-ci est limitée dans le temps ; elle s’achève avec la réalisation du projet, même si, comme dans le premier cas, des années séparent le début de la fin du processus. Certains porteurs de projets, au moment où ils ont été interrogés, avaient atteint leur objectif et ne fréquentaient plus leur ECM.
« J’ai une passion pour les parfums. »
Les exemples de projets de création d’entreprise sont rares dans les ECM. Le cas d’Eric est exceptionnel à plusieurs titres. Par la durée d’abord : près de 10 ans, avec, certes, quelques périodes de ralentissement, mais sans rupture dans la progression. On pourrait bien sûr s’interroger sur les chances d’aboutissement d’un projet qui met tant de temps à se développer. Mais l’écart entre les moyens de départ et l’ambition du projet est tel qu’il ne pouvait en être autrement. Si le projet aboutit, il ne le devra qu’à la patience et à l’opiniâtreté de son instigateur, deux qualités précieuses pour un créateur d’entreprise et, par conséquent, atouts forts pour la réussite de son projet.
Comme Fanny la romancière, Eric le créateur d’entreprise a choisi d’installer son bureau dans un ECM. Mais ce choix résulte, davantage pour lui que pour elle, d’une nécessité pratique. La coopération d’Eric avec l’ECM n’en a pas pris pour autant la forme d’une simple prestation de service. Un partenariat de contenu s’est même établi entre lui et l’institution culturelle qui héberge l’ECM. Qui peut savoir aujourd’hui si l’apport culturel, musical en l’occurrence, de l’ECM au projet d’Eric ne sera pas le déclic qui emportera l’adhésion des investisseurs ? Quant à l’idée sur laquelle le projet d’Eric est fondé, nous laissons le lecteur libre de ses propres opinions et intuitions.
« J’ai 38 ans. J’ai commencé par des études scientifiques, un DEUG de Physique-Chimie. C’est là qu’est née ma passion pour les odeurs puis pour les parfums, et pour le process de leur fabrication. Je me souviens, à la fac, en entrant dans un amphi où il y avait eu des expériences de chimie organique, je pensais qu’on pourrait neutraliser les mauvaises odeurs en les analysant et en diffusant automatiquement des odeurs neutralisantes. J’ai toujours eu de l’intérêt pour la question des odeurs et de l’interactivité en temps réel. Je ne suis pas le seul : j’ai entendu parler d’une entreprise de Toulouse qui commercialise un nez artificiel.
Après la fac, j’ai travaillé comme commercial, chef de secteur, dans les biens d’équipement industriel, puis responsable marketing dans une entreprise de communication. Fin 91, j’ai décidé de me lancer dans un projet d’entreprise, ça fait presque 10 ans.
Mon projet, c’est la distribution automatique de parfums personnalisés. J’ai conçu une station multimédia qui permet de sélectionner et d’assembler des fragrances et d’obtenir un flacon de parfum personnalisé.. Depuis le début, je suis en relation avec un français installé au Brésil que j’ai connu par mon père qui est commercial dans l’industrie du papier. Il a été séduit par le projet, et il a fait une petite étude de marché au Brésil auprès de clients potentiels ; les conclusions ont été positives.
On a tout fait : étude de faisabilité, technique et économique, dépôt de brevet, recherche d’investisseur. Pour le brevet, je me suis adressé à l’INPI [Institut National de la Propriété Industrielle] ; j’ai bénéficié de l’aide gratuite et d’une réduction de 70% sur les frais de dépôt. Ca m’a coûté 2 000 F au lieu de 40 000 F normalement. Le brevet est valable pour toute l’Europe et les États-Unis. Le business plan a été fait par un consultant aux États-Unis. On a créé deux sociétés, une aux États-Unis et une au Portugal. Pour celle au Portugal, on bénéficie du soutien de l’État portugais et de la Commission Européenne. Aux US, on a des contacts avec des sociétés de capital-risque ; une société brésilienne de shoping-centers est intéressée ; et aussi un investisseur français.
Pour financer tout ça, mes parents m’ont beaucoup aidé. J’ai été au RMI pendant longtemps, et de temps en temps, je fais de l’intérim, des petits boulots. Pendant certaines périodes je n’étais pas disponible pour le projet, quand j’avais un boulot, ou bien, parfois des problèmes personnels. Je suis aussi musicien dans un orchestre qui tourne pas mal. Mais maintenant, je dois me consacrer entièrement au projet et je suis obligé de me désengager de l’orchestre.
