Observation et analyse des usages

des technologies d’information et de communication

dans les “ Espaces Culture Multimédia ”

 

 

Trajectoires Personnelles

Et Projets Individuels

 

 

Serge Pouts-Lajus et Sophie Tiévant

Avril 2001

 

Sommaire

 

Introduction..................................................................................... 2

 

Passions

Franky, chatteur.................................................................................. 4

Fanny, romancière............................................................................. 6

Ginette, retraitée................................................................................. 7

Kenzy, joueur en réseau.................................................................... 9

 

Projets

Eric, créateur d’entreprise.................................................................. 11

Laurent, vendeur de voitures.............................................................. 13

Erwan et Gérard, créateur de Jajaland.............................................. 15

Luc, formateur et photographe........................................................... 16

Sonia, retour à l’école......................................................................... 18

 

Destins

Zine, sortie de galère.......................................................................... 20

Fatima, animatrice.............................................................................. 21

Yffic, gardien du Fourneau................................................................. 24

 

Conclusion...................................................................................... 26


 

Introduction

 

 

 

 

 

 

 

 

Chaque jour, des dizaines d’usagers passent dans chacun des 130 ECM actuellement ouverts au public, ce qui représente au total des milliers d’individus, hommes et femmes de tous âges et de toutes conditions sociales. Pourquoi viennent-ils ici et qu’y font-ils ? C’est à ces questions que les observations et analyses d’usages qui accompagnent le développement des ECM depuis trois ans cherchent à répondre. Dans ce travail, nous nous intéressons autant aux buts et aux comportements des usagers qu’aux stratégies des institutions qui les accueillent, bibliothèques et médiathèques, centres culturels et socioculturels ; car l’usage est une rencontre entre des désirs individuels et une volonté institutionnelle. Dans ce réseau complexe de rencontres et d’échanges, les institutions, leurs responsables et leurs animateurs nous apparaissent plutôt comme des composantes stables, offrant une prise solide et durable à l’observation et à l’analyse. Les usagers, eux, se laissent saisir d’une façon plus fugace, au travers d’entretiens assez rapides : qui êtes-vous ? pourquoi êtes-vous venus ? que faites-vous ? Restitués en quelques lignes, ces témoignages donnent une image parfois un peu superficielle et statique de la démarche des usagers et de la signification qu’ils donnent à leurs usages.

 

Nous avons voulu réduire le décalage entre la connaissance approfondie que nous avons des institutions et celle, moins complète, des usagers ; entre l’offre et la demande dirions-nous si nous étions dans le domaine marchand. C’est pourquoi nous avons choisi de focaliser cette dernière étude thématique des usages dans les ECM, sur les usagers, en cherchant à mettre à jour le rôle dynamique que l’ECM a pu jouer dans la vie de certains d’entre eux. Nous nous sommes limités à un petit nombre de personnes, condition nécessaire pour que l’analyse des cas puisse être suffisamment détaillée.

 

Les douze cas rassemblés dans cette étude ne sont pas représentatifs des usagers habituels des ECM ; ils correspondent à des cas extrêmes d’usagers intensifs, très engagés dans un projet ou une passion. Témoigner de ces cas, pour eux-mêmes et pour ce qu’ils représentent, est indispensable si l’on veut que le tableau des usages dans les ECM soit complet. L’efficacité sociale des ECM se joue en effet sur leur capacité à satisfaire à la fois les besoins ponctuels des usagers ordinaires et les attentes d’usagers très impliqués dans leur relation au dispositif.

 

Sur un plan scientifique, on peut attendre des cas extrêmes qu’ils servent de révélateurs pour certains aspects des usages, jusqu’alors oubliés, négligés ou dont l’importance aurait été sous-estimée, et qu’ils nous apprennent, sur les usages, des choses que nous ne savions pas encore.

 

Pour sélectionner les douze cas présentés dans cette étude, nous avons suivi les indications des animateurs qui ont accepté de répondre à une demande lancée en novembre 2000 à travers la liste de diffusion des ECM. Certains de ceux qui n’ont pas répondu à notre demande se diront peut-être, en lisant ces témoignages, avec un peu de regret : dans mon ECM, il existe un ou plusieurs cas d’usagers qui auraient pu figurer dans l’étude, aussi bien que ceux qui, finalement, s’y trouvent. La collection présentée aurait pu être plus large ; elle aurait pu être autre. Nous espérons que celle qui a été retenue suffit à donner une image de cet ensemble plus large d’usagers sur lequel nous avons voulu porter le regard : des individus dont la personnalité, l’activité ou simplement la ténacité sont telles qu’elles retiennent l’attention de ceux qui encadrent leurs usages dans les ECM. L’étude ne porte que sur une petite partie d’un ensemble qui se laisse deviner à travers lui.

 

Les douze cas ont été distribués, pour la commodité de la présentation, en trois groupes intitulés respectivement Passions, Projets et Destins. Les passions sont celles d’un amateur de chat, d’une romancière, d’une retraitée, amateur de généalogie et d’un jeune joueur en réseau. Les cinq projets sont des projets personnels ayant souvent une composante professionnelle forte. Le groupe Destins réunit trois cas de personnes dont la vie, pour une part importante, a été bouleversée par la rencontre avec un ECM ; simples usagers au départ, ils ont fini par s’y intégrer comme acteurs de son fonctionnement.

 

Pour les présenter, nous avons naturellement choisi de laisser la parole aux personnes concernées et de transcrire les entretiens que nous avons eus avec elles, sans rien y ajouter, en conservant les éléments de contexte qui aident à saisir chacune de leurs démarches dans toutes ses composantes. S’agissant de sujets touchant à la vie privée, à l’histoire personnelle, à des émotions et à des passions intimes, nous avons laissé les personnes libres de décider ce qu’elles souhaitaient nous dire et ce qu’elles acceptaient de voir diffuser publiquement. A chaque fois que cela était possible, nous avons préservé leur anonymat.

 

La forme et le contenu de ces témoignages sont aussi divers que le sont leurs auteurs. Certains acceptent de se livrer, d’autres sont plus retenus ; certains ont la parole facile, d’autres moins. Nous avons choisi de placer nos commentaires et nos analyses en introduction des témoignages afin de toujours laisser le dernier mot aux personnes interrogées. Nous espérons que le lecteur acceptera, avec nous, de faire l’effort d’aller chercher, au-delà des mots, la substance de ces histoires singulières.

 

 

Passions

 

 

La passion qui anime certains usagers des ECM se manifeste par des usages à la fois intensifs et extensifs des moyens mis à leur disposition : usages intensifs parce que réguliers et opiniâtres, extensifs parce que paraissant sans limite dans le temps. Nos quatre exemples sont aussi divers et contrastés qu’il est possible. Le premier est un chatteur, utilisateur régulier d’une messagerie en direct ; le second, une retraitée s’étant découvert une passion pour l’informatique et la généalogie ; le troisième, une romancière ayant choisi d’installer sa table de travail dans un ECM ; le quatrième, un adolescent, amateur de jeux en réseau.

 

Voici donc quatre personnalités fortement contrastées : un jeune homme réservé mais aimant échanger avec des inconnus ; une retraitée hyperactive, dévorée du désir d’apprendre, l’informatique, la généalogie, d’autres choses encore ; une jeune romancière ambitieuse, décidée à vivre de sa plume ; un adolescent comme il en existe tant. Chaque cas est également représentatif d’un certain rapport à la technologie. Dans le premier et le dernier cas, l’exercice de la passion s’identifie à l’utilisation d’applications particulières de l’informatique connectée, le chat, le jeu ; dans le second cas, l’ordinateur est tour à tour objet et instrument d’accès à des bases de données spécialisées ; pour l’écrivain(e), l’ordinateur semble être considéré sous un angle purement utilitariste, comme machine à écrire.

 

Mais au-delà de leurs différences, au-delà des objets respectifs de leurs passions, au-delà des applications informatiques qu’elles utilisent, au-delà de leurs profils psychologiques, ces quatre personnes sont habitées par un même désir d’enrichissement des liens qui les attachent au tissu social.

 

 

Franky, chatteur

« Le but, c’est de rencontrer de nouvelles personnes. »

 

 

Les systèmes de dialogue en direct sur Internet sont, on le sait, très prisés des adolescents. L’invasion des accès libres par les chatteurs posent des problèmes à plusieurs ECM[1].. Mais les chatteurs ne sont pas tous des jeunes pubères pressés de se confronter, par les mots, au sexe opposé. Les salons de chat sont également fréquentés par des adultes comme Franky. Sans dédaigner les échanges de type drague, ils entretiennent des dialogues moins obsessionnels et, surtout, plus suivis, au sein de communautés d’affinités où des projets de toute sorte, sur Internet et hors d’Internet, peuvent être envisagés. Dans les grandes villes, les utilisateurs de la messagerie Caramail, les caramaileurs, se retrouvent régulièrement dans des lieux convenus.

 

Dans cette extension de la vie sociale qu’est le chat, une composante essentielle, le corps, est absente. Les tentatives pour le réintroduire sont généralement problématiques. Le plus souvent, elles échouent ; le témoignage de Franky en contient un exemple. Signe révélateur : les chatteurs ne sont généralement pas intéressés par l’introduction de Web-Cams dans leurs salons. Chez les adolescents, le corps absent, est réintroduit avec force dans le contenu du dialogue : il n’y est question que de lui. Mais qu’en est-il chez les utilisateurs moins spécialisés ?

 

Franky prolonge sa vie de barman, sur Internet, dans un autre bar, le petit-café-sympa de Caramail, comme client cette fois et pour la conversation seulement. Il y passe beaucoup de temps, depuis longtemps. Pendant quelques mois, une partie importante de ses cachets de musicien lui ont servis à financer sa passion. Ce qui étonne chez lui, c’est moins l’intensité de la pratique que sa persistance. Comment expliquer qu’après des centaines d’heures passées à chatter, chaque semaine, pendant deux ans, son plaisir n’ait pas été entamé et qu’il n’ait pas fini par se lasser ? Est-ce le fait d’une personnalité renfermée mais avec une forte aspiration à la sociabilité ? Il n’y a pourtant rien là de très exceptionnel. L’explication est peut-être à rechercher dans le chat lui-même, dans ce qui s’y fait et s’y dit. Chaque jour, Franky rejoint des dizaines de personnes qui lui ressemblent et qui, pour quelques-unes, sont devenues ses amis : il les retrouve, fidèles. Il croise aussi sur Internet des centaines d’autres personnes qu’il ne connaît pas, inconnus de passages qu’il peut ignorer, ou bien avec qui il peut échanger quelques mots ou davantage si affinité…

 

La vie sociale de Franky sur le chat serait-elle une version enrichie de sa vie sociale en dehors du chat, avec davantage d’amis connus, davantage d’occasions de rencontres avec des inconnus, moins de conflits avec les uns et les autres ?

 

 

« J’ai 28 ans. Je suis serveur dans un bar brasserie. Je n’ai pas les moyens d’avoir un ordinateur personnel. Je viens ici pour faire du chat, depuis deux ans. Je ne fais que ça. La première année, je venais six heures par semaine. Je n’en fais pas ailleurs qu’ici. Je prends des abonnements à 150 F pour six mois et je viens autant que je veux. Je vais toujours sur Caramail. J’en ai essayé d’autres, Voila, Multimania, mais ils sont plus difficiles, moins rapides, moins clairs. C’est Cara que je trouve le plus lisible et finalement le plus sympa, convivial. Il y a une bonne ambiance, toujours du monde, 6000 ou 7000 connectés. C’est bien équilibré entre les hommes et les femmes ; il y a tous les âges.

Cette année, je ne fais que deux heures par semaine : j’ai moins le temps, et puis je trouve que Caramail devient moins sympathique, ça change.

Quand j’arrive, en général, je vais dans un salon public qui s’appelle un-petit-café-sympa et où je retrouve les gens que je connais. Il y en a que je connais depuis deux ans. Une femme de Montréal qui travaille comme opératrice de télécoms ; elle a un gamin. Une autre de Paris qui travaille dans une boîte de publicité. On bavarde, de choses et d’autres. Qu’est-ce que tu as fait hier ? Tu es allé au ciné ? C’était bien ? Il y a aussi mon frère qui est à Paris que je retrouve dans le salon. On passe deux heures sympas. On peut aussi créer des salons pour parler avec des gens qui habitent dans le même coin, pour parler du pays.

Je fais du chat seulement dans la journée. Ca m’est arrivé en vacances, d’en faire la nuit ; ce ne sont pas les mêmes gens ; il y a plus de monde, plus de personnes qui recherchent l’âme-sœur, et puis aussi, plus d’homos.

Avec les gens, en général, on ne s’échange pas les mails ou les numéros de téléphone. Sauf une fois avec une fille. Elle est venue me voir à Agen. Elle était gentille, mais, bon, question physique, ce n’était pas ça. Mais elle était sympa ; on a passé un moment agréable, entre Caramaileurs, on a parlé de choses et d’autres. Je suis toujours en contact avec elle par le chat.

La drague ce n’est pas le principal pour moi,  le but c’est de rencontrer de nouvelles personnes. Sur Caramail, les gens sont à l’aise. Ils ne sont pas timides. Dans mon boulot, je ne suis pas timide, mais en dehors, c’est vrai que je suis assez réservé.

En ce moment, je trouve que c’est en baisse. Il y a des crétins qui insultent les gens. On peut les faire éjecter mais quand même. Le mercredi, je n’y vais pas, parce qu’il y a plein de gamins. Ils t’insultent. Le samedi, c’est un peu pareil.

Il y avait un Irlandais de 65 ans qui était tout le temps là. Il ne vient plus. Peut-être la lassitude ou bien il en a eu marre de se faire insulter.

De temps en temps, moi aussi, je suis un peu lassé. Alors, je me balade sur le Net, je garde une fenêtre sur Caramail, mais je fais autre chose en même temps.

Pour écrire, c’est toujours des messages courts avec beaucoup d’abréviations. Par exemple G pour j’ai ou C pour c’est ? On fait une entorse à l’écriture mais c’est plus rapide. De toute façon, on ne fait pas du chat pour l’orthographe.

Si j’avais les moyens, j’aurais une machine chez moi. Je ferais du chat plus souvent mais moins longtemps. Et puis, je ne m’en servirais pas que pour le chat. Ceci dit, avec une machine chez moi, je ne serais pas très tranquille, c’est risqué quand on ne s’y connaît pas. On peut entrer dans ton PC depuis Internet.

Ici, ce n’est pas très personnel. Il y a des gars qui se mettent derrière toi et qui lisent ton écran. En général, je réserve une machine qui est contre le mur, comme ça je suis tranquille. Mais c’est sympa de venir. Je connais tout le monde. Même si j’avais une machine chez moi, je continuerais à venir, pour rencontrer les copains. »

 

 

Fanny, romancière

« Quelqu’un à portée de mes soucis. »

 

 

Olivier Bogros, conservateur de la bibliothèque de Lisieux et pionnier de la littérature numérisée, suggérait en 1997[2] qu’une bibliothèque, lieu consacré à la lecture, pouvait aussi bien l’être à l’écriture ; que cela n’était après tout qu’une question de volonté et d’équipement. Illustration éclatante de cette possibilité avec Fanny Chiarello, installée depuis une année dans l’ECM d’une médiathèque où elle attaque son deuxième roman. Certains auteurs ne se concentrent que dans le silence et l’intimité, d’autres apprécient d’être immergés dans un espace public : café, jardin public, bibliothèque. Ecrire parmi ses futurs lecteurs, peut-être un must

 

Mais ce n’est pas cette qualité de la bibliothèque que Fanny mentionne spontanément. L’ECM est d’abord, pour elle, un dispositif technique de travail : des machines, un traitement de texte, un espace mémoire, des accès Internet et, surtout, quelqu’un pour la dépanner en cas de problème. Disposant d’une machine personnelle, elle sait bien qu’avec l’informatique, les ennuis, les bugs, matériels aussi bien que logiciels, sont courants : ne jamais être arrêtée dans son travail par une panne ou une question est un luxe qu’elle apprécie. Poursuivant ses buts avec énergie et détermination, elle met l’accent sur les aspects fonctionnels de sa relation aux personnes et aux lieux : je viens ici parce que ça m’est utile, dit-elle en substance.

