Comment les écoles écrivaient, écrivent et écriront sur le Web
Serge Pouts-Lajus, Education et territoires
Article paru dans les Dossiers de l’ingénierie
éducative (CNDP) N°45
Piquecos, village de 300 habitants au nord de Montauban fût
célèbre, il y a bien longtemps - c’était en 1997 - pour son école à classe
unique et plus précisément pour son site Web, l’un des premiers du genre, du
moins l’un de ceux que l’on visitait et dont on parlait le plus à cette époque.
Les nombreux témoignages que l’on peut encore consulter dans le livre d’or[1]
du site témoignent de la curiosité et de l’intérêt que l’école, ses élèves,
leur maître d’alors, Pierre Valade, et le site dont ils renouvelaient les
contenus chaque jour, suscitaient alors chez les enseignants du monde entier et
même chez certains inspecteurs généraux… Depuis, la roue a tourné : Pierre
s’en est allé à l’IUFM de Toulouse transmettre son expérience et son
enthousiasme à de futurs enseignants ; un autre professeur des écoles lui
a succédé à Piquecos et a continué de faire vivre le site de la classe avant de
partir lui-même, remplacé par un autre qui ne l’a plus fait et l’a abandonné
tel qu’on peut le voir encore aujourd’hui, vestige intact mais comme embaumé.
A la
suite du pionnier Piquecos, des milliers d’établissements scolaires dans le
monde entier ont conçu et mis en ligne leur site Web. Certains ont été
abandonnés comme l’a finalement été celui de Piquecos, d’autres vivent encore,
animés par les enseignants qui les ont créés ou par ceux qui leur ont succédé.
Le site cartables.net continue d’en tenir à jour l’inventaire[2].
Depuis 1998, leur multiplication a donné lieu à quelques travaux de recherches,
à des observations et des analyses dont les résultats peuvent être distribuées
sous quatre thèmes principaux :
·
Pédagogie : l’activité consistant à créer de façon
collective une œuvre multimédia présente des qualités pédagogiques spécifiques[3] ;
·
Edition : la diffusion publique de documents oblige les
écoles à se poser des questions éditoriales qui sont autant des questions de
forme (mise en page, liens, etc.) que de fond (sujets traités, style, qualité
des textes et des images, etc.)[4] ;
·
Droit : la publication sur le Web pose des questions
juridiques concernant notamment la responsabilité et le respect du droit de
propriété intellectuelle[5] ;
·
Culture : le phénomène de multiplication des sites
personnels et communautaires sur le Web a donné lieu à des interprétations
diverses quant à ses implications culturelles ou même anthropologiques[6].
Après plusieurs
années de pratique, ces questions se posent-elles toujours dans les mêmes
termes ? Les sites d’écoles ont-ils toujours le même attrait et la même
fonction ? Parmi ceux qui ont été créés il y a plusieurs années, combien
sont encore actifs aujourd’hui et donnent lieu, dans les classes, à des
activités pédagogiques fructueuses et suivies ? Combien de nouveaux et
combien sont figés comme celui de Piquecos ? Il n’existe malheureusement
pas d’image dynamique du Web qui nous montrerait les naissances, les
disparitions, les interruptions, les résurrections, les transformations et,
pour chaque site vivant, l’intensité du renouvellement de ses contenus. Elle
nous aiderait à trancher entre plusieurs hypothèses. Par exemple, au risque de
simplifier :
·
l’ensemble des sites
scolaires se développe, s’étend, se généralise ;
·
il régresse et finira
par s’éteindre ;
·
il se transforme.
Etant
réduits au jeu des hypothèses, nous nous contenterons dans ce court article
d’avancer quelques arguments qui soutiennent la troisième de ces hypothèses.
Que les sites soient plus ou moins nombreux n’est peut-être pas l’essentiel.
Une chose est sûre : les sites d’écoles, comme l’écriture sur le Web en
général, ont progressivement perdu le caractère d’innovation sociale qu’ils avaient
il y a cinq ans lorsqu’ils apparaissaient dans le sillage d’Internet. C’est une
bonne raison pour s’y intéresser à nouveau et tenter de repérer les formes
d’une possible évolution dans leur forme et surtout dans leur fonction
éducative.