C’est sûr qu’il faut avoir de la suite dans les idées. Mais heureusement, les choses démarrent. On est en phase de capitalisation.
Au début, je travaillais chez moi. A partir de 97, il y a eu des ordinateurs ici et je suis venu. Je connaissais l’informatique que j’avais appris en formation d'assistant de direction bureautique. L’animateur a pris un quart d’heure pour me montrer comment aller sur Internet et je me suis débrouillé tout seul. Pour moi, Internet, ça a été un gain de temps énorme. J’ai pu étudier la concurrence et, surtout, entrer directement en contact avec des entreprises américaines de capital-risque. Avant, je passais par l’ambassade, ça prenait des mois. Là, c’était simple et rapide, sans commune mesure. Je me débrouille bien en anglais. J’envoyais des mails. J’ai eu des réponses de personnes intéressées. En 98, je suis allé aux USA présenter le projet à deux sociétés que j’avais contactées par mail.
Depuis 97, je viens ici presque tous les jours. C’est mon bureau. Au début c’était un peu cher, 30 F de l’heure. Mais depuis 99, je suis résident et je ne paie plus. Nous avons un partenariat. La station de distribution de parfums comporte une partie musicale ; elle génère une ambiance sonore en fonction du parfum que vous choisissez. Les arrangeurs et les musiciens d’ici travaillent dessus et on doit même enregistrer des parties de cordes avec l’orchestre du Capitole de Toulouse. On a aussi un projet de Web pour commander et un trombinoscope pour voir les têtes des gens qui ont participé à la création multimédia.
Je continue de venir ici ; je réserve mes heures, il n’y a pas de problème. J’ai une immense mallette avec toute ma doc dedans. »
« Au début, je venais pour l'informatique.
L'idée du projet a germé petit à petit. »
Comme Fanny et Eric, Laurent a fait d’un ECM, son lieu de travail, son bureau. Comme Fanny, Laurent possède un ordinateur personnel mais, contrairement à elle qui a fait de l’ECM un bureau exclusif, lui se partage entre l’ECM et chez lui. Comme Eric, Laurent est engagé dans un processus de création d’entreprise. Mais alors que le projet d’Eric préexistait à sa rencontre avec l’ECM, c’est après s’être initié à l’informatique et à Internet, que Laurent a échafaudé son projet d’entreprise, petit à petit comme il le dit lui-même. Pour mener son projet à terme, ce dont il avait besoin, en plus de l’accès à un service gratuit et à des conseils, c’est de temps ; le temps qu’il faut pour faire germer une idée, la laisser se développer, en changer.
D’une façon très inattendue, c’est l’histoire de Laurent, après celles de Fanny et d’Éric, qui nous rappelle ce qui distingue les institutions culturelles le plus nettement de toutes les autres, et en particulier de celles qui soutiennent les projets des jeunes entrepreneurs : on peut y entrer sans avoir fixé à l’avance le terme de son projet et prendre son temps pour le mener à bien.
« J'ai 35 ans. J'ai un BAC F1 (fabrication mécanique) et j'ai travaillé pendant une dizaine d'années dans la vente de véhicules automobiles et motos. Pouvoir profiter d'Internet à l'espace multimédia - mais aussi des conseils, du matériel, etc. - ça a été une aubaine pour moi parce que, là, je suis dans une situation un peu précaire au niveau financier : comme, à la fin, j'avais un contrat d'agent commercial, c'est à dire que je travaillais à mon compte pour des garages, je ne touche aucune indemnité de chômage. Et donc l'espace multimédia me rend énormément service pour mon projet.
Récemment, j'ai eu une expérience avec une start-up d'Annecy qui avait créé un site automobile qui vendait des espaces aux concessionnaires ; je pensais être recruté parce que j'ai de l'expérience, je suis un professionnel de la vente automobile, mais les finances ont manqué parce que les concessionnaires ne sont pas encore dans cette culture, et le site a été un fiasco. Et, donc, sur la base de ce constat, j'ai décidé de créer un site de proximité de dépôt-vente virtuel.