 

Mais tout n’est peut-être pas dit dans cette déclaration pragmatique. Est-ce seulement pour des raisons pratiques que Fanny préfère écrire sur un autre traitement de texte que celui qui est au pied de son lit ?

 

 

« J’ai 26 ans. Je suis écrivain. J’ai toujours voulu devenir écrivain. J’ai commencé petite par des descriptions de goûters d’anniversaire et puis j’ai continué avec des moitiés de romans, des nouvelles et enfin, un vrai roman, Si encore l’amour durait, je dis pas, publié aux éditions Page à Page.

Depuis un an, je viens tous les jours à la médiathèque, je monte dans la pièce où il y a les ordinateurs, je m’installe à mon poste. Oui, j’utilise presque toujours la même machine, donc j’ai tendance à l’appeler mon poste, mais que je vous rassure : je le cède gracieusement aux autres quand la place vient à manquer… Je travaille pendant une heure ou deux. C’est là que j’ai écrit mon roman, entièrement. C’est là aussi que j’ai créé mon site Web personnel[3].

J’ai une machine chez moi mais pas de connexion Internet. Trop cher. Et puis, je préfère travailler à la médiathèque. Les ordinateurs, c’est bien connu : ça plante. Chez moi en particulier, j’étais bloquée, j’avais pratiquement peur des touches. Ici, il y a toujours quelqu’un à portée de mes soucis. C’est Aline [animatrice de l’ECM] qui m’a appris à faire une page Internet. Maintenant, je suis à l’aise avec l’informatique, je commence à avoir des usages vraiment diversifiés.

Travailler ici, ça me plaît bien, même quand il y a du monde autour. J’ai besoin de me concentrer, surtout depuis que j’ai des travaux à rendre à des dates  précises : mon prochain roman qui sortira fin août, ou une nouvelle que m’a commandée une municipalité. J’ai un peu l’impression d’être au bureau. Et au niveau infos, cette médiathèque, c’est l’idéal : il y a les livres au rez-de-chaussée, et Internet pour vérifier des points de détail ponctuels ou plus pointus.

J’apprends aussi la PAO, je suis partie de Photo Deluxe et maintenant je m’attaque à Photoshop, et sérieusement, avec manuels et bloc-notes... Une fois encore, c’est Aline qui a fait mon initiation, on a notamment réalisé ensemble plusieurs maquettes de couverture pour mon prochain roman, on a demandé au personnel de la médiathèque de « voter » pour sa préférée, et elle a plu à l’éditeur : il la prend.

Je voudrais vivre de ma plume. Je cherche des commandes, des ateliers d’écriture, et je continue à venir travailler ici, tous les jours, à mon nouveau roman. »

 

Ginette, retraitée

« J’aime apprendre. »

 

 

On est habitué à voir l’apprentissage comme un investissement sur l’avenir ; volontairement ou sous la contrainte, on acquiert des connaissances ou des compétences parce qu’elles seront utiles, plus tard, pour l’accomplissement d’une tâche ou l’exercice d’un métier. L’apprentissage par des personnes âgées nous rappelle que l’on peut aussi apprendre pour le plaisir.

 

Ginette se souvient qu’elle a toujours été attirée par les ordinateurs. Son activité professionnelle ne lui permettait pas de satisfaire sa curiosité. En retraite, elle s’y est mise, sans en attendre rien d’autre que la satisfaction de son désir refoulé. Son témoignage montre que cet objectif a été atteint.

 

Le recours à l’informatique en réseau pour traiter de sujets comme la généalogie est, sur le plan pratique, un gage d’efficacité. La mutualisation des données accroît considérablement la vitesse et la performance des recherches : dès sa première requête sur le Web, la moitié de ce que Ginette recherche lui est offerte d’emblée. On est également frappé de constater que la généalogie sur Internet constitue, sur le plan symbolique, un saisissant condensé : la machine à communiquer la plus actuelle et la plus moderne qui soit se voit mise au service du rétablissement de liens que l’on croyait à jamais perdus dans le passé. Double travail de constitution ou de reconstitution du lien social, au présent et au passé.

 

 

« Depuis que je suis à la retraite, je fais beaucoup de choses : je me suis perfectionnée en couture, j'apprends l'aquarelle, je fais de la généalogie, je me suis mise à l'informatique… J'aime apprendre. Ça m'intéresse, ça m'amuse. Je me dis souvent que je n'aurai pas assez de ma vie pour apprendre tout ce que j'ai envie…

J'ai commencé à apprendre l'informatique il y a à peu près un an et demi, au club du troisième âge : ils avaient ouvert un groupe d'informatique et j'ai suivi les cours (plusieurs cours d'une heure). Pour une personne de mon âge qui n'a jamais touché à un ordinateur - j'ai 67 ans et je tenais avant un commerce de vêtements pour enfants -, c'est un peu difficile au début… Mais ça m'a passionné…

Et puis, un beau jour, à la médiathèque - où je vais régulièrement - j'ai vu un panneau : "salle multimédia au premier étage". Comme il n'y avait pas Internet au club du troisième âge et que j'avais envie de savoir ce qu'on pouvait faire avec Internet (on en parle tellement !), j'ai été voir si on pouvait m'expliquer ; et on m'a répondu que oui. Et l’animatrice m'a montré comment m'en servir. Au début, ce n'était pas pour la généalogie mais, ensuite, oui.

Ça fait au moins trois ou quatre ans que je m'intéresse à la généalogie : toujours par le club du troisième âge qui avait aussi monté un groupe qui a maintenant fermé parce qu'il n'y avait pas assez de monde… Aux Archives départementales, je voyais beaucoup de personnes avec un ordinateur portable… Je me suis renseignée, et c'est là que j'ai appris qu'on pouvait trouver beaucoup de choses en généalogie sur Internet. Donc, je m'en suis servi à la médiathèque pour ça. Je me suis connectée sur Voila, j'ai marqué dans le petit carré "généalogie + Aussy", le nom de la ville où je cherchais des parents de la famille de mon mari, et, là,  je suis tombée sur un monsieur qui avait retrouvé tous les noms que je cherchais… J'ai sélectionné, avec les dates de naissance, mariage, décès…, les personnes qui m'intéressaient et j'ai ensuite refait des recherches aux Archives pour compléter. Et je suis remontée jusque dans les années 1500, avec trois ou quatre mille noms…

J'avais aussi trouvé des sites spécialisés en généalogie : généact et génénord, sur lesquels on pouvait passer des annonces. J'étais passionnée et, pendant plusieurs mois, avant de me casser le pied, cet été, je suis allée à la médiathèque deux fois par semaine, deux heures à chaque fois : j'étais passionnée, rivée à mon écran, et j'appelais la jeune fille animatrice quand j'étais perdue…

Mon mari m'a vue tellement passionnée qu'il m'a acheté un ordinateur pour la maison, en mars 2000. On n'est pas connectés à Internet parce que j'ai peur que ce soit trop cher… ; pour le moment, je profite du service de la ville à la médiathèque. Mais je fais plein de choses et je passe des après-midi entiers à travailler : je fais du courrier (ça fait quand même beaucoup plus propre), ou encore, par exemple, une galerie de photos des gens de ma famille (j'ai un scanner), ou encore, comme l'autre jour où on a invité des gens à dîner, un menu pour mes invités… J'essaye aussi des logiciels de dessin parce que je voudrais arriver à modifier des photos. J'utilise aussi des logiciels de jeux que j'ai achetés - des jeux de cartes ou de mots comme le Scrabble ou la crapette, etc. - et je joue contre l'ordinateur. Il gagne toujours, évidemment, et je rouspète. Et même je lui parle ! Je lui dis : "un jour, je te battrais malgré tout !". Ou alors, quand je perds une ligne en traitement de texte : "mais que tu es bête, écoute !"…

Quand j'ai eu le pied cassé, cet été, je suis restée huit semaines allongée et, là, mon mari a tout descendu dans la salle à manger : l'ordinateur, l'imprimante, le scanner… La salle à manger était pleine de fils partout !… Et, là, forcément vu le temps que j'y passais, j'ai appris beaucoup de chose : par exemple, j'ai pris les aides de Windows, je les ai imprimées et je les ai ensuite classées par ordre alphabétique dans des classeurs… Et à force de me voir, mon mari commence aussi à s'intéresser à l'informatique : il s'intéresse aux jeux, pour le moment.

Là, je retourne à l'espace multimédia à la médiathèque, mais plus pour la généalogie parce que je suis bloquée. J'ai reconstitué les ascendants maternels du côté de mon mari jusque vers 1500. Et, maintenant, je n'arrive pas à aller plus loin : même aux Archives, ce que je trouve, maintenant, c'est sur des microfilms, écrits en langue étrangère ou en patois et je ne peux même pas le déchiffrer. Et je suis aussi bloquée sur des trucs très récents : la famille du côté du père de mon mari, je n'arrive pas à remonter alors que les grands-pères et les grand-mères ont bien existé… J'ai essayé aussi de faire la généalogie de ma famille, mais, comme je suis d'origine belge, je n'ai pas trouvé grand chose ; donc j'ai arrêté…

C'est pour ça que, là, je cherche des conseils, des gens qui pourraient me dire comment aller plus loin en généalogie… Ou alors trouver autre chose qui m'intéresse… Je voudrais faire autre chose sur Internet, mais je ne sais pas quoi ; je ne sais pas sur quoi me brancher… Il me faudrait plus de conseils. Il y a des gens qui se servent d'Internet pour acheter ou trouver un emploi ; mais, moi, ça ne m'intéresse pas, ça… Il faut que je trouve autre chose. L'Internet, c'est ça, il faut chercher. Je trouve que c'est quelque chose de formidable, l'informatique, je ne sais pas pourquoi. Ça m'a toujours attirée ; même avant de m'en servir, quand je voyais un écran et un clavier dans un magasin, ça m'attirait… »

 

 

Kenzy, joueur en réseau

« C’est rigolo de tuer les copains… »

 

 

Les adultes, les éducateurs tout particulièrement, ne peuvent pas manquer de ressentir une certaine perplexité, pour ne pas dire plus, face à cette déclaration de Kenzy. Qu’y a-t-il donc de si rigolo dans le fait de tuer ses copains, ou plutôt de jouer à tuer ses copains ? Nous ne chercherons pas ici à porter de jugement moral sur la question de la violence dans les jeux vidéos. Les garçons ont toujours joué à la guerre. Ils continuent. A quoi se préparent-ils donc ? Mystère…

 

Ce que Franky nous explique bien en revanche, c’est pourquoi il préfère tuer ses copains que des inconnus. C’est simplement que le jeu en réseau est un jeu de société, comme le Monopoly et le bridge.  Le premier plaisir, c’est de jouer avec des amis ou de se faire des amis de ceux avec qui l’on joue. Le fait que le jeu repose sur l’élimination des autres joueurs est secondaire.

 

Dans tous les jeux de société, et de ce point de vue, le jeu en réseau ne fait pas exception, le stade des compétitions où l’on joue contre des inconnus ne concerne qu’une fraction limitée de joueurs. Kenzy n’en est pas là ; mais, comme tout joueur, il en rêve. Il imagine qu’il aura un jour Internet chez lui et qu’il pourra alors se mesurer aux champions japonais. Mais comme beaucoup d’autres praticiens des jeux en réseau et de tous les autres jeux de société, Franky n’en perdra sans doute pas pour autant le goût des lieux publics comme les ECM, où l’on peut goûter ce plaisir particulier consistant à jouer avec et contre les copains, dans le même lieu, où l’on peut se parler, se toucher et voir ceux à qui l’on porte des coups virtuels ou qui vous en donnent, manifester leur fureur ou leur enthousiasme par des gestes et par des grimaces. Mais sans bruit ; car dans les médiathèques, il est interdit de crier…

 

 

« J'ai 14 ans et je m'appelle Kenzy ; c'est un prénom d'Algérie. Mon père est peintre en bâtiment, ma mère travaille dans un restaurant, j'ai une sœur de douze ans et, moi, je suis en quatrième. J'habite dans la cité, là, juste à côté et, depuis que je suis au collège, je viens faire mes devoirs à la médiathèque, en bas : c'est mieux qu'à la maison parce qu'on est entre copains et, aussi, la médiathèque, ça fait une atmosphère de travail… Et, c'est comme ça que, l'année dernière, en passant, j'ai vu l'Espace Culture Multimédia qui s'installait. Je me suis renseigné et je me suis inscrit tout de suite. Il y avait une règle à signer (interdit de coller des autocollants sur les ordis, par exemple),  et je l'ai signée.

J'ai eu envie de m'inscrire parce que j'aime beaucoup l'informatique, Internet et, surtout, les jeux. Je fais de l'informatique au collège, il y a un cours d'informatique. Pendant la récré, on peut aller sur Internet si le prof est là.. A l'ECM, il y a aussi des ateliers chat et Internet. J'ai essayé, mais, ce que je préfère, c'est le jeu. Je me sers d'Internet, par exemple, pour chercher des documents pour l'école. Le chat, ça ne m'intéresse pas vraiment : c'est surtout des gros mots…

Donc, je viens à l'atelier jeux de l'ECM une heure le mercredi, de 18 à 19h, et le samedi, une heure aussi dans l'après-midi. J'aimerais venir beaucoup plus, mais c'est impossible parce qu'il n'y a pas de place : il faut réserver et, encore, il n'y a pas de place pour tout le monde. Les parties ne peuvent pas durer plus d'une heure puisqu'on doit laisser la place à ceux qui ont réservé pour après. Les deux jeux que je préfère, c'est Ages Of Empire et Half Life. C'est du jeu en réseau, mais local : on joue à quatre puisqu'il y a quatre postes en réseau. Ce qui me plaît c'est à la fois les jeux et le fait qu'on joue en réseau.

Ages Of Empire, c'est un jeu de stratégie. Au début, on nous donne un chevalier, quelques paysans et un forum. Et, à partir de là, il faut créer un village et le développer en créant d'autres paysans et d'autres chevaliers pour attaquer d'autres villages ; et, pour développer, il faut trouver des moutons, de la nourriture, cueillir, cultiver… on peut aussi construire des moulins… Et on peut développer plusieurs âges : l'âge sombre, qui est le plus facile, l'âge féodal, l'âge des châteaux et l'âge impérial, qui est le plus compliqué. On peut aussi construire - mais il faut avoir beaucoup de paysans pour y arriver - une "merveille", c'est à dire une sorte de monument ; et si elle tient cinq minutes, c'est à dire cent ans, on a gagné la partie d'office…

Mon deuxième jeu préféré, Half Life, c'est très différent. Là, c'est surtout des armes pour tuer et c'est un peu violent. En fait, c'est un jeu d'armes où on doit récupérer le plus d'armes possible pour tuer le plus de gens possible. Là, il faut avoir des bons réflexes, une bonne habileté manuelle parce qu'il faut manier à la fois le clavier et la manette ; c'est plus une question de réflexe que de réflexion.