Amateurs
et professionnels du Web
Les
enseignants et leurs élèves appartiennent à une catégorie de créateurs de sites
que l’on peut qualifier d’amateurs, en donnant au mot le double sens de non
professionnel et de connaisseur. Les sites d’écoles comme beaucoup de sites
personnels et de sites associatifs sont créés par des personnes dont la
profession n’est pas l’informatique, le graphisme ou l’écriture. Mais comme en
musique, le fait de ne pas être un professionnel n’empêche pas que l’on puisse
être un connaisseur passionné, sensible à la qualité des œuvres aussi bien qu’à
la nouveauté et à la performance des instruments.
Relativement
aux outils de création de sites, professionnels et amateurs ont des attentes et
des demandes a priori différentes. Les premiers privilégient la richesse des
fonctionnalités, les seconds la simplicité d’usage et la familiarité. Mais de
même que les professionnels ne dédaignent pas les outils simples et familiers,
les amateurs ne sont pas non plus indifférents aux richesses fonctionnelles des
outils qu’ils utilisent. On l’a déjà vu avec le traitement de texte et les
logiciels graphiques : les utilisateurs amateurs, dans le monde scolaire
notamment, préfèrent les logiciels professionnels dont ils acceptent de
n’exploiter qu’un nombre réduit de fonctionnalités. En informatique, le
conformisme présente en effet beaucoup d’avantages pratiques : il favorise
la compatibilité dans les échanges de données, il permet de compter sur une
large communauté d’utilisateurs pour se faire aider en cas de difficulté, il
évite surtout d’avoir à réinvestir dans l’apprentissage lorsque l’on progresse
ou que l’on change de contexte.
La
situation des outils de création de sites Web est, de ce point de vue,
particulière. Ils ont en effet, évolué, au cours des dernières années, dans
deux directions distinctes : d’une part une évolution classique
d’enrichissement fonctionnel, par exemple avec des logiciels comme Dreamweaver
ou Frontpage, évolution souhaitée et appréciée par les
professionnels ; d’autre part, une évolution plus inattendue avec
l’apparition de logiciels d’édition en ligne jouant sur la familiarité et la
simplicité et dont le succès coïncide avec le développement de pratiques
nouvelles : les Weblogs ou carnets et les logiciels
d’édition collective dont le plus connu est aujourd’hui SPIP[7].
Pour
analyser la vague montante des carnets personnels et des pratiques de
publication collective en ligne, il faut considérer ensemble le développement
des pratiques et l’apparition des outils qui les rendent possibles : les
deux composantes sont ici parfaitement concomitantes. Les outils ont été créés
pour répondre à des besoins émergents, avant que leur diffusion ne provoque
l’explosion des pratiques.
Les
éditeurs de carnets et les logiciels comme SPIP ont en commun de pouvoir être
utilisés à partir d’un navigateur Web. Dans les deux cas, la familiarité et la
simplicité d’usage sont leurs caractéristiques essentielles et recherchées. Le
carnet tout particulièrement se veut un outil de travail quotidien. Avec le
même navigateur dont je me sers pour consulter l’ensemble des sites du Web,
j’écris sur mon carnet, presque[8]
aussi simplement que je peux le faire avec un traitement de texte. Je lis le
Web et j’écris sur « mon Web » avec le même outil. Toute l’affaire
repose sur la simplicité dans le passage d’une opération à l’autre et sur
l’extrême familiarité de l’outil employé. La démarche est la même pour les
logiciels d’édition collective de type SPIP. L’édition du site se fait depuis
le navigateur. La multiplicité des contributeurs exige cependant qu’en amont,
un cadre et une structure d’édition soient définis, un squelette dans le
vocabulaire de SPIP. Cela suppose, soit d’utiliser un squelette préexistant,
soit que l’un des éditeurs ayant un peu de goût pour la programmation et la
mise en forme ainsi que le sens de l’organisation en crée un.