L'idée, c'est d'avoir un statut de négociant automobile et de fonctionner à partir d'un petit stock de véhicules à moi, mais aussi d'offrir au particulier un service professionnel de vente. C'est un service qui n'existe pas vraiment pour le moment et grâce auquel le client ne s'occupe de rien : déjà, je sélectionne les véhicules que je mets en vente et j'offre une garantie mécanique (que j'achète à des spécialistes et qui est incluse dans le prix de la vente) ; le site Internet permet ensuite à l'acheteur potentiel de visualiser le véhicule à distance avec un dossier photo très complet (photos du véhicule, du moteur, copie du contrôle technique, des conditions de garantie etc.) ; ensuite, c'est moi qui présente le véhicule à l'acheteur sur des tranches de temps où le véhicule est disponible. Ensuite, je vends le véhicule au nom du vendeur qui a signé un contrat de dépôt-vente, mais en y appliquant une garantie ; ça, ce n'est pas encore tout à fait réglé, c'est ce que je suis en train de travailler avec un avocat…
L’intérêt du système, c'est que le vendeur peut garder l'usage de son véhicule le temps de trouver un acheteur (ce qui n'est pas le cas des dépôts-ventes classiques comme la chaîne nationale Trocauto), qu'il peut la vendre à un meilleur prix qu'à un concessionnaire, et qu'il n'a à s'occuper de rien ; et l'acheteur, lui, bénéficie des mêmes garanties que s'il achetait à un concessionnaire…
J'ai eu un ordinateur à la maison dès que je l'ai pu parce que je suis féru d'informatique et que ça m'intéresse, mais la connexion à Internet, non, parce que, comme je vous l'ai dit, ma situation financière est un peu précaire pour le moment et je n'ai même pas de ligne téléphonique : simplement un portable parce que c'est moins cher, et aussi parce que tous mes amis ont aussi des portables. Si bien que je travaille à la fois chez moi et à l'espace multimédia. Tout ce que j'ai appris pour fabriquer un site, le mettre en ligne, l'actualiser, l'utilisation de logiciels comme Front Page, Page Mille, Photo Shop, plein de petits logiciels de compression…, c'est à l’espace multimédia et grâce à des animateurs très compétents que je l'ai appris… Moi, je ne savais rien. Ensuite, je travaille chez moi et je ramène ce que j'ai fait à l'espace multimédia : par exemple, hier, j'étais à l’espace multimédia de 9h30 à 12h30, puis de 14h à 18h30 et je m'y suis ensuite remis à la maison jusque vers minuit et demi. Ça me passionne de plus en plus…
Au début, je venais juste pour l'informatique, pour découvrir des nouveaux logiciels et Internet… Et l'idée du projet a germé petit à petit, surtout après mon expérience d'Annecy. Mais c'est clair que si je n'avais pas eu la possibilité de me connecter gratuitement et, surtout, les conseils, je n'aurais pas pu réaliser mon projet parce que je n'ai pas les moyens de me payer un webmaster. Là, mon site sera fini d'ici quelque jours, et il y aura une quinzaine de pages pour commencer.
Ça fait à peu près quatre mois que je travaille : sur le site mais aussi, plus globalement, sur le projet avec l'étude de marché, la recherche de financements, etc. J'espère pouvoir démarrer bientôt parce que mon dossier est presque bouclé. J'ai un apport personnel de 100 000F et il ne me faut pas grand chose pour commencer : à peu près 200 000F que je recherche du côté des aides de l'économie solidaire. J'ai bon espoir que ça marche… Mon optique, ce n'est pas de faire une start-up et d'être côté en Bourse !… C'est juste de créer mon emploi et de pouvoir vivre, avoir des loisirs, des copains… »
« Mon site, je le mettrai en ligne quand il sera
fini, parfait. »
Il est difficile de qualifier le projet d’Erwan et de son ami Gérard. Ils ont créé un univers, un village imaginaire baptisé Jajaland, qu’ils peuplent de personnages et d’histoires. S’ils soumettent leurs premières cassettes enregistrées à François Morel, c’est parce que Jajaland a quelque chose à voir avec l’univers burlesque des Deschiens, popularisés par la chaîne de télévision Canal+.
Jajaland est un projet modeste. Imaginer et créer est le principal plaisir des deux compères. La diffusion de leur travail n’est pas leur premier souci. Ils sont prêts à se satisfaire des joies de l’invention et des encouragements d’un acteur qu’ils admirent. En décidant de créer le site Web de Jajaland, ils ne s’écartent pas de cette ligne. Comme d’autres villes et villages de France, Jajaland a son site, voilà tout.