J'ai appris très vite et, oui, on peut dire que je suis assez bon, parce que j'ai une Playstation chez moi que j'ai eue vers dix ou onze ans. J'ai une dizaine de jeux - des jeux de sport, d'armes, de combat, de stratégie - et on peut jouer à deux, mais j'aime beaucoup mieux jouer ici, à l'ECM. D'abord, sur l'ordinateur, les graphismes sont beaucoup plus beaux. Et puis, ici, on peut jouer en réseau et c'est bien de jouer en réseau parce qu'on rigole avec les copains ; là, c'est les copains qu'on tue, ceux qui sont à côté de nous. Et ensuite, on en parle entre nous : "toi, je t'ai tué je ne sais pas combien de fois !", ou alors "toi, je t'avais vu là (quelque part)…". Donc c'est beaucoup plus rigolo que de jouer tout seul ou même contre l'ordinateur.

Ce que je voudrais, maintenant, c'est un ordinateur chez moi avec Internet pour pouvoir jouer en réseau : parce que là, l'intérêt, c'est qu'il y a plein de gens et des gens vraiment très forts… »

 

 

Projets

 

 

Cinq projets individuels sont présentés dans cette partie. Les deux premiers sont de purs projets professionnels, le second un pur projet artistique, les deux suivants, des projets intermédiaires, avec une composante professionnelle et une composante, sinon artistique, du moins orientée vers la création plastique.

 

Pour ces cinq personnes, l’ECM a représenté un moyen décisif de faire aboutir leur projet. Sans l’ECM, sans ses machines et sans ses animateurs, les projets n’auraient pas pu être réalisés. Suivant les cas, ils ont été conduits dans le cadre des usages en accès libres, des ateliers, des deux à la fois, successivement ou simultanément. Ces usagers, comme ceux du groupe précédent sont des usagers intensifs : ils viennent souvent, peuvent rester longtemps. Mais le caractère précisément finalisé de leur activité fait que celle-ci est limitée dans le temps ; elle s’achève avec la réalisation du projet, même si, comme dans le premier cas, des années séparent le début de la fin du processus. Certains porteurs de projets, au moment où ils ont été interrogés, avaient atteint leur objectif et ne fréquentaient plus leur ECM.

 

 

Eric, créateur d’entreprise

« J’ai une passion pour les parfums. »

 

 

Les exemples de projets de création d’entreprise sont rares dans les ECM. Le cas d’Eric est exceptionnel à plusieurs titres. Par la durée d’abord : près de 10 ans, avec, certes, quelques périodes de ralentissement, mais sans rupture dans la progression. On pourrait bien sûr s’interroger sur les chances d’aboutissement d’un projet qui met tant de temps à se développer. Mais l’écart entre les moyens de départ et l’ambition du projet est tel qu’il ne pouvait en être autrement. Si le projet aboutit, il ne le devra qu’à la patience et à l’opiniâtreté de son instigateur, deux qualités précieuses pour un créateur d’entreprise et, par conséquent, atouts forts pour la réussite de son projet.

 

Comme Fanny la romancière, Eric le créateur d’entreprise a choisi d’installer son bureau dans un ECM. Mais ce choix résulte, davantage pour lui que pour elle, d’une nécessité pratique. La coopération d’Eric avec l’ECM n’en a pas pris pour autant la forme d’une simple prestation de service. Un partenariat de contenu s’est même établi entre lui et l’institution culturelle qui héberge l’ECM. Qui peut savoir aujourd’hui si l’apport culturel, musical en l’occurrence, de l’ECM au projet d’Eric ne sera pas le déclic qui emportera l’adhésion des investisseurs ? Quant à l’idée sur laquelle le projet d’Eric est fondé, nous laissons le lecteur libre de ses propres opinions et intuitions.

 

 

« J’ai 38 ans. J’ai commencé par des études scientifiques, un DEUG de Physique-Chimie. C’est là qu’est née ma passion pour les odeurs puis pour les parfums, et pour le process de leur fabrication. Je me souviens, à la fac, en entrant dans un amphi où il y avait eu des expériences de chimie organique, je pensais qu’on pourrait neutraliser les mauvaises odeurs en les analysant et en diffusant automatiquement des odeurs neutralisantes. J’ai toujours eu de l’intérêt pour la question des odeurs et de l’interactivité en temps réel. Je ne suis pas le seul : j’ai entendu parler d’une entreprise de Toulouse qui commercialise un nez artificiel.

Après la fac, j’ai travaillé comme commercial, chef de secteur, dans les biens d’équipement industriel, puis responsable marketing dans une entreprise de communication. Fin 91, j’ai décidé de me lancer dans un projet d’entreprise, ça fait presque 10 ans.

Mon projet, c’est la distribution automatique de parfums personnalisés. J’ai conçu une station multimédia qui permet de sélectionner et d’assembler des fragrances et d’obtenir un flacon de parfum personnalisé.. Depuis le début, je suis en relation avec un français installé au Brésil que j’ai connu par mon père qui est commercial dans l’industrie du papier. Il a été séduit par le projet, et il a fait une petite étude de marché au Brésil auprès de clients potentiels ; les conclusions ont été positives.

On a tout fait : étude de faisabilité, technique et économique, dépôt de brevet, recherche d’investisseur. Pour le brevet, je me suis adressé à l’INPI [Institut National de la Propriété Industrielle] ; j’ai bénéficié de l’aide gratuite et d’une réduction de 70% sur les frais de dépôt. Ca m’a coûté 2 000 F au lieu de 40 000 F normalement. Le brevet est valable pour toute l’Europe et les États-Unis. Le business plan a été fait par un consultant aux États-Unis. On a créé deux sociétés, une aux États-Unis et une au Portugal. Pour celle au Portugal, on bénéficie du soutien de l’État portugais et de la Commission Européenne. Aux US, on a des contacts avec des sociétés de capital-risque ; une société brésilienne de shoping-centers est intéressée ; et aussi un investisseur français.

Pour financer tout ça, mes parents m’ont beaucoup aidé. J’ai été au RMI pendant longtemps, et de temps en temps, je fais de l’intérim, des petits boulots. Pendant certaines périodes je n’étais pas disponible pour le projet, quand j’avais un boulot, ou bien, parfois des problèmes personnels. Je suis aussi musicien dans un orchestre qui tourne pas mal. Mais maintenant, je dois me consacrer entièrement au projet et je suis obligé de me désengager de l’orchestre.

C’est sûr qu’il faut avoir de la suite dans les idées. Mais heureusement, les choses démarrent. On est en phase de capitalisation.

Au début, je travaillais chez moi. A partir de 97, il y a eu des ordinateurs ici et je suis venu. Je connaissais l’informatique que j’avais appris en formation d'assistant de direction bureautique. L’animateur a pris un quart d’heure pour me montrer comment aller sur Internet et je me suis débrouillé tout seul. Pour moi, Internet, ça a été un gain de temps énorme. J’ai pu étudier la concurrence et, surtout, entrer directement en contact avec des entreprises américaines de capital-risque. Avant, je passais par l’ambassade, ça prenait des mois. Là, c’était simple et rapide, sans commune mesure. Je me débrouille bien en anglais. J’envoyais des mails. J’ai eu des réponses de personnes intéressées. En 98, je suis allé aux USA présenter le projet à deux sociétés que j’avais contactées par mail.

Depuis 97, je viens ici presque tous les jours. C’est mon bureau. Au début c’était un peu cher, 30 F de l’heure. Mais depuis 99, je suis résident et je ne paie plus. Nous avons un partenariat. La station de distribution de parfums comporte une partie musicale ; elle génère une ambiance sonore en fonction du parfum que vous choisissez. Les arrangeurs et les musiciens d’ici travaillent dessus et on doit même enregistrer des parties de cordes avec l’orchestre du Capitole de Toulouse. On a aussi un projet de Web pour commander et un trombinoscope pour voir les têtes des gens qui ont participé à la création multimédia.

Je continue de venir ici ; je réserve mes heures, il n’y a pas de problème. J’ai une immense mallette avec toute ma doc dedans. »

 

 

Laurent, vendeur de voitures

« Au début, je venais pour l'informatique. L'idée du projet a germé petit à petit. »

 

 

Comme Fanny et Eric, Laurent a fait d’un ECM, son lieu de travail, son bureau. Comme Fanny, Laurent possède un ordinateur personnel mais, contrairement à elle qui a fait de l’ECM un bureau exclusif, lui se partage entre l’ECM et chez lui. Comme Eric, Laurent est engagé dans un processus de création d’entreprise. Mais alors que le projet d’Eric préexistait à sa rencontre avec l’ECM, c’est après s’être initié à l’informatique et à Internet, que Laurent a échafaudé son projet d’entreprise, petit à petit comme il le dit lui-même. Pour mener son projet à terme, ce dont il avait besoin, en plus de l’accès à un service gratuit et à des conseils, c’est de temps ; le temps qu’il faut pour faire germer une idée, la laisser se développer, en changer.

 

D’une façon très inattendue, c’est l’histoire de Laurent, après celles de Fanny et d’Éric, qui nous rappelle ce qui distingue les institutions culturelles le plus nettement de toutes les autres, et en particulier de celles qui soutiennent les projets des jeunes entrepreneurs : on peut y entrer sans avoir fixé à l’avance le terme de son projet et prendre son temps pour le mener à bien.

 

 

« J'ai 35 ans. J'ai un BAC F1 (fabrication mécanique) et j'ai travaillé pendant une dizaine d'années dans la vente de véhicules automobiles et motos. Pouvoir profiter d'Internet à l'espace multimédia - mais aussi des conseils, du matériel, etc. - ça a été une aubaine pour moi parce que, là, je suis dans une situation un peu précaire au niveau financier : comme, à la fin, j'avais un contrat d'agent commercial, c'est à dire que je travaillais à mon compte pour des garages, je ne touche aucune indemnité de chômage. Et donc l'espace multimédia me rend énormément service pour mon projet.

Récemment, j'ai eu une expérience avec une start-up d'Annecy qui avait créé un site automobile qui vendait des espaces aux concessionnaires ; je pensais être recruté parce que j'ai de l'expérience, je suis un professionnel de la vente automobile, mais les finances ont manqué parce que les concessionnaires ne sont pas encore dans cette culture, et le site a été un fiasco. Et, donc, sur la base de ce constat, j'ai décidé de créer un site de proximité de dépôt-vente virtuel.

L'idée, c'est d'avoir un statut de négociant automobile et de fonctionner à partir d'un petit stock de véhicules à moi, mais aussi d'offrir au particulier un service professionnel de vente. C'est un service qui n'existe pas vraiment pour le moment et grâce auquel le client ne s'occupe de rien : déjà, je sélectionne les véhicules que je mets en vente et j'offre une garantie mécanique (que j'achète à des spécialistes et qui est incluse dans le prix de la vente) ; le site Internet permet ensuite à l'acheteur potentiel de visualiser le véhicule à distance avec un dossier photo très complet (photos du véhicule, du moteur, copie du contrôle technique, des conditions de garantie etc.) ; ensuite, c'est moi qui présente le véhicule à l'acheteur sur des tranches de temps où le véhicule est disponible. Ensuite, je vends le véhicule au nom du vendeur qui a signé un contrat de dépôt-vente, mais en y appliquant une garantie ; ça, ce n'est pas encore tout à fait réglé, c'est ce que je suis en train de travailler avec un avocat…

L’intérêt du système, c'est que le vendeur peut garder l'usage de son véhicule le temps de trouver un acheteur (ce qui n'est pas le cas des dépôts-ventes classiques comme la chaîne nationale Trocauto), qu'il peut la vendre à un meilleur prix qu'à un concessionnaire, et qu'il n'a à s'occuper de rien ; et l'acheteur, lui, bénéficie des mêmes garanties que s'il achetait à un concessionnaire…

J'ai eu un ordinateur à la maison dès que je l'ai pu parce que je suis féru d'informatique et que ça m'intéresse, mais la connexion à Internet, non, parce que, comme je vous l'ai dit, ma situation financière est un peu précaire pour le moment et je n'ai même pas de ligne téléphonique : simplement un portable parce que c'est moins cher, et aussi parce que tous mes amis ont aussi des portables. Si bien que je travaille à la fois chez moi et à l'espace multimédia. Tout ce que j'ai appris pour fabriquer un site, le mettre en ligne, l'actualiser, l'utilisation de logiciels comme Front Page, Page Mille, Photo Shop, plein de petits logiciels de compression…, c'est à l’espace multimédia et grâce à des animateurs très compétents que je l'ai appris… Moi, je ne savais rien. Ensuite, je travaille chez moi et je ramène ce que j'ai fait à l'espace multimédia : par exemple, hier, j'étais à l’espace multimédia de 9h30 à 12h30, puis de 14h à 18h30 et je m'y suis ensuite remis à la maison  jusque vers minuit et demi. Ça me passionne de plus en plus…

Au début, je venais juste pour l'informatique, pour découvrir des nouveaux logiciels et Internet… Et l'idée du projet a germé petit à petit, surtout après mon expérience d'Annecy. Mais c'est clair que si je n'avais pas eu la possibilité de me connecter gratuitement et, surtout, les conseils, je n'aurais pas pu réaliser mon projet parce que je n'ai pas les moyens de me payer un webmaster. Là, mon site sera fini d'ici quelque jours, et il y aura une quinzaine de pages pour commencer.

Ça fait à peu près quatre mois que je travaille : sur le site mais aussi, plus globalement, sur le projet avec l'étude de marché, la recherche de financements, etc. J'espère pouvoir démarrer bientôt parce que mon dossier est presque bouclé. J'ai un apport personnel de 100 000F et il ne me faut pas grand chose pour commencer : à peu près 200 000F que je recherche du côté des aides de l'économie solidaire. J'ai bon espoir que ça marche… Mon optique, ce n'est pas de faire une start-up et d'être côté en Bourse !…  C'est juste de créer mon emploi et de pouvoir vivre, avoir des loisirs,  des copains… »

 

 

Erwan et Gérard, créateurs de Jajaland

« Mon site, je le mettrai en ligne quand il sera fini, parfait. »

 

 

Il est difficile de qualifier le projet d’Erwan et de son ami Gérard. Ils ont créé un univers, un village imaginaire baptisé Jajaland, qu’ils peuplent de personnages et d’histoires. S’ils soumettent leurs premières cassettes enregistrées à François Morel, c’est parce que Jajaland a quelque chose à voir avec l’univers burlesque des Deschiens, popularisés par la chaîne de télévision Canal+.

 

Jajaland est un projet modeste. Imaginer et créer est le principal plaisir des deux compères. La diffusion de leur travail n’est pas leur premier souci. Ils sont prêts à se satisfaire des joies de l’invention et des encouragements d’un acteur qu’ils admirent. En décidant de créer le site Web de Jajaland, ils ne s’écartent pas de cette ligne. Comme d’autres villes et villages de France, Jajaland a son site, voilà tout.

 

Il ne s’agit pas pour Erwan et Gérard de trouver un moyen de diffuser leur œuvre mais d’ajouter une composante au travail d’imagination en cours. Le Web est, pour ce genre de projet, un magnifique support. Il stimule les créateurs et leur offre une forme de visibilité publique particulière qui se distingue radicalement des formes traditionnelles de diffusion culturelle, qu’elles soient fondées sur le spectacle vivant ou sur la distribution de supports enregistrés. Le Web est une rue où chacun, à titre personnel ou comme représentant d’une institution, peut ouvrir son échoppe et venir y montrer ce qu’il veut de lui-même, avec certes quelques possibles arrière-pensées intéressées, mais avant tout, et c’est le cas d’Erwan et de Gérard, pour le plaisir d’offrir un cadeau aux passants du Web et, ce faisant, de participer à un vaste mouvement naissant de mutualisation généralisée des œuvres de l’esprit.