Après
les outils, les usages. Les outils de publication en ligne simplifiée ont été
inventés pour satisfaire les besoins de personnes qui avaient le désir
d’écrire, de publier sur le Web, individuellement ou collectivement.
L’identification et l’interprétation de la nature de ce désir posent évidemment
des questions délicates. On peut partir de cas particuliers ; se demander
ce qui pousse telle personne à exhiber chaque jour ses pensées intimes, à vider
ses poches publiquement, ou tel groupe à s’engager dans une aventure éditoriale
collective, avec ou sans arrière pensée militante. Mais dans quel cadre
d’interprétation pourrait-on situer une analyse générale qui permettrait de
décider si ces pratiques, pour l’instant relativement isolées, sont destinées à
le rester ou bien si elles sont le signe ou l’annonce d’autre chose, d’un
phénomène social plus important. Marginal ou germinal ?…
Avant
d’examiner comment cette question se présente dans le sous-domaine particulier
des sites scolaires, nous pouvons observer que l’écriture sur le Web via un
carnet personnel traduit la banalisation d’une activité qui a progressivement
perdu le caractère exceptionnel qu’elle avait à ses débuts, lorsque l’idée
d’être lu « depuis le monde entier » provoquait des sentiments
ambigus, d’excitation et d’appréhension. Aujourd’hui, les carnetiers ne
se préoccupent plus de ce potentiel jamais réalisé ; ils savent qu’ils ne
sont lus que par quelques autres carnetiers, ce qui démontre, au
passage, que le phénomène des carnets, si individualiste dans son principe, est
en réalité une pratique essentiellement communautaire[9].
Des
sites d’écoles aux espaces numériques de travail
Pour
Jacques Audran, les auteurs des sites d’école, lorsqu’ils se posent la question
évidemment centrale de leur audience, hésitent entre deux lectorats :
celui de la communauté éducative locale, familière et finie, et celui de
l’extérieur, lecteurs inconnus et en nombre quasi infini : « On
peut nettement distinguer les sites dont le bénéfice attendu reste tourné vers
la classe, de ceux qui s’adressent à un internaute extérieur à l’école, fût-il
un pseudo-pair ou un initié. La grande majorité des sites est l’objet d’une
tension entre la prééminence du local et l’affirmation d’une conception
plurielle du rôle de l’école. »
Vouloir
prédire de quelle façon ces tensions pourraient se résoudre serait certainement
présomptueux. Nous avons présenté ici comme une hypothèse l’idée que la
généralisation de l’écriture sur le Web et sa banalisation qui en est la
conséquence pousseront les sites d’écoles à devenir, non pas des vitrines de
plus en plus sophistiquées, mais des carnets collectifs qui s’adresseront de
façon directe et naturelle à une communauté éducative connue et réduite
composée des contributeurs du site, en l’occurrence les élèves et les
enseignants de l’école, leurs proches, leurs familles notamment, et quelques
autres personnes. Les cyberportfolios conçus au Québec (voir encadré)
nous paraissent représentatifs d’une telle tendance. Plus généralement,
l’évolution des pratiques d’écriture sur le Web entraîne celles du monde
scolaire dans le sens d’une écriture communautaire publique qui est également
celle promue par les Espaces numériques de travail (ENT)[10].
Copie d’écran suggérée : http://spip-edu.edres74.net/rubrique.php3?id_rubrique=22
EVA est un modèle de site sous SPIP (un squelette)
créé pour les établissements scolaires par la cellule TICE de l’Inspection
Académique de Haute-Savoie (Jean-Claude Rossignol). Au début du mois de
novembre, le squelette EVA avait été utilisé par 81 groupes dont 16 écoles, 7
collèges, 15 lycées et 43 groupes divers, d’élèves, d’enseignants ou de
parents. Dans les écoles, EVA est utilisé, soit comme complément d’un site
existant (cas par exemple de l’école de Bonnaveaux dans la région de Grenoble
qui utilise EVA pour publier des articles d’élèves), soit comme moyen pour
refondre et remplacer un site existant (cas de l’école Jacques Prévert en Loire
Atlantique).