Il ne s’agit pas pour Erwan et Gérard de trouver un moyen de diffuser leur œuvre mais d’ajouter une composante au travail d’imagination en cours. Le Web est, pour ce genre de projet, un magnifique support. Il stimule les créateurs et leur offre une forme de visibilité publique particulière qui se distingue radicalement des formes traditionnelles de diffusion culturelle, qu’elles soient fondées sur le spectacle vivant ou sur la distribution de supports enregistrés. Le Web est une rue où chacun, à titre personnel ou comme représentant d’une institution, peut ouvrir son échoppe et venir y montrer ce qu’il veut de lui-même, avec certes quelques possibles arrière-pensées intéressées, mais avant tout, et c’est le cas d’Erwan et de Gérard, pour le plaisir d’offrir un cadeau aux passants du Web et, ce faisant, de participer à un vaste mouvement naissant de mutualisation généralisée des œuvres de l’esprit.
« J’ai 23 ans. J’ai fait des études d’horticulture ; j’ai un BT et un BEP d’horticulture et aussi un BTA d’animation. Je suis en contrat emploi-jeune depuis deux ans avec la ville. Je travaille pour le service des espaces verts. J’organise les visites du jardin des plantes pour les écoles.
Avec l’un de mes amis, Gérard, on a inventé un village imaginaire qu’on appelle Jajaland. C’est un nom qui nous est venu comme ça : on a pensé au vin, le jaja, et puis Jajaland, un flash, on a trouvé ça bien.
On a commencé nos délires il y a trois ou quatre ans. Au début, on enregistrait des cassettes audio. C’était le seul moyen de faire connaître notre village. On ne pensait pas en faire un spectacle. On a quand même envoyé des cassettes à François Morel pour avoir son avis. On l’aime bien et nos personnages sont un peu décalés, comme les siens. Il nous a gentiment répondu qu’il fallait persévérer.
On a créé des personnages, une vingtaine, et on les fait vivre dans Jajaland. Ils ont chacun leur personnalité, leur façon de parler, leur accent. On se déguise et on prend des photos. On a aussi tourné une demi-heure de sketches en vidéo.
Mon ami a 38 ans. Il fait de la musique. Nous nous sommes rencontrés il y a dix ans dans une association qui s’occupe de bonsaïs.
Fin 98, on a eu l’idée du site Web de Jajaland. On s’est inscrit tous les deux aux ateliers de l’école. Moi, je suis venu à toutes les séances et mon copain, il venait seulement de temps en temps. Lui, c’est plutôt les idées, et moi, je m’occupe de la technique.
L’école d’arts plastiques, je connais parce que, quand j’étais gamin, j’y avais suivi des cours d’infographie. C’était sympathique. Et puis, au service des espaces verts, on est toujours en relation avec eux : ils nous proposent des idées de fresques pour les jardins.
La formation à l’école, c’était vraiment bien ; c’était tous les mardis soir, avec quatre autres personnes. Gérard et moi, on avait l’idée la plus élaborée. Les autres, c’était juste pour savoir créer un site. Nous, c’était le gros projet. Il y a eu une vingtaine de séances, de janvier à juin ; en plus, je travaillais chez moi. J’ai appris pas mal de choses ; mais dans l’ensemble je n’ai pas trouvé ça très compliqué. Nicolas [l’animateur de l’ECM] est très bon, très calme. Je reste en contact avec lui ; quand j’ai un problème, je lui passe un coup de fil. Il y a aussi un cybercafé qui s’est créé en ville ; je retrouve des amateurs de jeux en réseau. J’y allais aussi pour surfer sur Internet, mais je n’y vais plus depuis que j’ai Internet chez moi. Il y a trois mois, j’ai pris un abonnement chez Club-Internet avec un forfait de 20h pour 100F, communications comprises. Avec mon salaire de 6 000 F, je me débrouille.
Le site de Jajaland est important, avec des images, du son, et il est vraiment interactif ; il n’y a pas beaucoup de sites vraiment interactifs sur le Web. Je le mettrai en ligne sur Multimania, mais seulement quand il sera fini, parfait. »
« Personnel, mais aussi professionnel…»
Les porteurs des trois projets précédents ont, dès le départ, une idée précise de ce qu’ils veulent. Leur objectif se situe dans un objet extérieur à eux-mêmes. Chaque jour qui passe les rapproche du terme qu’ils se sont fixé : créer l’entreprise, ouvrir le site Web. Pour eux, dévier de sa route, changer de projet, en ajouter un autre, sont des erreurs qu’ils doivent éviter ; pour réussir, ils gardent le cap.