 

 

« J’ai 23 ans. J’ai fait des études d’horticulture ; j’ai un BT et un BEP d’horticulture et aussi un BTA d’animation. Je suis en contrat emploi-jeune depuis deux ans avec la ville. Je travaille pour le service des espaces verts. J’organise les visites du jardin des plantes pour les écoles.

Avec l’un de mes amis, Gérard, on a inventé un village imaginaire qu’on appelle Jajaland. C’est un nom qui nous est venu comme ça : on a pensé au vin, le jaja, et puis Jajaland, un flash, on a trouvé ça bien.

On a commencé nos délires il y a trois ou quatre ans. Au début, on enregistrait des cassettes audio. C’était le seul moyen de faire connaître notre village. On ne pensait pas en faire un spectacle. On a quand même envoyé des cassettes à François Morel pour avoir son avis. On l’aime bien et nos personnages sont un peu décalés, comme les siens. Il nous a gentiment répondu qu’il fallait persévérer.

On a créé des personnages, une vingtaine, et on les fait vivre dans Jajaland. Ils ont chacun leur personnalité, leur façon de parler, leur accent. On se déguise et on prend des photos. On a aussi tourné une demi-heure de sketches en vidéo.

Mon ami a 38 ans. Il fait de la musique. Nous nous sommes rencontrés il y a dix ans dans une association qui s’occupe de bonsaïs.

Fin 98, on a eu l’idée du site Web de Jajaland. On s’est inscrit tous les deux aux ateliers de l’école. Moi, je suis venu à toutes les séances et mon copain, il venait seulement de temps en temps. Lui, c’est plutôt les idées, et moi, je m’occupe de la technique.

L’école d’arts plastiques, je connais parce que, quand j’étais gamin, j’y avais suivi des cours d’infographie. C’était sympathique. Et puis, au service des espaces verts, on est toujours en relation avec eux : ils nous proposent des idées de fresques pour les jardins.

La formation à l’école, c’était vraiment bien ; c’était tous les mardis soir, avec quatre autres personnes. Gérard et moi, on avait l’idée la plus élaborée. Les autres, c’était juste pour savoir créer un site. Nous, c’était le gros projet. Il y a eu une vingtaine de séances, de janvier à juin ; en plus, je travaillais chez moi. J’ai appris pas mal de choses ; mais dans l’ensemble je n’ai pas trouvé ça très compliqué. Nicolas [l’animateur de l’ECM] est très bon, très calme. Je reste en contact avec lui ; quand j’ai un problème, je lui passe un coup de fil. Il y a aussi un cybercafé qui s’est créé en ville ; je retrouve des amateurs de jeux en réseau. J’y allais aussi pour surfer sur Internet, mais je n’y vais plus depuis que j’ai Internet chez moi. Il y a trois mois, j’ai pris un abonnement chez Club-Internet avec un forfait de 20h pour 100F, communications comprises. Avec mon salaire de 6 000 F, je me débrouille.

Le site de Jajaland est important, avec des images, du son, et il est vraiment interactif ; il n’y a pas beaucoup de sites vraiment interactifs sur le Web. Je le mettrai en ligne sur Multimania, mais seulement quand il sera fini, parfait. »

 

 

Luc, formateur et photographe

« Personnel, mais aussi professionnel…»

 

 

Les porteurs des trois projets précédents ont, dès le départ, une idée précise de ce qu’ils veulent. Leur objectif se situe dans un objet extérieur à eux-mêmes. Chaque jour qui passe les rapproche du terme qu’ils se sont fixé : créer l’entreprise, ouvrir le site Web. Pour eux, dévier de sa route, changer de projet, en ajouter un autre, sont des erreurs qu’ils doivent éviter ; pour réussir, ils gardent le cap.

 

Toute autre est la démarche de Luc en apparence ; elle n’en est pas moins une démarche de projet. Mais cette fois, il est lui-même la finalité de son projet. Formateur en informatique et photographe amateur, il souhaite développer en parallèle ces deux composantes de sa vie professionnelle et de sa vie personnelle. Si l’on peut qualifier cette ambition de projet, c’est dans un sens différent de celui utilisé précédemment. L’objectif du projet de Luc et les indicateurs de sa réalisation ne peuvent pas être aussi précisément fixés que ceux de Luc et d’Erwan. Comme tout projet pédagogique, le projet de Luc ne pourra d’ailleurs jamais être considéré comme totalement achevé. Il se divise alors en plusieurs sous-projets qui ne sont pas le but de son action mais autant de moyens pour avancer dans la direction qu’il s’est donnée. Ces différentes composantes, professionnelles et personnelles, interagissent, se renforcent l’une l’autre ; elles font système. C’est pourquoi, il n’est pas gêné de voir son projet initial s’infléchir et se ramifier ; au contraire, dit-il.

 

 

« Je suis passionné par l'image depuis toujours : je fais de la photo depuis que j'ai quatorze ans, et j'en ai maintenant quarante… Je fais beaucoup de photos (type photos d'art) et j'ai un labo chez moi. A un moment, je me suis dit que ce serait intéressant de pouvoir retoucher les images. Il faut dire qu'en même temps, je suis enseignant au GRETA[4] en techniques informatiques bureautiques et techniques de réseau ; mon profil, c'est technicien de réseau (je suis certifié Windows NT4 chez Microsoft) et je suis aussi responsable de la gestion du parc informatique du GRETA, c'est à dire 70 postes et deux réseaux. Quand on a ces deux filières : la photo et l'informatique, c'est logique de déboucher sur l'image numérique et la gestion de l'image sur ordinateur.

Je me suis inscrit à deux cours que j'ai suivis sur l'année scolaire 99-2000. Dans le premier, on a travaillé sur ce qu'est la création, une œuvre d'art… parce que je me posais un peu la question d'essayer d'exposer mes travaux. Le deuxième, sur les sites Internet et la retouche d'images, m'a beaucoup intéressé et, parallèlement au cours, j'ai fait pas mal d'autres choses.

J'ai rencontré par hasard deux personnes qui partaient faire le tour du monde et avaient décidé d'envoyer des images, des carnets de route via un site Internet pour les écoles. C'était un enseignant et un éducateur ; leur projet, c'était de faire découvrir des pays dans les écoles en travaillant avec les enseignants. Je les ai rencontrés par hasard : l'un d'eux est le beau-frère d'un ami et comme, la veille de leur départ, fin octobre 99, ils avaient des problèmes avec leur portable, je les ai dépannés. Ensuite, comme ils n'arrivaient pas à prendre en charge leur site Internet, je me suis retrouvé à animer et à alimenter ce site (detours.free.fr) de décembre 99 à juillet 2000. Pour ça, l'ECM m'a beaucoup aidé : en plus des cours, j'ai trouvé un soutien technique auprès des animateurs parce que la conception et la gestion d'un site Internet, pour moi, c'était nouveau. L'ECM a été un lieu ressource.

Cette année, comme j'avais envie de découvrir une autre technique, je me suis inscrit dans le cycle production-diffusion, avec des cours sur un trimestre : là, on est censé être autonome et produire quelque chose. Je travaille à la réalisation d'un clip vidéo sur une chanson de Bobby Lapointe et je découvre la création vidéo.

Donc, finalement, j'ai dévié de mon projet initial : j'ai utilisé régulièrement l’informatique pour la retouche d'images, comme je l'avais prévu, mais j'ai fait aussi beaucoup d'autres choses que je n'avais pas prévues. Et c'est tant mieux ! L'intérêt de tout ça, pour moi, c'est à la fois du côté purement personnel mais aussi professionnel. J'étais parti sur la retouche d'images ; la photo, pour moi, c'est un loisir avant tout. Mais les techniques que j'ai acquises sur Internet me servent énormément en tant qu'enseignant en informatique et technicien réseau. J'enseignais déjà un peu ce qu'était Internet, la technique de navigation, etc., mais, maintenant, il y a une demande croissante de création de sites chez les stagiaires et le GRETA se demande si on ne va pas aussi offrir ça ; et il y a même une idée de collaboration entre l'ECM et ma structure professionnelle.

Le fait d'avoir conçu un site Internet, ça m'a aussi permis de beaucoup mieux comprendre comment chercher des informations sur les techniques informatiques. Quand les stagiaires me posent des questions sur la création de site, je peux aussi répondre ; c'est un plus. Et l'ECM m'a aussi apporté des compétences sur des matériels que je ne connaissais pas : parce qu'ils utilisent des Mac et moi je ne connaissais que les PC. Donc, dans les cours d'utilisation de Windows, je peux aussi bien répondre aux questions de l'utilisation sous PC que sur Mac.

Tout est arrivé au bon moment pour moi. Ça faisait trois ou quatre ans que j'avais envie de m'intéresser à la photo numérique parce que c'est une technique d'avenir. J'ai déjà réalisé sur informatique un petit carnet de route de nos vacances - cinq jours en vélo avec mes trois enfants - avec des images et du texte. »

 

 

Sonia, retour à l’école

« Un rôle particulier à un moment particulier de ma vie »

 

 

Dernier exemple d’une démarche de projet, celle de Sonia ; mais ici, le projet, à la fois professionnel et artistique, se construit en une succession étapes. A chaque étape, Sonia rebondit vers la suivante, enchaînant les projets, à mesure que ses objectifs professionnels commencent à se réaliser.

 

Sortie d’une école des beaux-arts en France et d’une formation complémentaire en Grande-Bretagne, Sonia avait besoin d’un espace de transition qui lui permettrait de disposer l’ensemble de ses compétences dans une perspective professionnelle. C’est l’ECM d’une école d’arts plastiques qui lui apportera le soutien nécessaire à l’accomplissement de ce passage délicat entre la sortie de l’école et l’entrée dans la vie professionnelle. Sa démarche, semblable à celle de Luc, exige d’elle un engagement particulièrement fort : il ne s’agit pas, comme Luc, de s’entretenir et de progresser, mais de se lancer. En terme d’intensité de présence, l’investissement exigé est plus important. Elle commence par venir, pendant tout un été, à temps plein, réaliser son book à l’ECM. Après avoir trouvé un emploi provisoire dans une structure culturelle associée à l’ECM, elle continue de venir à l’ECM réaliser des plaquettes, préparer un possible prolongement de son emploi en Grande-Bretagne, envisager un autre projet artistique.

 

 

« En juin dernier, je suis retournée voir la directrice de l'école municipale d'arts plastiques dans laquelle j'avais été élève plusieurs années ; entre temps, l'ECM avait été installé dans l'enceinte de l'école. C'est comme ça que je l'ai découvert. J'ai 27 ans.

J'avais toujours demandé à faire du dessin et donc, du temps où j'étais au collège, j'étais élève à l'école d'arts plastiques. Mais, pas de chance, à l'école j'étais bonne en sciences et j'ai donc été orientée vers un Bac scientifique. Alors, quitte à ne pas faire ce que je voulais, j'ai choisi un BAC G3, avec du secrétariat, de la compta, de la gestion et du commerce, en me disant qu'au moins c'était des choses utiles dans la vie et que l'option commerce me permettrait de reprendre indirectement contact avec l'art. Après le Bac, j'ai passé un an en LEA (langues appliquées au commerce) et, à la fin de l'année, j'ai décidé de choisir l'orientation artistique. Je me suis inscrite à la fac en arts plastiques avec le CNED. Parallèlement, j'ai suivi des cours pour avoir des contacts avec de vrais profs. Là, on nous  a aidé à préparer l'entrée dans les écoles d'art par un soutien très suivi toute l'année. Et j'ai réussi du premier coup le concours des Beaux Arts, à Brest, Quimper et Lorient…

J'ai fait deux ans à l'Ecole des Beaux Arts de Quimper, puis un an à Brest, puis deux ans à Rennes, dont un an en Grande-Bretagne, en option design, c'est-à-dire création graphique et création d'objets. Quand je suis revenue de Grande-Bretagne, en juin dernier, je suis retournée à l'école d'arts plastiques pour raconter ce que j'étais devenue et montrer l'installation vidéo que j'avais faite pour mon diplôme (deux montages en boucle projetés l'un sur une petite télé et l'autre sur le mur en vis-à-vis). J'ai expliqué à la directrice de l'école qu'en Grande Bretagne, j'avais eu la possibilité de travailler en vidéo et de faire des montages par ordinateur. Là-bas, ils ont une autre vision du design et de la création graphique, la création vidéo est considérée comme partie intégrante du design en tant que support à deux dimensions. Mais, là, je me retrouvais sans rien, sans pouvoir travailler puisque je n'ai pas de matériel chez moi… Et c'est là qu'elle m'a parlé de l'ECM.

Pendant tout l'été, comme il n'y avait pas de cours à l'ECM, je n'ai pas eu de scrupule à y aller et à solliciter Nicolas [animateur de l’ECM]. J'y suis allée à plein temps, tous les jours, et j'ai mis à plat tout ce que j'avais fait depuis cinq ans pour trier les choses intéressantes et faire mon book. Nicolas m'a aidée avec Page Maker (moi j'avais toujours travaillé sur Quark Xpress) et j'ai gravé un CD. Mais je me suis plus servie du CD comme un outil de stockage. Pour mon book, j'ai sorti un support papier ; il aurait fallu que je travaille beaucoup plus pour avoir un book sur CD. Mais c'est une idée que j'ai encore en tête et j'y reviendrai quand j'aurai plus de temps. J'ai parlé à Nicolas du logiciel de montage vidéo Media100 que j'utilisais en Grande-Bretagne. Il est beaucoup plus accessible que celui de l'ECM, Première, mais, ici, personne ne le connaît.

Depuis, j'ai trouvé un travail en CDD à mi-temps comme gardien au centre d'Art, donc je ne vais plus que deux ou trois fois par semaine à l'ECM. J'y vais pour continuer des petits projets, comme l'illustration de petits textes avec une amie dans l'idée de faire un livre ou une plaquette pour un salon. Je commence aussi à poser des idées pour faire d'autres vidéos : pour continuer celle que j'ai faite en Grande-Bretagne, par exemple. J'y vais aussi pour me connecter à Internet : pour correspondre avec mes amis anglais, pour faire des recherches d'emploi et, aussi, aller sur les sites des musées.

L'ECM est une ressource qui est tombée au bon moment pour moi, à la fois sur le plan professionnel et personnel. Ça permet de ne pas se retrouver seul à la sortie de l'école, sans matériel comme mes amis qui habitent ailleurs et n'ont plus de matériel, de continuer à apprendre et avancer. Parce que, dans les métiers artistiques (ou qui ont besoin de l'ordinateur), il faut sans arrêt faire des projets, se tenir au courant, être super performant si on veut trouver du travail, que ce soit, par exemple, dans un magazine ou dans le secteur de la pub. Si le jour où on a accès à l'ordinateur, c'est le dernier jour de l'école, on est vite coincé… Donc l'ECM, ça permet de quitter progressivement l'école, de faire une rupture moins brutale entre le monde de l'école et celui du travail. Et, sur le plan personnel, ça dynamise, ça évite de déprimer… on ne sait jamais… en attendant de trouver du boulot. L'ECM permet aussi de rencontrer d'autres personnes : on échange sur ce qu'on sait, sur les logiciels qu'on utilise et comment on les utilise. C'est un lieu où on apprend en fréquentant les autres. En fait, l'ECM joue un rôle particulier à un moment particulier de ma vie.

Je postule un peu partout, y compris en Grande-Bretagne ; d'ailleurs, quand j'ai pensé, à un moment, partir là-bas, je me suis dit que j'allais emmener mes parents à l'ECM pour leur montrer comment se servir d'Internet pour qu'on puisse communiquer parce qu'ils ne connaissent pas du tout ; mon père est technicien d'atelier et ma mère assistante maternelle. Je postule partout mais surtout dans les musées, les galeries d'art : mon idée, c'est de travailler sur l'aménagement interne des expositions, faire les affiches, les cartons d'invitation, et j'aimerais aussi animer des ateliers pour enfants. »

 

 

Destins

 

 

Ce troisième groupe d’usagers est constitué de personnes dont la vie a été bouleversée par la rencontre avec un ECM et avec son équipe. Zine et Fatima, égarés depuis plusieurs années dans des parcours professionnels qu’ils n’avaient pas choisis et qui ne leur convenaient pas, ont trouvé dans un ECM une structure d’accueil et de réorientation professionnelle, mais aussi plus que cela. Le dernier cas est celui de Yffic, gardien du Fourneau : en arrêtant sa caravane sur le port de Brest, il était loin d’imaginer qu’une autre aventure pouvait recommencer là.

 

 

Zine, sortie de galère

« C’est important pour tout le monde de savoir se servir d’un ordinateur. »

 

 

Zine a 27 ans. Sa famille, originaire d’Algérie s’est installée en 1962 dans un quartier de logements sociaux construit en périphérie d’une ville moyenne du Sud de la France. Il s’est marié très jeune avec une française d’une ville voisine avec laquelle il a cinq enfants. Il a connu le centre culturel situé en centre ville, comme client occasionnel des concerts qui y sont organisés. Alors qu’il n’est pas encore utilisateur d’informatique, l’annonce de l’arrivée prochaine d’ordinateurs retient son attention : souvenirs d’un goût envisagé mais non abouti pour l’électronique, pressentiment que, dans l’avenir, l’informatique sera importante pour tout le monde et donc peut-être aussi pour lui, intuition que les ordinateurs du centre culturel pourraient représenter l’occasion qu’il attend de sortir de la galère dans laquelle il se trouve alors.

 

Après avoir quitté le système scolaire, Zine a connu des années difficiles. Le directeur de l’ECM où il est aujourd’hui animateur souligne combien l’intégration des familles immigrées, mal logées en périphérie des villes, peut être problématique : « On est dans une petite ville, un village ; tout est amplifié. Dès que quelqu’un se fait repérer, il reste marqué. Des années après, il est toujours montré du doigt. ». Finalement, Zine saisira la chance que lui offre l’équipe du centre. Mais pour que cette rencontre se réalise, il aura fallu que chacun y mette du sien. Zine raconte son histoire, sobrement, sans s’attarder sur les détails.

 

 

« Les premières fois que je suis venu, c’était pour des concerts. Je savais qu’ils voulaient mettre des ordinateurs. J’avais parlé avec Philippe [fondateur et ancien directeur du centre]. Quand j’étais jeune, j’étais intéressé par l’électronique, tout ce qui est électricité. Les jeux vidéos, un peu, mais pas spécialement. J’étais dans une troisième techno. Je voulais me lancer là-dedans, mais j’étais dans une situation difficile et on m’a fait sortir du système. Après, j’ai zoné.

Quand les ordinateurs sont arrivés, j’avais un petit CES [Contrat Emploi Solidarité] avec la ville, dans la collecte des ordures ménagères. Je suis venu régulièrement, une ou deux heures par semaine. Alex [animateur de l’ECM] m’aidait. Il fallait payer un peu mais ce n’était pas trop cher. J’ai commencé par m’intéresser à l’outil, à l’ordinateur lui-même, l’unité centrale, le clavier. Et puis le traitement de texte, Internet. Je faisais aussi du chat.

L’informatique, au départ, c’était le plaisir et puis aussi la connaissance. C’est important pour tout le monde de savoir se servir d’un ordinateur. Quand ils ont pris des gens en formation, j’ai dit que ça m’intéressait. Pendant dix-huit mois, je me suis formé. J’ai arrêté tout le reste. J’étais payé par les ASSEDIC, un peu en dessous du SMIC. Je venais tous les jours. Je me formais tout seul : le traitement de texte, le tableur, la navigation, la connexion sur Internet, un peu de retouche d’images, et puis la création de pages HTML ; j’ai commencé par Web Expert qui n’est pas trop difficile. Maintenant, je me suis mis à Dreamweaver. Sérieusement, à la fin, j’en avais un peu marre d’apprendre le multimédia tout seul. Tu n’as pas l’impression de servir à grand chose. Heureusement, je ne faisais pas que ça ; je donnais un coup de main pour les concerts, je faisais aussi de l’accueil.

Et puis, ils m’ont proposé un CEC [Contrat Emploi Consolidé] à plein temps. Je continue de me former mais je fais surtout de l’accompagnement, de la sensibilisation au Net. Je prends les gens individuellement. Il y a toujours beaucoup de monde qui vient ici : privé, public, des associations. Mon agenda est bien rempli.

En ce moment, j’encadre un groupe de hip-hop pour faire leur site Web. Ils viennent à deux le mercredi et le samedi et on travaille ensemble. Je vais aussi me pencher sur la MAO [musique assistée par ordinateur]. J’ai commencé à regarder. Ca m’intéresse bien mais c’est difficile. On a trouvé quelqu’un qui connaît et qui va venir nous former ici, Alex, David et moi.

Mon avenir, je le vois comme ça. Je vais encore travailler ici deux ou trois ans. Après quoi, je ferai de la politique. L’envie, elle me vient de l’expérience que j’ai ; elle me pousse. Ce que je ferai, ce sera au niveau local. Je me prépare, au plan philosophique, idéologique, pour ne pas me faire récupérer. »

 

 

Fatima, animatrice

« Je ne sais pas pourquoi, mais j’aime beaucoup l’informatique… »

 

 

Enfant de l’immigration comme Zine, Fatima, d’origine marocaine, se trouve orientée très tôt vers une voie professionnelle qu’elle n’a pas choisie et qui ne lui convient pas. On n’en finit pas de s’étonner de la façon dont les questions d’orientation, et en particulier celles qui se posent en fin de collège, sont traitées par le système éducatif national. Il est vrai que les jeunes assument une part de responsabilité dans le choix de leur orientation professionnelle. Si les filles, comme Fatima, qui ne sont pas admises au lycée en raison de résultats trop faibles en fin en troisième, choisissent la coiffure, le secrétariat ou la vente plutôt que les disciplines techniques, c’est aussi parce que ce choix est, pour elles, plus confortable ; il leur permet de rester « avec les copines ». Il n’empêche ; en écoutant le récit de Fatima, on regrette que ses enseignants de collège n’aient pas réussi à discerner le potentiel et la force de caractère qui se sont révélés, chez elle, par la suite.

 

Après un premier départ raté dans la vie professionnelle, Fatima trouve, dans le goût qu’elle a pour l’informatique, la ressource dont elle a besoin pour prendre un nouvel élan. Comment expliquer cet attrait ? On pensait qu’il était rare chez les filles ; il n’en est rien. Après Ginette, la retraitée, en voici un deuxième exemple.

 

Fatima sait qu’il lui faudra du temps pour transformer son goût spontané en qualification professionnelle. Elle constate, et on le regrette avec elle, que, parmi les formations qui lui sont offertes pour construire les bases en informatique qu’elle n’a pas acquises au cours de sa formation initiale, aucune ne paraît adaptée à son profil. On devine qu’une fois encore, pour franchir cet obstacle et en dépit du soutien important que lui apportera l’ECM, elle ne devra compter que sur elle.

 

 

« J'ai 22 ans. Je suis arrivée du Maroc à l'âge de 11 ans, avec ma mère et mes frères et sœurs, pour rejoindre mon père qui travaillait en France depuis déjà plusieurs années comme ouvrier dans le bâtiment. Je n'avais pas envie de venir mais, maintenant, je préfère vivre ici parce que je ne connais plus rien là-bas : on y va juste de temps en temps pour les vacances. Ma mère regrette toujours le Maroc et mes parents prendront sans doute leur retraite là-bas mais, nous, les enfants, notre vie, c'est ici.

Après la classe de troisième, je suis partie pour faire un BP vente. J'avais choisi ça au dernier moment parce que le problème, c'est qu'il n'y a pas d'informations sur les métiers dans les collèges. Un prof m'a dit : "vous, je vous verrais bien dans la vente", alors j'ai pris ça… Pour quelqu'un qui avait de meilleures notes, on l'orientait plutôt vers la comptabilité ou le secrétariat. De toute façon, toute la classe a été orientée vers trois métiers : le secrétariat, la vente ou la comptabilité… Et on a rempli les formulaires à toute vitesse dans le bus. Et personne n'a fait ce qui avait été prévu…

J'ai arrêté le BP vente au bout d'un an : ça ne m'intéressait pas. Ensuite, j'ai cherché des stages. J'ai fait un stage de vente pendant quatre mois (c'est encore ce qu'on m'a proposé !), puis un autre stage dans un supermarché pendant six mois (à la caisse et dans les rayons), à la suite de quoi j'ai été embauchée comme salariée en remplacement pendant trois mois. Ensuite, j'ai fait des ménages. L'année dernière, j'ai suivi une formation de deux ou trois mois : "choisir son métier". Ensuite je suis partie pour un stage de deux semaines dans une maison de retraite, puis pour un autre de deux semaines dans un magasin, et le troisième, de trois semaines, je l'ai fait au centre culturel. Je connaissais déjà le centre culturel parce que j'y avais été deux ou trois fois avec une association : pour voir des films pendant les festivals, et aussi pour faire de la pratique libre sur les ordinateurs parce que je ne connaissais pas l'informatique et ça m'intéressait. Une personne de cette association m'a dit que je pourrais peut-être faire un stage là-bas ; et j'ai fait une demande et Edith [directrice du centre] a été d'accord.

Le stage a été très intéressant. On nous a mis devant l'ordinateur (on était deux en stage) pour toucher un peu, voir un peu Internet, Photoshop… On a regardé des cassettes vidéo et la documentation. On a aussi observé quelqu'un qui faisait le montage (image et son) d'un film. J'étais vraiment très intéressée, alors on a regardé, avec cette personne de l'association, si je pouvais continuer en stage non rémunéré.. On a fait une lettre au service de la Ville et puis, finalement, j'ai été reçue. Et là, ils ont vu que j'avais une très forte motivation, et ils m'ont proposé un remplacement pour une ou deux semaines seulement. J'ai dit d'accord, et j'ai commencé en mai : je faisais deux ou trois heures trois matins par semaine, et, l'après-midi, je faisais le ménage dans un foyer. Et puis, finalement, on m'a donné de plus en plus d'heures en vacations. Et maintenant, depuis le 17 octobre, je suis animatrice à plein temps en emploi jeune, sur le contrat de quelqu'un d'autre qui est parti.

C'est un travail qui me plaît beaucoup : je suis dans l'élément que je voulais, l'informatique. Depuis que j'étais petite, j'avais envie de faire de l'informatique et j'en avais juste fait un tout petit peu à l'école. Je ne sais pas pourquoi mais j'aime beaucoup l'informatique ; on peut faire plein de choses… J'ai appris sur le tas, pendant les deux ou trois semaines de stage : en copiant sur les autres, en suivant les initiations, en utilisant les petits livres guides…  Au début, j'ai eu peur, mais ce n'est pas trop dur, en tout cas pour le début. A partir du moment où j'ai été prise en vacataire, je me suis mise à faire de l'accueil et de l'initiation : s'il y a quelque chose que je n'arrive pas à faire seule, je demande à quelqu'un d'autre.

Je tourne sur les quatre centres. Je préfère celui qui est à la gare parce qu'il y a beaucoup de monde et des gens très différents : des gens qui descendent du train et qui viennent et, ensuite, qui repartent on ne sait pas où… C'est toujours plein et ça tourne bien. J'aime aussi beaucoup le centre culturel à cause du fonctionnement : à côté des écrans d'ordinateurs, il y a les écrans télé pour la documentation vidéo, et il y aussi beaucoup de lecture sur le multimédia, et il y a aussi des ateliers (à la gare, il n'y a que des initiations et de la consultation libre). Je fais partie d'un atelier "fabrication d'images" et on monte en ce moment un CD-ROM : parce que ce qui me plaît le plus, moi, c'est les images 2D et 3D et le graphisme et, là, j'ai encore énormément à apprendre parce que les logiciels sont assez difficiles.

Ce qui me plaît dans l'infographie, c'est de créer autre chose à partir d'une image. Par exemple, à partir d'une image de dinosaure fixe, l'animer, le faire bouger, lui donner un autre aspect, d'autres couleurs, puis lui donner un son, une voix, mettre de la musique… Truquer l'image, en fait. J'aimerais savoir comment on fait. Ça, c'est très difficile, rien à voir avec Windows, Word ou Internet ; j'ai encore un très long chemin à faire… Il faut aussi avoir de l'imagination et le sens du dessin. J'adore le dessin. Je dessine beaucoup depuis que je suis petite : la nature, les vêtements, la décoration de la maison…

Ce que j'aimerais, plus tard, c'est être graphiste infographe, créer des images pour pouvoir travailler dans une structure publicitaire ou là où il y a des images à faire… L'emploi jeune, pour moi, c'est un travail où je me forme. Je me dis qu'il faudrait que je passe deux ou trois ans pour avoir un bon niveau qui me permettrait de rentrer ensuite dans une école : parce que j'ai vu qu'il y avait des écoles spécialisées en infographie… Quand j'étais en stage, j'avais regardé du côté des écoles en informatique et j'avais même écrit. Mais on m'avait dit : non, 21 ans, c'est trop âgé, et c'est trop difficile…

A partir de maintenant, il faudrait que je mette de l'argent de côté pour pouvoir me payer une école plus tard. Ça va être difficile parce que je vais bientôt prendre un appartement indépendant dans un quartier un peu calme : pour le moment, je vis encore chez mes parents dans une cité, mais je n'aime pas les cités… Ceci dit, comme je m'installe avec mon ami (un marocain comme moi, qui finit un doctorat en géologie) et que je partagerai les dépenses avec lui, ce sera plus facile d'économiser que si j'étais seule…

Tout arrive en même temps ! Ou, plutôt, tout ce qui ne m'était pas arrivé avant arrive maintenant… Ce que je voudrais ajouter, c'est que j'ai eu de la chance d'avoir pu continuer en vacataire après mon stage : parce que je pensais qu'après les trois semaines, ça allait être de nouveau la galère… Et j'ai aussi eu beaucoup de chance d'être embauchée sur l'emploi jeune alors qu'on est passés à huit pour le même poste devant le jury et que les autres étaient plus compétents que moi… Je pensais retourner au ménage et à la formation et, finalement, j'ai été embauchée… Ce qui est très intéressant, c'est qu'on travaille et qu'on apprend en même temps ; c'est un poste évolutif. Et c'est intéressant aussi parce qu'au lieu de bloquer un poste, ça laisse la chance à d'autres débutants quand on évolue. Pour moi, j'ai encore un très long chemin à faire, mais je suis confiante : si je suis arrivée jusqu'ici, je peux aller plus loin… »

 

 

Yffic, gardien du Fourneau

« J'écrivais à peu près trois lettres par an ; là, j'en ai écrit 250 en deux ans ! »

 

 

Retraité réfugié dans une caravane amarrée sur le port de Brest, Yffic semblait promis à une fin de vie solitaire. Mais le hasard en a décidé autrement. Promu gardien du Fourneau, une fabrique d’arts de la rue, il découvre, grâce à un autre Yffic, l’informatique et Internet. Malgré son âge, malgré son ignorance totale de l’informatique, il s’y met et, surprise, ses usages sont immédiatement les bons. Grâce au courrier électronique qu’il pratique intensément, il renoue des liens perdus, il crée son site Web personnel et devient même une sorte d’exemple pour ses amis retraités : « puisqu’Yffic le fait, nous aussi on pourrait… ».