Toute autre est la démarche de Luc en apparence ; elle n’en est pas moins une démarche de projet. Mais cette fois, il est lui-même la finalité de son projet. Formateur en informatique et photographe amateur, il souhaite développer en parallèle ces deux composantes de sa vie professionnelle et de sa vie personnelle. Si l’on peut qualifier cette ambition de projet, c’est dans un sens différent de celui utilisé précédemment. L’objectif du projet de Luc et les indicateurs de sa réalisation ne peuvent pas être aussi précisément fixés que ceux de Luc et d’Erwan. Comme tout projet pédagogique, le projet de Luc ne pourra d’ailleurs jamais être considéré comme totalement achevé. Il se divise alors en plusieurs sous-projets qui ne sont pas le but de son action mais autant de moyens pour avancer dans la direction qu’il s’est donnée. Ces différentes composantes, professionnelles et personnelles, interagissent, se renforcent l’une l’autre ; elles font système. C’est pourquoi, il n’est pas gêné de voir son projet initial s’infléchir et se ramifier ; au contraire, dit-il.
« Je suis passionné par l'image depuis toujours : je fais de la photo depuis que j'ai quatorze ans, et j'en ai maintenant quarante… Je fais beaucoup de photos (type photos d'art) et j'ai un labo chez moi. A un moment, je me suis dit que ce serait intéressant de pouvoir retoucher les images. Il faut dire qu'en même temps, je suis enseignant au GRETA[4] en techniques informatiques bureautiques et techniques de réseau ; mon profil, c'est technicien de réseau (je suis certifié Windows NT4 chez Microsoft) et je suis aussi responsable de la gestion du parc informatique du GRETA, c'est à dire 70 postes et deux réseaux. Quand on a ces deux filières : la photo et l'informatique, c'est logique de déboucher sur l'image numérique et la gestion de l'image sur ordinateur.
Je me suis inscrit à deux cours que j'ai suivis sur l'année scolaire 99-2000. Dans le premier, on a travaillé sur ce qu'est la création, une œuvre d'art… parce que je me posais un peu la question d'essayer d'exposer mes travaux. Le deuxième, sur les sites Internet et la retouche d'images, m'a beaucoup intéressé et, parallèlement au cours, j'ai fait pas mal d'autres choses.
J'ai rencontré par hasard deux personnes qui partaient faire le tour du monde et avaient décidé d'envoyer des images, des carnets de route via un site Internet pour les écoles. C'était un enseignant et un éducateur ; leur projet, c'était de faire découvrir des pays dans les écoles en travaillant avec les enseignants. Je les ai rencontrés par hasard : l'un d'eux est le beau-frère d'un ami et comme, la veille de leur départ, fin octobre 99, ils avaient des problèmes avec leur portable, je les ai dépannés. Ensuite, comme ils n'arrivaient pas à prendre en charge leur site Internet, je me suis retrouvé à animer et à alimenter ce site (detours.free.fr) de décembre 99 à juillet 2000. Pour ça, l'ECM m'a beaucoup aidé : en plus des cours, j'ai trouvé un soutien technique auprès des animateurs parce que la conception et la gestion d'un site Internet, pour moi, c'était nouveau. L'ECM a été un lieu ressource.
Cette année, comme j'avais envie de découvrir une autre technique, je me suis inscrit dans le cycle production-diffusion, avec des cours sur un trimestre : là, on est censé être autonome et produire quelque chose. Je travaille à la réalisation d'un clip vidéo sur une chanson de Bobby Lapointe et je découvre la création vidéo.
Donc, finalement, j'ai dévié de mon projet initial : j'ai utilisé régulièrement l’informatique pour la retouche d'images, comme je l'avais prévu, mais j'ai fait aussi beaucoup d'autres choses que je n'avais pas prévues. Et c'est tant mieux ! L'intérêt de tout ça, pour moi, c'est à la fois du côté purement personnel mais aussi professionnel. J'étais parti sur la retouche d'images ; la photo, pour moi, c'est un loisir avant tout. Mais les techniques que j'ai acquises sur Internet me servent énormément en tant qu'enseignant en informatique et technicien réseau. J'enseignais déjà un peu ce qu'était Internet, la technique de navigation, etc., mais, maintenant, il y a une demande croissante de création de sites chez les stagiaires et le GRETA se demande si on ne va pas aussi offrir ça ; et il y a même une idée de collaboration entre l'ECM et ma structure professionnelle.