 

L’histoire d’Yffic est celle d’une vie aventureuse qui a opportunément croisé celle d’une autre aventure, culturelle et collective celle-là.

 

 

« Je suis Yffic, le gardien du Fourneau, qu'il ne faut pas confondre avec Yffic le cerveau [Yffic Cloarec, ingénieur informaticien au Fourneau depuis que l'ECM, dont il est le responsable, a été créé[5]]. J'ai 64 ans et j'ai fait deux métiers dans ma vie : de l'affichage publicitaire et docker. J'ai d'abord travaillé dans l'affichage publicitaire, un peu partout : chez Giraudy, Dauphin, etc. et, surtout, le cirque Pinder qui a beaucoup compté pour moi. Au bout d'un moment,  je me suis mis à mon compte, mais je me suis cassé la figure parce que je ne suis pas bon gestionnaire. C'est un métier que j'adorais ; j'ai beaucoup vécu en caravane, on changeait de ville tous les deux jours, j'ai travaillé dans vingt villes de France… Après la séparation d'avec ma femme, je suis resté triste pendant six mois… Et en 72  (j'avais 36 ans), je suis devenu docker sur le port de Brest. J'y suis resté jusqu'à ma retraite. Il y avait de tout dans les dockers, y compris des gens qui étaient chirurgiens ou dentistes dans leur vie d'avant ; on formait un groupe très soudé, avec ses âpretés et ses chaleurs.

J'ai connu Claude Morizur [Claude Morizur est, avec Michelle Bosseur, co-directeur du Fourneau] il y a une dizaine d'années, au moment des Jeudis du Port [Manifestation d'été créé il y a une dizaine d'années par la municipalité, le Fourneau ayant en charge l'organisation de la partie spectacles de rue] parce que je faisais l'affichage du programme, par plaisir. Et il m'a tendu la main. J'étais en caravane, un peu paumé, un peu toultrinque (je faisais un peu la fête) et, comme il y avait des démolitions sur le port, il m'a proposé de mettre ma caravane dans le bâtiment du Fourneau 1 [Avant son implantation actuelle, Le Fourneau était installé dans un autre bâtiment désaffecté du port, aujourd'hui détruit]. Je suis toujours en caravane, c'est mon expression de vie ; pour moi, je suis en voyage… Et je suis devenu le gardien du Fourneau : ça rassurait tout le monde. Six mois après, j'ai pris ma retraite. C'était en 95. Il y a trois ans, la caravane est venue au Fourneau 2, dans la cour "Yffic Street", un ancien passage qui jouxte les Douanes. Je fais le gardiennage la nuit. C'est bénévole, je suis dans le système d'échange, je suis là pour le plaisir : ça m'a permis d'avoir une chaleur, de me remettre dans un cercle de chaleur humaine. Et il y a un lien qui s'est créé parce que les arts de la rue me rappelaient le cirque Pinder, c'est-à-dire l'expression de spectacles qui vont vers le public, au contraire du théâtre. J'adore voir les créations en résidence, voir les spectacles se créer… et, aussi, j'aime rencontrer des gens plus jeunes que moi.

Quelquefois, je fais des impromptus : une fois, à Paris, j'ai chanté dans un spectacle ; j'ai joué sur les roues de Trans'Express pour le passage à l'an 2000 (j'ai fait le balayeur, puis le capitaine de bateau) ; et j'apporte ma petite goutte d'eau aux festivités du Fourneau en jouant des petits rôles qu'ils me demandent. Je suis friand de ça : je suis heureux d'être avec des professionnels, même cinq minutes, et c'est aussi un peu un remerciement que je veux donner à Claude et Michelle parce que le boulot qu'ils font ici, c'est impressionnant. Et ça me permet, moi qui suis en retraite, d'être un peu malicieux !

L'informatique est arrivée au Fourneau par Yffic Cloarec qui est ingénieur informaticien et adorait aussi les spectacles de rue. Et Claude a vu l'intérêt de créer un outil pour améliorer l'échange entre les compagnies : d'où le site du Fourneau, créé par Yffic le cerveau, et qui a été primé par le Conseil Général. A partir du Fourneau 2, il y a eu un local bureau indépendant avec un accès du public aux ordinateurs. Et comme je faisais partie du noyau dur de l'équipe, ils m'ont dit : on va te créer une boîte aux lettres. Moi, je n'avais jamais touché à un ordinateur, mais ça m'a plu. D'abord Yffic a le même prénom que moi, et ça m'a plus la façon pétillante dont il faisait Internet. Le fait que ce soit basé sur une relation d'homme, ça m'a permis d'aller vite. Yffic m'a montré les bases et j'apprends par petits bouts, quand il explique aux autres ; je progresse à mon rythme.

Qu'est-ce que je fais à l'ECM ? Déjà, j'écrivais à peu près trois lettres par an ; là, j'en ai écrit 250 en deux ans. J'écris à des gens des compagnies que j'ai connues au Fourneau, et aussi à des gens que j'avais connus jeune, que j'aimais et que j'ai retrouvés. Là, je suis en train de rechercher ma première amourette :  j'ai écrit à des radios sur place et au site de la mairie. Le courrier par Internet, ça resserre les liens parce que les réponses viennent très vite et l'échange est plus chaleureux qu'avec une lettre. Avec tout ça, j'ai révisé mon français ; ça m'est revenu petit à petit.

Sinon, je fouille beaucoup. Je suis curieux ; je me perds et, quand ça m'intéresse, j'essaye de voir ce que c'est. En ce moment, je m'intéresse beaucoup aux OVNIs et à l'astronomie. Et puis, comme je suis féru des arts de la rue, je vais revoir les spectacles que j'ai vus et comment ils évoluent : parce que c'est un vrai travail, le spectacle. Je recherche aussi les endroits où j'ai vécu. Je fouille partout, même sur le site du Ministère de la Culture… Dès que quelque chose m'accroche, je fouille. Internet, ça aiguise la curiosité parce qu'on sait qu'il y a tout. Je lis plus sur Internet que dans un livre parce que ça va plus vite et qu'il y a le visuel. Ça fait comme avec le courrier ; je lis et j'écris plus vite sur Internet…

J'ai maintenant mon site (http://www.yffic.fr.st/), monté par Yffic. Ça me permet de montrer aux autres ce qu'est un site. Parce que quand les gens disent : "je ne comprends pas, je ne sais pas faire", le plus efficace, c'est de montrer. Je voudrais en créer un moi-même, mais je le ferai l'an prochain parce qu'ici, il y a du monde tout le temps et Yffic est débordé… C'est plus pour savoir comment on fait, plus par curiosité que par nécessité. Je n'ai pas d'idées pour le contenu, mais ce sera en tout cas sur les spectacles.

Ça fait maintenant deux ans que je pratique sur Internet, à peu près deux heures par jour. Je viens par petits morceaux d'un quart d'heure ou d'une demi-heure. Je pars et je reviens quand il n'y a pas trop de monde… Ou je reviens le soir quand le bureau est fermé : je rouvre (puisque je suis le gardien et que je suis juste à côté !) et, là, je suis tout seul… Il faut aussi respecter ceux qui sont là qui viennent cliquer parce qu'ils n'ont pas ce qu'il faut chez eux : pour rechercher du travail, des documents ou des renseignements économiques et juridiques dont ils ont besoin, soit pour leur travail, soit pour en trouver. Je regarde des jeunes et je suis ébahi de voir comme ils sont à l'aise…

Internet, c'est un pilier de plus pour Le Fourneau : pour le faire connaître et faire connaître les compagnies. Claude, et Michelle et Yffic, ont été visionnaires de s'être saisis de cet instrument… Pour moi, c'est du loisir, du plaisir. Je n'aurais certainement pas renoué des contacts avec d'anciens amis, plus tous les nouveaux que j'ai connus par Le Fourneau, si je n'avais pas eu Internet. Internet, c'est vraiment une façon de resserrer les gens, de créer des liens. J'ai des amis retraités, des gens du port, qui voudraient qu'on fasse un stage Internet ensemble parce qu'ils se disent : puisqu'Yffic le fait, nous aussi on pourrait…

J'ai eu ma vie d'avant 72, très intense, où j'ai beaucoup bougé et connu plein de gens. Et celle depuis, où je n'ai pas bougé de Brest (moi je suis plutôt de Nantes). Internet m'a permis de revoyager. Et c'est pareil pour ma caravane qui est sur le port. Un port, c'est la mer, c'est l'instinct du voyage ; quand j'étais jeune, j'avais passé le concours pour être officier de marine et, finalement, c'était pas prévu mais je me suis retrouvé docker… Et il y a même une troisième partie dans ma vie, depuis que j'ai connu Le Fourneau. Etre dans ce groupe, ça fait vivre, ça fait chaud. C'est l'esprit et la chaleur de Claude et du Fourneau qui m'ont donné envie de retrouver ma fille que j'avais perdue de vue depuis seize ans… Et, d'ailleurs, je voulais offrir à ma petite fille de douze ans un ordinateur pour Noël pour qu'elle ait Internet ; mais ma fille a refusé parce qu'elle n'aurait pas pu contrôler sur quoi elle allait tomber. C'est vrai qu'Internet peut aussi être dangereux puisque tout le monde peut y aller avec des intentions plus ou moins bonnes… »

 

 

Conclusion

 

 

La bonne surprise de cette dernière étude thématique, c’est que l’analyse croisée d’une collection de cas extrêmes dont on pouvait craindre qu’ils aient peu à dire au-delà d’eux-mêmes, nous ramène à une question générale et à un enjeu essentiel pour les ECM, celui de leurs rôles et de leurs fonctions auprès de leurs usagers. L’empirisme méthodologique qui a prévalu jusqu’ici pour conduire les observations et les analyses d’usages, principe qui fût d’emblée revendiqué comme tel[6], même lorsqu’il est poussé, comme dans le cas présent, à sa limite, résiste et prouve par là son efficacité.

 

Ainsi, partant de l’analyse des douze cas de l’étude mais aussi en référence à d’autres cas provenant des études thématiques antérieures,  nous évoquerons en conclusion les rôles et les fonctions des ECM à travers les cinq problématiques suivantes :

 

-           Pourquoi tant de personnes ayant un équipement personnel fréquentent-elles les ECM ?

-           Quelle est la place des projets professionnels chez les usagers des ECM ?

-           Les activités purement distractives comme le chat ou le jeu sont-elles compatibles avec la vocation culturelle des ECM ?

-           Les ECM peuvent-ils être des sortes d’écoles de la deuxième chance ?

-           Quelle relation les ECM et leurs usagers ont-ils avec la technologie ?

 

 

Usages dans les lieux publics et équipements personnels

 

 

Les ECM forment l’une des composantes d’un vaste mouvement, entamé en 1995, qui a vu s’ouvrir, partout en France, des centaines de lieux d’accès publics équipés de micro-ordinateurs connectés sur Internet. La question de la pérennité de ces structures s’est immédiatement posée. On pouvait en effet s’attendre à voir leur audience baisser à mesure que les familles, les établissements d’enseignement, les entreprises et tous les organismes existants du secteur social et culturel s’équiperaient à leur tour. Après six années d’existence pour certains d’entre eux, qu’en est-il ? Les prévisions de baisse d’audience se sont-elles déjà réalisées ou sont-elles en passe de l’être ?

 

Pour aborder cette question, on peut être tenté de rapprocher la mission qu’ont aujourd’hui les lieux d’accès publics à Internet de celle qu’avaient jadis les cabines téléphoniques. Dans les années cinquante, les premières cabines téléphoniques visaient en priorité les besoins de ceux qui n’avaient pas le téléphone chez eux ; elles étaient situées au pied des immeubles d’habitation, dans les bureaux de Poste, chez un habitant du village. Lorsqu’à partir des années soixante-dix, les familles se sont équipées, les cabines n’ont pas disparu, bien au contraire. La consommation a explosé, le nombre de cabines a augmenté mais, étant surtout utilisées par des personnes en déplacement, loin de chez elles, leur localisation a changé. On les a installées de préférence dans des lieux de passage : rues fréquentées, carrefours, stations service, etc. Depuis deux ans, le développement de l’usage des téléphones portables a entraîné le sous-emploi progressif des cabines publiques ; leur nombre a commencé à diminuer, mais c’est surtout leurs emplacements actuels qui devront être reconsidérés.

 

Des évolutions semblables affecteront-elles les lieux d’accès public à Internet à mesure que les particuliers s’équiperont de machines domestiques fixes et, dans l’avenir peut-être, de machines portables ? Un premier mouvement de reflux s’est produit, à partir de 1998, lorsque les cybercafés, ouverts en grand nombre en 1996 et 1997, ont fermé les uns après les autres. Cependant, ceux qui avaient eu la bonne idée de s’installer près des universités ou dans les lieux fréquentés par les étudiants ou les touristes ont continué de prospérer. De plus, une nouvelle génération de cybercafés vient de faire son apparition dans les grandes villes : ouverts jour et nuit, offrant une prestation technique de qualité mais sans aucun service d’accompagnement, ils pratiquent des prix très bas et rencontrent un grand succès. Ils sont surtout fréquentés par des personnes de passage, touristes, étudiants, noctambules. A la même période, des cybercafés spécialisés dans la pratique du jeu en réseau se sont multipliés dans les grandes villes. Cette évolution des lieux d’accès publics à des ordinateurs connectés renforce la similitude avec les cabines téléphoniques, d’abord conçues comme des services de proximité, devenues ensuite des services nomades pour usagers nomades. L’apparition de téléphones portables donnant accès à Internet (UMTS), si ceux-ci voient le jour, provoquera peut-être, à son tour, le déclin de la seconde génération de cybercafés.

 

Le rapprochement avec les cabines téléphoniques fonctionne bien dans le cas des centres d’accès publics qui se sont présentés comme des acteurs du marché, prestataires d’un service individualisé de télécommunication. Mais ceux qui, comme les ECM, se sont situés en dehors du secteur marchand ont connu une évolution toute différente. Ils se sont développés de façon régulière et leur succès ne s’est jamais démenti. Les perspectives des centres qui existent depuis plusieurs années sont généralement bonnes et de nouveaux lieux ne cessent d’ouvrir. Les ECM, les cybercentres de Strasbourg, les espaces numérisés de Parthenay et les centres de communication d’Ardèche en sont les représentants les plus anciens et les plus connus. Leurs succès s’explique facilement. Les ECM, par exemple, se présentent non pas comme des lieux d’accès à Internet mais comme des lieux d’initiation et de formation, d’accompagnement de projets, de création artistique, d’actions culturelles et, plus généralement, d’activités socialisées autour de l’usage du multimédia. C’est pourquoi leurs usagers sont, dans une proportion parfois importante, des personnes déjà équipées à leur domicile qui viennent chercher à l’ECM ce qu’ils n’ont pas ou ne trouveront pas chez eux ou dans un autre lieu d’accès.

 

Cinq des douze usagers réunis dans cette étude, après plusieurs autres, plus ordinaires, mentionnés dans les études précédentes, illustrent bien ce constat. Le tableau suivant rappelle quels sont leurs équipements personnels et résume la raison qui les a fait venir à l’ECM.

 

 

 

 

Equipement personnel

 

Pourquoi êtes-vous venu à l’ECM alors que vous avez une machine chez vous ?

 

Fanny, romancière

PC non connecté

Je préfère travailler à l’ECM, pour l’accès à Internet, pour l’aide que m’apporte l’animateur, pour me concentrer sur mon travail.

Ginette, retraitée

PC non connecté

Je préfère utiliser Internet à l’ECM : j’ai peur que chez moi, ce soit trop cher…

Laurent, créateur d’entreprise

PC non connecté

Je travaille chez moi et je ramène ce que j’ai fait à l’ECM, pour Internet et pour l’aide des animateurs.

Luc, formateur et photographe

PC connecté

Je suis venu à l’ECM pour me former, pour pratiquer avec des professionnels.

Erwan, créateur de Jajaland

PC connecté

Je suis venu pour apprendre à faire un site Web. J’ai attendu que mon projet soit fini avant de prendre un accès chez moi.

 

Même dans le cas d’usagers intensifs équipés à leur domicile, l’ECM présente un attrait, soit comme structure d’accompagnement de projet (cas de Erwan), soit comme structure de formation (cas de Luc), soit comme moyen financièrement avantageux d’utiliser Internet (cas de Ginette et de Laurent), soit encore comme lieu et milieu de travail (cas de Fanny et de Laurent).

 

La gratuité ou du moins la modicité du prix du service offert est ici un élément capital pour ces usagers intensifs dont les projets s’étalent sur plusieurs mois et même sur plusieurs années. Le second atout des ECM est que les usages y sont socialisés :  ce sont des lieux publics où se tiennent des activités de groupe telles que des séances d’initiation ou des ateliers de création, où l’on peut demander de l’aide ou un conseil à un animateur, où l’on peut aider un autre usager ou se faire aider. Un prix très bas et la socialisation des usages sont parmi les caractéristiques que les ECM devront préserver et ne pas cesser d’enrichir.

 

 

ECM et projets professionnels

 

 

Parmi nos douze usagers, quatre seulement ont une activité sans aucun lien direct avec un projet professionnel : Franky, le chatteur, Kenzy, le joueur, Ginette, la retraitée amateur de généalogie et Erwan, le créateur du site Jajaland. Dans ce dernier cas, le travail de création de tout un univers parodique et de son site Web, s’il n’est pas, à proprement parler, professionnel, va cependant au-delà d’un simple passe-temps. Dans les sept autres cas, un projet professionnel est explicitement sous-jacent à la motivation des personnes et à leur activité dans l’ECM. Rappelons-en, pour chacun d’eux, la substance :

 

-           Fanny : écrire un roman, une nouvelle, animer des ateliers d’écriture ;

-           Eric : créer une entreprise de parfums personnalisés ;

-           Laurent : créer une entreprise de vente de voitures d’occasion ;

-           Luc : mettre à jour ses compétences personnelles et professionnelles ;

-           Sonia : préparer une recherche d’emploi ;

-           Zine, Fatima et Yffic :  exercer un emploi d’animateur multimédia ou de gardien.

 

La présence marquée d’une composante professionnelle dans les activités de ces usagers fait écho à bien d’autres, recueillies au cours d’observations précédentes. C’est, pour les ECM, une donnée importante. Le service qu’ils offrent est gratuit ou d’un prix très abordable, il comporte une part importante de conseil et il est rendu dans un contexte très socialisé. Ces caractéristiques suffisent pour justifier que les ECM attirent les personnes porteuses d’un projet professionnel. Mais il y a plus.

 

La particularité la plus frappante des huit exemples mentionnés ci-dessus est que la composante professionnelle y est étroitement associée à un projet de vie : c’est évident pour Fanny et pour les trois dernières personnes de la liste. C’est aussi le cas des deux créateurs d’entreprise, Eric et Laurent qui se sont totalement investis dans leur projet, corps et âmes pourrait-on dire. Dans tous les cas, l’imbrication des composantes personnelles et professionnelles est manifeste. Or, contrairement aux organismes spécialisés dans le soutien aux projets professionnels, les ECM sont capables d’accepter sans difficulté que ces deux composantes ne soient pas artificiellement séparées. Luc s’exprime sur ce point de façon très directe : « J'étais parti sur la retouche d'images ; la photo, pour moi, c'est un loisir avant tout. Mais les techniques que j'ai acquises sur Internet me servent énormément en tant qu'enseignant en informatique et technicien réseau. »

 

L’étude thématique portant spécifiquement sur les usages en accès libres a bien montré que, dans la demande d’initiation à Internet, se mêlent la curiosité à l’égard d’un objet qui fascine, le désir d’apprendre à s’en servir pour ne pas rester à l’écart d’une évolution importante des modes de communication sociaux, mais aussi, la volonté d’augmenter ses chances de trouver un emploi, de conserver celui que l’on a, de se reconvertir ou d’évoluer sur le plan professionnel, en s’informant et en se formant. Cette composante de l’attente des usagers est particulièrement visible dans les ECM qui sont situés dans des quartiers où la population est socialement défavorisée et où, par conséquent, les problèmes d’emploi sont les plus nombreux. Par ailleurs, les ECM appartenant à des institutions qui ont, par vocation, des pratiques de formation dans le champ culturel et qui traitent de façon quotidienne la question des débouchés professionnels dans le champ culturel, sont indirectement confrontés à ces mêmes questions. Enfin, l’exemple de Fanny montre bien que les bibliothèques sont, elles aussi, confrontées à cette question. On se souviendra de plusieurs témoignages concordants, recueillis au cours d’enquêtes précédentes, notamment auprès des directrices et des usagers des bibliothèques d’Amiens et de Chenôve, relatifs à l’attente de certains usagers des bibliothèques pour un pôle d’information sur l’emploi : « La bibliothèque est, pour eux, un lieu plus neutre que l’ANPE où ils sont désignés ostensiblement comme demandeurs d’emploi. Ici, ils peuvent se confondre dans le public des lecteurs, ils sont là incognito en quelque sorte. »[7]

 

Toutes ces caractéristiques expliquent pourquoi les ECM sont en mesure d’apporter aux personnes poursuivant un projet ayant une composante professionnelle, un soutien suivi et personnalisé que des institutions spécialisées sur l’accompagnement de projets professionnels ne leur apporteront généralement pas avec la même constance. Mais cet avantage doit, bien sûr, rester compatible avec la vocation culturelle des ECM. Cette compatibilité est évidente dans les cas de Fanny, Sonia, Zine, Fatima et Yffic dont les préoccupations professionnelles ont indiscutablement beaucoup à voir avec la culture : littérature, arts plastiques, animation dans une institution culturelle. Les cas d’Eric et de Laurent, créateurs d’entreprise, et celui de Luc, formateur en informatique et photographe amateur, méritent peut-être une attention particulière. Il est d’abord important de comprendre que seules, une partie des séances du travail nécessaires à la création des entreprises d’Eric et de Laurent se déroulent dans l’ECM. Par ailleurs, le croisement entre la problématique professionnelle d’Eric et la problématique culturelle de l’ECM a porté ses fruits puisque la musique est devenue une part importante de son projet d’entreprise. Dans le cas de Laurent, un partenariat semblable pourrait être envisagé lorsqu’il s’agira de trouver un habillage graphique pour son site. Quant à Luc, sa démarche est d’abord personnelle et ce n’est qu’en second lieu qu’il envisage de l’exploiter sur le plan professionnel ; il évoque d’ailleurs un projet de partenariat avec le GRETA où il travaille et l’ECM, preuve que les approches des deux institutions lui apparaissent bien comme complémentaires.

 

En définitive, pour huit des douze cas traités dans cette étude, la question professionnelle est présente, elle est importante et sa compatibilité avec la vocation culturelle de l’institution où ils ont été observés est potentielle dans un cas, avérée dans tous les autres. Nous ne conclurons pas que ces données sont représentatives de la situation générale des ECM. En revanche, nous pouvons affirmer, en rapprochant ces observations, d’autres faites auparavant et dont certaines ont été mentionnées plus haut, que la présence d’une dimension professionnelle dans les usages est légitime, qu’elle peut et qu’elle doit rester centrale dans les préoccupations et les stratégies de développement des responsables et des animateurs des ECM.

 

 

Culture, loisir ou distraction ?

 

 

Le cas du chatteur Franky et celui du joueur Kenzy nous invitent à nous interroger sur ce qui pourrait apparaître comme un risque de dérive, situé en opposition par rapport au précédent, et que nous pourrions appeler la dérive distractive. La pratique du chat, des jeux vidéos monopostes ou en réseau, le surf au hasard sur des sites Web de loisir doivent-ils être acceptés ou tolérés dans les ECM et à quelles conditions ?

 

Il n’est pas dans notre intention de proposer quelque normalisation que ce soit à propos de cette question. Son traitement, dont on sait qu’il préoccupe tous les encadrants des ECM, relève de leur seule appréciation. Il ne peut être abordé qu’en tenant compte des conditions locales, du public accueilli et de leur propre sensibilité à ce sujet. Nous ne pouvons que suggérer ici quelques éléments de réflexion issus des cas de Franky, de Kenzy et d’autres rencontrés notamment à Chenôve et à Fâches-Thumesnil. On peut, par exemple, établir une liste d’arguments qui militent pour ou contre la tolérance dont, par exemple, Franky et Kenzy ont bénéficié dans leurs ECM respectifs. Ces listes ne sont pas exhaustives ; le lecteur y ajoutera sans difficulté des arguments supplémentaires.

 

Pour la tolérance.

 

·        L’une des vocations des ECM est d’amener, par le multimédia, un nouveau public vers des contenus et des activités culturelles. Le chat, le jeu et, plus généralement, les activités distractives peuvent être utilisées, à condition qu’elles soient bien encadrées et placées d’emblée dans une perspective qui les dépasse, comme une première étape vers des activités plus riches sur le plan culturel.

 

·        Les ECM ont, parmi les institutions culturelles, la particularité de se situer dans une position d’exploration de nouveaux territoires de l’action culturelle ; cette vocation ne peut pas être assumée sans prise de risque. La tolérance vis-à-vis des usages réputés distractifs est l’une des conditions nécessaires à l’accomplissement de cette mission. En l’assumant, les ECM peuvent être des lieux d’exploration de nouvelles pistes pour l’action culturelle et l’éducation.

 

·        Il est impossible de prédire si le chat, forme particulière du dialogue synchrone à distance, ou le jeu garderont toujours les caractéristiques qu’ils ont actuellement. L’exemple de Franky montre que les chatteurs ne sont pas tous des adolescents monomaniaques. Les ECM pourraient être le théâtre de formes nouvelles d’usages du chat, et pourquoi pas, d’un chat qui aurait une valeur culturelle reconnue. Mais une telle évolution ne pourra pas se faire s’ils s’en détournent systématiquement. De même, l’exemple du jeu Ages of Empire pratiqué par Kenzy montre que le jeu en réseau n’est pas toujours synonyme de tuerie et que l’action culturelle n’est pas, par nature, incompatible avec ce type d’activités.

 

Contre la tolérance.

 

·        Le chat et le jeu sont des activités consommatrices de temps ; les chatteurs et les joueurs ont tendance à monopoliser les postes au détriment des autres usages en accès libre. Dans certains contextes, notamment lorsque l’encadrement ne parvient pas à être suffisamment autoritaire, l’ECM peut se trouver débordé.

 

·        Les ECM ont une responsabilité qu’ils doivent assumer vis-à-vis des parents des mineurs qu’ils reçoivent. Les jeux en réseau les plus appréciés des adolescents sont très violents. On sait aussi qu’une très grande partie des échanges sur le chat porte sur la sexualité, sous une forme directe, souvent très verte et parfois agressive. De ce point de vue, Franky n’est pas représentatif du public majoritaire du chat. Sans aller jusqu’à s’inquiéter de possibles rendez-vous pris par des adultes mal intentionnés avec des mineurs, un minimum de précautions doivent être prises ce qui est, en pratique, très difficile. Par ailleurs, les effets psychologiques résultant de la pratique intensive de jeux ultra-violents sont l’objet d’interrogations de la part des spécialistes. Le principe de précaution, incite à la prudence.

 

·        Un ECM est d’abord une institution culturelle. Une activité consistant à échanger des propos salaces avec des inconnus ou à massacrer des avatars humains n’y a pas sa place. En la tolérant, c’est l’ensemble de l’institution et de ce qu’elle propose dont on compromet l’image.

 

·        L’idée selon laquelle le chat ou le jeu pourraient être un moyen d’accès à des activités plus nobles est une illusion. Les chatteurs et les joueurs se contentent en réalité de rechercher les conditions leur permettant d’exercer leur passion à moindre frais.

 

Des ECM ont choisi d’adopter une position d’interdiction totale des applications telles que le chat et le jeu vidéo. D’autres, comme le Florida à Agen par exemple, ont opté pour une solution de tolérance quasi-complète : les chatteurs n’ont pas d’autres contraintes à respecter que celles qui s’imposent à tous les autres usages. Entre ces deux solutions que l’on peut qualifier d’extrêmes, certains ECM ont mis en place des solutions de tolérance relative, assorties de conditions particulières. A la médiathèque de Fâches-Thumesnil par exemple, le chat est autorisé mais des règles de bonne conduite, portant notamment sur le contenu des messages, ont été fixées ; elles sont affichées au-dessus de chaque poste ; l’animateur se réserve le droit de contrôler leur respect sur l’écran et de refuser l’accès de l’ECM aux contrevenants. Dans les cybercentres de Strasbourg, le chat n’est autorisé que dans certaines plages de temps qui sont spécifiées à l’avance : il existe des journées avec chat et d’autres sans chat. De même, plusieurs ECM aménagent des sessions spéciales, nocturnes assez souvent, consacrées exclusivement au jeu en réseau. On voit donc qu’il existe une gamme d’attitudes possibles à l’égard des usages distractifs dont certains, comme le chat ou le jeu, se situent dans une position limite par rapport à la vocation culturelle principale des ECM.

 

Dans la communauté des ECM, la question de la tolérance vis-à-vis des activités distractives devrait rester ouverte, objet de négociations et de discussions permanentes, afin d’éviter qu’elle ne tombe, par principe et une fois pour toutes, dans l’une des deux solutions extrêmes.

 

 

La fonction éducative des ECM

 

 

La fonction éducative des ECM, même si elle n’est pas principale pour certains d’entre eux, reste, dans tous les cas, une fonction importante. S’il fallait encore s’en convaincre, les exemples de Zine et de Fatima nous le rappelleraient. Dans les deux cas, l’ECM a joué le rôle de ce que l’on pourrait appeler une « école de la deuxième chance » ; dans les deux cas, la rencontre a été suffisamment importante pour que l’on revienne, une fois de plus, sur cette fonction, afin d’en souligner l’importance.

 

Pendant longtemps, la charge de l’éducation des jeunes se répartissait sans trop de difficultés ni d’hésitations entre la famille et l’école. Les responsabilités qui revenaient à l’une et à l’autre étaient assez claires. A la charge de la famille : l’éducation, au sens de préparation à la vie en société. A la charge de l’école : l’instruction, au sens de transmission des savoirs nécessaires au développement autonome de la personne et à l’intégration dans la vie professionnelle. Il a fallu que les sociologues dévoilent quelques-uns des mécanismes cachés de cette image trompeuse, il a aussi fallu une série de mutations sociales importantes pour que cet équilibre chancelle jusqu’à en arriver à la situation actuelle qui est, sans conteste, une situation de profonde remise en cause. Les cartes du jeu de l’éducation sont en cours de redistribution ; les familles sont données comme démissionnaires, l’école s’interroge, des idées nouvelles comme celle d’éducation tout au long de la vie apparaissent… Dans une situation aussi incertaine, tous les partenaires de l’éducation, à commencer par les institutions culturelles publiques, se trouvent interpellés.