Le fait d'avoir conçu un site Internet, ça m'a aussi permis de beaucoup mieux comprendre comment chercher des informations sur les techniques informatiques. Quand les stagiaires me posent des questions sur la création de site, je peux aussi répondre ; c'est un plus. Et l'ECM m'a aussi apporté des compétences sur des matériels que je ne connaissais pas : parce qu'ils utilisent des Mac et moi je ne connaissais que les PC. Donc, dans les cours d'utilisation de Windows, je peux aussi bien répondre aux questions de l'utilisation sous PC que sur Mac.
Tout est arrivé au bon moment pour moi. Ça faisait trois ou quatre ans que j'avais envie de m'intéresser à la photo numérique parce que c'est une technique d'avenir. J'ai déjà réalisé sur informatique un petit carnet de route de nos vacances - cinq jours en vélo avec mes trois enfants - avec des images et du texte. »
« Un rôle particulier à un moment particulier de
ma vie »
Dernier exemple d’une démarche de projet, celle de Sonia ; mais ici, le projet, à la fois professionnel et artistique, se construit en une succession étapes. A chaque étape, Sonia rebondit vers la suivante, enchaînant les projets, à mesure que ses objectifs professionnels commencent à se réaliser.
Sortie d’une école des beaux-arts en France et d’une formation complémentaire en Grande-Bretagne, Sonia avait besoin d’un espace de transition qui lui permettrait de disposer l’ensemble de ses compétences dans une perspective professionnelle. C’est l’ECM d’une école d’arts plastiques qui lui apportera le soutien nécessaire à l’accomplissement de ce passage délicat entre la sortie de l’école et l’entrée dans la vie professionnelle. Sa démarche, semblable à celle de Luc, exige d’elle un engagement particulièrement fort : il ne s’agit pas, comme Luc, de s’entretenir et de progresser, mais de se lancer. En terme d’intensité de présence, l’investissement exigé est plus important. Elle commence par venir, pendant tout un été, à temps plein, réaliser son book à l’ECM. Après avoir trouvé un emploi provisoire dans une structure culturelle associée à l’ECM, elle continue de venir à l’ECM réaliser des plaquettes, préparer un possible prolongement de son emploi en Grande-Bretagne, envisager un autre projet artistique.
« En juin dernier, je suis retournée voir la directrice de l'école municipale d'arts plastiques dans laquelle j'avais été élève plusieurs années ; entre temps, l'ECM avait été installé dans l'enceinte de l'école. C'est comme ça que je l'ai découvert. J'ai 27 ans.
J'avais toujours demandé à faire du dessin et donc, du temps où j'étais au collège, j'étais élève à l'école d'arts plastiques. Mais, pas de chance, à l'école j'étais bonne en sciences et j'ai donc été orientée vers un Bac scientifique. Alors, quitte à ne pas faire ce que je voulais, j'ai choisi un BAC G3, avec du secrétariat, de la compta, de la gestion et du commerce, en me disant qu'au moins c'était des choses utiles dans la vie et que l'option commerce me permettrait de reprendre indirectement contact avec l'art. Après le Bac, j'ai passé un an en LEA (langues appliquées au commerce) et, à la fin de l'année, j'ai décidé de choisir l'orientation artistique. Je me suis inscrite à la fac en arts plastiques avec le CNED. Parallèlement, j'ai suivi des cours pour avoir des contacts avec de vrais profs. Là, on nous a aidé à préparer l'entrée dans les écoles d'art par un soutien très suivi toute l'année. Et j'ai réussi du premier coup le concours des Beaux Arts, à Brest, Quimper et Lorient…
J'ai fait deux ans à l'Ecole des Beaux Arts de Quimper, puis un an à Brest, puis deux ans à Rennes, dont un an en Grande-Bretagne, en option design, c'est-à-dire création graphique et création d'objets. Quand je suis revenue de Grande-Bretagne, en juin dernier, je suis retournée à l'école d'arts plastiques pour raconter ce que j'étais devenue et montrer l'installation vidéo que j'avais faite pour mon diplôme (deux montages en boucle projetés l'un sur une petite télé et l'autre sur le mur en vis-à-vis). J'ai expliqué à la directrice de l'école qu'en Grande Bretagne, j'avais eu la possibilité de travailler en vidéo et de faire des montages par ordinateur. Là-bas, ils ont une autre vision du design et de la création graphique, la création vidéo est considérée comme partie intégrante du design en tant que support à deux dimensions. Mais, là, je me retrouvais sans rien, sans pouvoir travailler puisque je n'ai pas de matériel chez moi… Et c'est là qu'elle m'a parlé de l'ECM.
Pendant tout l'été, comme il n'y avait pas de cours à l'ECM, je n'ai pas eu de scrupule à y aller et à solliciter Nicolas [animateur de l’ECM]. J'y suis allée à plein temps, tous les jours, et j'ai mis à plat tout ce que j'avais fait depuis cinq ans pour trier les choses intéressantes et faire mon book. Nicolas m'a aidée avec Page Maker (moi j'avais toujours travaillé sur Quark Xpress) et j'ai gravé un CD. Mais je me suis plus servie du CD comme un outil de stockage. Pour mon book, j'ai sorti un support papier ; il aurait fallu que je travaille beaucoup plus pour avoir un book sur CD. Mais c'est une idée que j'ai encore en tête et j'y reviendrai quand j'aurai plus de temps. J'ai parlé à Nicolas du logiciel de montage vidéo Media100 que j'utilisais en Grande-Bretagne. Il est beaucoup plus accessible que celui de l'ECM, Première, mais, ici, personne ne le connaît.
Depuis, j'ai trouvé un travail en CDD à mi-temps comme gardien au centre d'Art, donc je ne vais plus que deux ou trois fois par semaine à l'ECM. J'y vais pour continuer des petits projets, comme l'illustration de petits textes avec une amie dans l'idée de faire un livre ou une plaquette pour un salon. Je commence aussi à poser des idées pour faire d'autres vidéos : pour continuer celle que j'ai faite en Grande-Bretagne, par exemple. J'y vais aussi pour me connecter à Internet : pour correspondre avec mes amis anglais, pour faire des recherches d'emploi et, aussi, aller sur les sites des musées.
L'ECM est une ressource qui est tombée au bon moment pour moi, à la fois sur le plan professionnel et personnel. Ça permet de ne pas se retrouver seul à la sortie de l'école, sans matériel comme mes amis qui habitent ailleurs et n'ont plus de matériel, de continuer à apprendre et avancer. Parce que, dans les métiers artistiques (ou qui ont besoin de l'ordinateur), il faut sans arrêt faire des projets, se tenir au courant, être super performant si on veut trouver du travail, que ce soit, par exemple, dans un magazine ou dans le secteur de la pub. Si le jour où on a accès à l'ordinateur, c'est le dernier jour de l'école, on est vite coincé… Donc l'ECM, ça permet de quitter progressivement l'école, de faire une rupture moins brutale entre le monde de l'école et celui du travail. Et, sur le plan personnel, ça dynamise, ça évite de déprimer… on ne sait jamais… en attendant de trouver du boulot. L'ECM permet aussi de rencontrer d'autres personnes : on échange sur ce qu'on sait, sur les logiciels qu'on utilise et comment on les utilise. C'est un lieu où on apprend en fréquentant les autres. En fait, l'ECM joue un rôle particulier à un moment particulier de ma vie.
Je postule un peu partout, y compris en Grande-Bretagne ; d'ailleurs, quand j'ai pensé, à un moment, partir là-bas, je me suis dit que j'allais emmener mes parents à l'ECM pour leur montrer comment se servir d'Internet pour qu'on puisse communiquer parce qu'ils ne connaissent pas du tout ; mon père est technicien d'atelier et ma mère assistante maternelle. Je postule partout mais surtout dans les musées, les galeries d'art : mon idée, c'est de travailler sur l'aménagement interne des expositions, faire les affiches, les cartons d'invitation, et j'aimerais aussi animer des ateliers pour enfants. »
Ce troisième groupe d’usagers est constitué de personnes dont la vie a été bouleversée par la rencontre avec un ECM et avec son équipe. Zine et Fatima, égarés depuis plusieurs années dans des parcours professionnels qu’ils n’avaient pas choisis et qui ne leur convenaient pas, ont trouvé dans un ECM une structure d’accueil et de réorientation professionnelle, mais aussi plus que cela. Le dernier cas est celui de Yffic, gardien du Fourneau : en arrêtant sa caravane sur le port de Brest, il était loin d’imaginer qu’une autre aventure pouvait recommencer là.