 

Les ECM apportent un complément de formation à une proportion très importante de leurs usagers ; serait-il exagéré de dire, à tous ? Dans beaucoup de cas, peut-être même également dans tous, ce complément concerne des savoirs et des savoir-faire de nature technologique, même si autour, à côté, à l’occasion de cette initiation technologique, d’autres savoirs et d’autres savoir-faire sont appris, acquis, transmis. Dans certains cas, cette action éducative aura, pour l’usager, des conséquences mineures : curiosité satisfaite, bénéfice d’une formation bon marché, simple rafraîchissement ou mise à jour de connaissances. Mais elle a, dans d’autres cas, des effets beaucoup plus importants, bouleversants même, lorsque la rencontre avec l’ECM correspond, comme pour Zine et Fatima, à un tournant de vie.

 

Les responsables et les animateurs des ECM doivent être conscients de l’importance et de l’étendue de la composante éducative de leur mission. Ils doivent l’être tout particulièrement avec les usagers, comme Zine et Fatima, pour qui l’ECM est susceptible de jouer le rôle d’une « école de la deuxième chance », d’un dispositif de mise à l’étrier, d’un déclencheur de réussite, de rupture avec l’échec. Mais ils doivent l’être également lorsque l’ECM joue plus simplement le rôle d’un complément éducatif dans des domaines où les institutions spécialisées existantes sont inopérantes ou inefficaces. Les exemples de Yffic et de Ginette montrent enfin que les organismes comme les ECM peuvent avoir la souplesse et l’ouverture d’esprit qui les rend aptes à accueillir les demandes de ces autres cas extrêmes : des individus qui ont décidé d’apprendre à un âge où une telle envie n’est plus reconnue.

 

 

Les usagers des ECM dans leur rapport à la technologie

 

 

Outil et instrument d’accès à la culture, d’expression artistique, de réalisation de projets professionnels, de loisir, de distraction et d’éducation, la technologie peut être aussi, en elle-même, la finalité de son usage. Il serait absurde d’oublier que beaucoup des usagers viennent dans les ECM parce qu’ils s’intéressent à l’informatique ou, comme le disent si bien Ginette et Fatima, parce qu’ils « aiment l’informatique ». L’amour, l’intérêt, pour cette technique peut-il être reconnu et accepté en tant que tel dans les ECM ?

 

Cette question a été abordée dans la monographie « ECM et Politique de la Ville »[8]. Nous y avons défendu l’idée que les ECM pouvaient et devaient concourir, comme l’avait souhaité le philosophe Gilbert Simondon[9], à rééquilibrer le champ de la culture en y faisant une place à l’objet technique, à côté de l’objet esthétique et en complément avec lui. Ce rôle de rétablissement dans ses droits d’un domaine entier de la création humaine, écarté par la culture classique, tout particulièrement dans un pays comme la France où l’on peut se dire et se sentir cultivé sans rien connaître de la technique, au contraire a-t-on envie d’ajouter, représente donc un enjeu culturel mais aussi social important. Car avec ces nouveaux objets que les ECM aideront à faire entrer dans la culture, entreront également les personnes qui les aiment et les connaissent et sont souvent issues de catégories sociales qui fréquentent peu les institutions culturelles.

 

Comment le désir de connaître l’informatique se manifeste-t-il concrètement chez les usagers des ECM ? Les douze exemples de l’étude en présentent des figures possibles qui s’ajoutent à celles déjà rencontrées dans les études précédentes. Deux parmi les douze retiennent l’attention : Ginette et Fatima tranchent avec l’image familière du passionné d’informatique, du « bidouilleur », un homme, jeune, entretenant une relation obsessionnelle avec l’ordinateur, allant jusqu’à en faire un objet sacré, détenteur de pouvoir[10]. Ni Ginette, ni Fatima ne correspondent à cette image. Elles ne sont pas des « bidouilleuses ». Cela ne les empêche pas de se déclarer passionnées ; mais à aucun moment leur passion ne prend la forme d’une idolâtrie. Il y a chez l’une et l’autre une intéressante part de mystère à propos de l’attrait qu’elles disent ressentir si vivement pour l’ordinateur : ça m’a toujours attirée, dit Ginette, j’ai toujours aimé l’informatique dit Fatima, mais l’une et l’autre reconnaissent qu’elles ne savent pas pourquoi. On pourrait supposer que, chez Fatima, le désir de sortir d’une situation professionnelle qu’elle juge indigne s’est en quelque sorte incarné ou cristallisé dans un objet, l’ordinateur, qui représenterait pour elle une sorte de voie d’accès à un meilleur statut social. Mais ce n’est qu’une hypothèse. Son témoignage reflète, non pas une stratégie d’instrumentation de l’informatique à des fins de promotion professionnelle, mais une attirance spontanée pour un objet et les applications qu’il permet, sans qu’elle ignore, bien sûr, qu’ils sont socialement et professionnellement valorisés. Ginette, de son côté, du fait de son âge, est  exempte de toute arrière-pensée : son intérêt est pur.

 

L’analyse du rapport qu’entretiennent les usagers des ECM avec la technologie qu’ils viennent y rencontrer est un champ complexe qui devra être exploré plus avant. Les cas analysés suffisent à mettre en évidence deux des pôles autour desquels se construisent les différents types de relation à l’informatique qui ont été observés. Le premier pôle est l’ordinateur lui-même, ses composantes matérielles et les logiciels d’exploitation directe du matériel, le système d’exploitation, les langages de programmation. Ils sont à l’informatique, ce que la lutherie est à la musique. C’est autour de ce pôle que se retrouvent ceux que l’on a qualifiés de bidouilleurs, mais qui ne se reconnaissent pas forcément dans cette expression dévalorisante. Le mouvement autour du logiciel libre tel qu’il s’est manifesté à de nombreuses occasions dans des ECM à l’occasion des Linux Install Parties[11] montre bien que cette forme de relation directe avec l’objet technique, en lui-même et pour lui-même, peut prendre des formes diversifiées qui, même si elles restent très masculines, s’écartent souvent de l’image caricaturale de l’adolescent solitaire et rivé sur son écran.

 

Le deuxième pôle structurant des formes de relation avec l’informatique est celui des applications de haut niveau : logiciels de création graphique ou musicale, éditeurs de textes ou de pages Web mais aussi jeu et chat. Au-delà de l’instrument en lui-même, c’est autour de ce qu’il permet de faire ou d’atteindre que se constitue l’intérêt de l’usager. La technologie est le médiateur entre la personne et son projet ou sa passion. Cette configuration est celle de nos douze cas ainsi que d’une très grande majorité des usagers des ECM. Ce type de relation, s’il n’est pas focalisé sur l’instrument comme dans le cas du bidouilleur, ne se réduit pas pour autant à une relation strictement utilitariste, ignorante par principe, négligente ou méprisante vis-à-vis de la technologie.

 

Ce qui motive Fatima, au-delà de l’ordinateur, ce sont les applications de traitement de l’image. Elle s’explique sur son intérêt pour l’infographie d’une façon très claire : « Ce qui me plaît dans l'infographie, c'est de créer autre chose à partir d'une image. Par exemple, à partir d'une image de dinosaure fixe, l'animer, le faire bouger, lui donner un autre aspect, d'autres couleurs, puis lui donner un son, une voix, mettre de la musique… Truquer l'image, en fait. J'aimerais savoir comment on fait ». L’image et son traitement par l’outil infographique sont, pour elle, deux réalités indissociables. Cette imbrication de la fin et des moyens dans une activité humaine complexe n’est pas spécifique à l’informatique : on la retrouve en musique, par exemple, dans la relation de l’interprète avec son instrument et avec l’œuvre musicale. Comme il existe des virtuoses du violon qui, voulant pouvoir tout jouer, cultivent la pratique de leur instrument pour lui-même, il existe des virtuoses de Photoshop capables de réaliser des prouesses graphiques avec leur logiciel.

 

Le cas de Ginette nous pousse encore plus loin dans ce sens. Sa relation avec l’informatique commence par une recherche généalogique. Mais une fois cette investigation parvenue dans une impasse, elle se lance dans d’autres applications, certaines comme celle consistant à classer les fichiers d’aide de Windows pouvant paraître dérisoires. Comme un violoniste qui aime jouer de son instrument, même lorsque la pièce qu’il interprète n’est pas un chef-d’œuvre, Ginette a d’abord envie de « jouer de l’ordinateur », ou plus exactement de jouer des applications de l’ordinateur, simplement parce qu’elle aime ça.

 

 

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Dans leur fonctionnement, les ECM sont tenus de mettre en œuvre des activités et de respecter les règles de l’institution où ils sont installés mais aussi avec le ministère de la Culture et de la communication avec lequel ils se sont engagés par convention. L’accès libre, l’initiation, les ateliers de pratiques artistiques, l’accès à des contenus culturels et l’accompagnement de projets constituent les cinq grandes fonctions qu’ils doivent tous mettre au service de leurs usagers. En pratique, suivant qu’ils sont installés dans une bibliothèque, un centre culturel ou une structure socio-éducative, la place, le contenu et les priorités donnés à ces différentes fonctions varient. Mais l’obligation de mettre en œuvre toutes les fonctions qui caractérisent les ECM s’applique à tous.

 

Les règlements sont une chose, la pratique quotidienne en est une autre. Les premiers guident et limitent la seconde ; mais il arrive aussi que les animateurs soient confrontés à des demandes d’usagers qui ne rentrent pas de façon immédiate et sans hésitation dans les cadres fixés. Ces situations sont sans doute plus fréquentes que l’on peut l’imaginer lorsqu’on se tient à distance du terrain. Les douze exemples réunis dans cette dernière monographie font surgir certaines de ces questions : faut-il accepter la pratique du chat (sans contrôle ?…), du jeu vidéo (de tous les jeux vidéos ?…), le soutien aux projets de création d’entreprise (de n’importe quel type d’entreprise ?…), faut-il accepter qu’un ECM soit utilisé comme un bureau ou comme un organisme de formation continue ? La réponse à ces questions ne doit pas être cherchée seulement dans les règlements et les conventions. Les animateurs dont on a analysé le rôle central dans une étude qui leur est spécifiquement consacrée[12] sont, avec les responsables des ECM,  les seuls à même de juger et d’interpréter les principes et de prendre des décisions, au cas par cas, en fonction des conditions locales et des personnes qu’ils ont en face d’eux.

 

Nos douze exemples ont presque tous la particularité de se situer à la marge des activités régulières des ECM, en dehors de la routine. Recevoir ces personnes, prendre le temps de les comprendre, leur donner les moyens de faire n’allait pas de soi. Les animateurs, sollicités par la masse des usagers ordinaires qui demandent ce que l’ECM a prévu de leur offrir, sont logiquement tentés de faire passer ces derniers avant l’usager singulier qui réclame une attention particulière et dont les buts cadrent mal avec ceux de l’institution. La prise en compte des demandes hors norme dépend donc en partie de la capacité des ECM, concrètement de leurs animateurs, à s’écarter de la routine et à « transgresser » leur mission, sans se laisser déborder mais en sachant reconnaître, au cas par cas, les demandes qui méritent qu’un risque soit pris.

 

Nous concluons cette monographie, elle-même point d’orgue d’une série d’études entamée il y a quatre ans, sur une idée simple qui nous paraît le mieux résumer la spécificité de la relation des ECM, institutions culturelles parmi tant d’autres, avec leurs usagers. Cette idée, qui nous a été suggérée par l’analyse des douze cas de cette dernière monographie, est la suivante : les ECM sont des lieux qui savent offrir du temps à leurs usagers ; du temps pour apprendre, du temps pour réaliser des projets, du temps pour assouvir des passions. De Fanny qui vient chaque matin, à Eric aussi souvent qu’il le peut depuis plusieurs années, à Sonia qui est venue plusieurs mois entre la fin de ses études et son premier travail, jusqu’à Yffic qui y passe maintenant plusieurs heures par jour, on pourrait reprendre les douze exemples, les uns après les autres, et constater que la denrée dont ces personnes avaient le plus besoin, en plus des machines, en plus des logiciels, en plus de l’accès à Internet, en plus de l’aide et des conseils des animateurs, en plus de la co-présence des autres usagers, c’était d’une organisation qui leur donne du temps, ou plutôt qui leur laisse le temps de poursuivre et peut-être d’atteindre leur but.

 

On appréciera ce beau paradoxe : c’est par des technologies qui sont, par essence, celles de la vitesse, que des institutions culturelles ont réussi à développer avec leurs usagers, une relation unique dans laquelle le temps est un ingrédient central qu’elles prodiguent avec générosité. Les technologies de l’information et de la communication, souvent données, mais peut-être à tort, comme responsables d’une accélération incontrôlée du monde, se révèlent, dans les ECM, pour ce qu’elles sont aussi : des technologies d’allongement dans le temps et d’extension dans l’espace des relations entre la culture et les hommes. Signe objectif de cette réussite : les ECM ont su être à la fois ouverts aux jeunes gens pressés comme Franky le chatteur ou Kenzy le joueur, et le refuge des lents, des calmes, des hésitants, des retraités comme Yffic et Ginette, et de tous ceux qui apprennent sans se presser ou qui ont des projets dont la durée se mesure en années.

 



[1] Voir « ECM et politique de la Ville », 2000 (pages 10-13).

[2] Voir  « Observation et analyse d’usages des réseaux en France, en Espagne et au Portugal », 1998 (pages 96-97).

[3] http://fannychiarello.fr.fm

[4] Organisme de formation professionnelle continue dépendant de l’Education nationale.

[5] Pour plus de détails sur le Fourneau, voir l’étude « Partenaires institutionnels et usagers collectifs », pages 3-8.

[6] Voir l’annexe méthodologique « Pour un nécessaire empirisme » à l’étude de février 1998.

[7] Propos de la directrice de la bibliothèque d’Amiens (voir l’étude « Usages individuels en accès libre », décembre 1999, page 14).

[8] Voir en particulier pages 14-17.

[9] « La culture est déséquilibrée parce qu’elle reconnaît certains objets comme l’objet esthétique, et leur accorde droit de cité dans le monde des significations, tandis qu’elle refoule d’autres objets, et en particulier l’objet technique, dans le monde sans structure de ce qui ne possède pas de significations mais seulement un usage, une fonction utile. » Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Aubier, 1958.

[10] Gilbert Simondon a montré que cette attitude des connaisseurs de la technique est une conséquence du déséquilibre actuel de la culture : « Les hommes qui connaissent les objets techniques et sentent leur signification cherchent à justifier leur jugement en donnant à l’objet technique le seul statut actuellement valorisé en dehors de celui de l’objet esthétique, celui de l’objet sacré.  Alors naît un technicisme intempérant qui n’est qu’une idolâtrie de la technique et, à travers cette idolâtrie, par le moyen d’une identification, une aspiration technocratique au pouvoir inconditionnel. »

[11] Nous avons rendu compte de l’une des premières Linux Install Party qui s’est tenu au Centre Mendes France de Poitiers en février 1999. Depuis, d’autres ont été organisées dans des ECM spécialisés dans la culture scientifique et technique mais également, dans des ECM consacrés au cinéma ou à la musique.

[12] « Les animateurs des ECM - Qui sont-ils ? Que font-ils ? Que pensent-ils de leur métier ? », décembre 2000.