« C’est important pour tout le monde de savoir
se servir d’un ordinateur. »
Zine a 27 ans. Sa famille, originaire d’Algérie s’est installée en 1962 dans un quartier de logements sociaux construit en périphérie d’une ville moyenne du Sud de la France. Il s’est marié très jeune avec une française d’une ville voisine avec laquelle il a cinq enfants. Il a connu le centre culturel situé en centre ville, comme client occasionnel des concerts qui y sont organisés. Alors qu’il n’est pas encore utilisateur d’informatique, l’annonce de l’arrivée prochaine d’ordinateurs retient son attention : souvenirs d’un goût envisagé mais non abouti pour l’électronique, pressentiment que, dans l’avenir, l’informatique sera importante pour tout le monde et donc peut-être aussi pour lui, intuition que les ordinateurs du centre culturel pourraient représenter l’occasion qu’il attend de sortir de la galère dans laquelle il se trouve alors.
Après avoir quitté le système scolaire, Zine a connu des années difficiles. Le directeur de l’ECM où il est aujourd’hui animateur souligne combien l’intégration des familles immigrées, mal logées en périphérie des villes, peut être problématique : « On est dans une petite ville, un village ; tout est amplifié. Dès que quelqu’un se fait repérer, il reste marqué. Des années après, il est toujours montré du doigt. ». Finalement, Zine saisira la chance que lui offre l’équipe du centre. Mais pour que cette rencontre se réalise, il aura fallu que chacun y mette du sien. Zine raconte son histoire, sobrement, sans s’attarder sur les détails.
« Les premières fois que je suis venu, c’était pour des concerts. Je savais qu’ils voulaient mettre des ordinateurs. J’avais parlé avec Philippe [fondateur et ancien directeur du centre]. Quand j’étais jeune, j’étais intéressé par l’électronique, tout ce qui est électricité. Les jeux vidéos, un peu, mais pas spécialement. J’étais dans une troisième techno. Je voulais me lancer là-dedans, mais j’étais dans une situation difficile et on m’a fait sortir du système. Après, j’ai zoné.
Quand les ordinateurs sont arrivés, j’avais un petit CES [Contrat Emploi Solidarité] avec la ville, dans la collecte des ordures ménagères. Je suis venu régulièrement, une ou deux heures par semaine. Alex [animateur de l’ECM] m’aidait. Il fallait payer un peu mais ce n’était pas trop cher. J’ai commencé par m’intéresser à l’outil, à l’ordinateur lui-même, l’unité centrale, le clavier. Et puis le traitement de texte, Internet. Je faisais aussi du chat.
L’informatique, au départ, c’était le plaisir et puis aussi la connaissance. C’est important pour tout le monde de savoir se servir d’un ordinateur. Quand ils ont pris des gens en formation, j’ai dit que ça m’intéressait. Pendant dix-huit mois, je me suis formé. J’ai arrêté tout le reste. J’étais payé par les ASSEDIC, un peu en dessous du SMIC. Je venais tous les jours. Je me formais tout seul : le traitement de texte, le tableur, la navigation, la connexion sur Internet, un peu de retouche d’images, et puis la création de pages HTML ; j’ai commencé par Web Expert qui n’est pas trop difficile. Maintenant, je me suis mis à Dreamweaver. Sérieusement, à la fin, j’en avais un peu marre d’apprendre le multimédia tout seul. Tu n’as pas l’impression de servir à grand chose. Heureusement, je ne faisais pas que ça ; je donnais un coup de main pour les concerts, je faisais aussi de l’accueil.
Et puis, ils m’ont proposé un CEC [Contrat Emploi Consolidé] à plein temps. Je continue de me former mais je fais surtout de l’accompagnement, de la sensibilisation au Net. Je prends les gens individuellement. Il y a toujours beaucoup de monde qui vient ici : privé, public, des associations. Mon agenda est bien rempli.
En ce moment, j’encadre un groupe de hip-hop pour faire leur site Web. Ils viennent à deux le mercredi et le samedi et on travaille ensemble. Je vais aussi me pencher sur la MAO [musique assistée par ordinateur]. J’ai commencé à regarder. Ca m’intéresse bien mais c’est difficile. On a trouvé quelqu’un qui connaît et qui va venir nous former ici, Alex, David et moi.
Mon avenir, je le vois comme ça. Je vais encore travailler ici deux ou trois ans. Après quoi, je ferai de la politique. L’envie, elle me vient de l’expérience que j’ai ; elle me pousse. Ce que je ferai, ce sera au nivea