http://cyberportfolio.ixmedia.com/
La rencontre de deux « carnetiers »
québécois, Mario Asselin[11],
directeur d’un établissement d’enseignement secondaire, et Clément Laberge[12],
concepteur et développeur d’environnements numériques d’apprentissage,
« utopiste sensé », a donné naissance au projet baptisé cyberportfolios,
testé depuis la rentrée de septembre 2003 à l’Institut Saint-Joseph dont Mario
est le directeur. On peut dire de ce dispositif qu’il est un « carnet
collectif », illustrant parfaitement les tendances présentées dans cet
article : facilité d’édition, publication quotidienne par tous les membres
de la communauté éducative dans des espaces privés et publics partagés, prise
en compte « raisonnable » des public réels du site. Le cyberportfolio
est aussi un ENT (espace numérique de travail).
Symptomatique : sur la page d’accueil du cyberportfolio
d’établissement ne figurent que les noms des élèves et des enseignants, signifiant
par là qu’une école, avant d’être un bâtiment situé quelque part dans une ville
ou un village, est une communauté de personnes, enseignants, élèves, personnels
administratifs et techniques, parents. Sous chaque nom de la liste d’accueil,
un lien actif permet de se rendre sur le carnet personnel public de l’élève ou
de l’enseignant et, de là, vers des carnets de classe ou de groupes divers. Par
la même voie, on peut se rendre sur un carnet privé à condition de donner un
mot de passe, ce qui suppose que l’on en soit le propriétaire. Conformément à
la logique des carnets, lecture et écriture se font donc sans changer
d’instrument : le cyberportfolio est, comme tout carnet, un environnement
unique de consultation et d’édition en ligne.
[3] Parmi les chercheurs qui ont exploré les enjeux pédagogiques de la création d’un site d’école, il faut mentionner Jacques Audran dont les textes peuvent être téléchargés sur son site personnel : http://www.jacques.audran.net/
[4] Sur ce sujet, voir en particulier les travaux du CLEMI : http://www.clemi.org/mediasscolaires.html
[5] On peut consulter le dossier réalisé par la sous-direction des technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement : http://www.educnet.education.fr/juri/default.htm
[6] « Le projet d’un site d’établissement peut paraître
moutonnier : toutes les écoles ont un site Web, alors pourquoi pas
nous ? Faut-il donc croire que beaucoup d’écoles créent leur site pour
faire comme les autres ou bien parce qu’elles n’ont pas trouvé d’arguments
convaincants pour s’en dispenser ?… Nous ne croyons pas à cette vision
quelque peu dévalorisante. Lorsqu’une école ou même un individu crée son site,
il s’agit moins de s’aligner sans réfléchir sur une norme de comportement que
de respecter un principe éthique qui imprègne profondément la “ culture
Internet ” et suivant lequel tout utilisateur des ressources du Web a le
devoir moral de contribuer à en enrichir les contenus. Le “ bon ”
utilisateur du Web ne doit pas seulement être “ preneur ” mais
également “ apporteur ” d’informations. L’existence et la richesse du
réseau dépendent du respect de ce trait culturel par les
“ habitants ” du Web. En créant leur site, les écoles ne font que s’y
conformer. »
(Observation et analyse
d’usages des réseaux dans l’éducation, Serge Pouts-Lajus et Sophie Tiévant,
ministère de l’Education nationale, http://www.educnet.education.fr/secondaire/etudespl.htm)
[7] SPIP (Système de Publication pour l’Internet) est un logiciel libre conçu et distribué sous licence publique générale (GPL en anglais) par une équipe d’informaticiens indépendants réunis à l’origine autour du site uzine.net dont ils étaient les rédacteurs et pour l’édition duquel ils avaient créé un outil spécifique qu’ils ont progressivement adapté pour qu’il soit utilisable par des utilisateurs néophytes.
[8] Il faut au minimum se rendre sur le site où se trouve le carnet et saisir un code d’entrée mais il faut surtout avoir préalablement réservé une adresse et préparé la structure et la présentation du carnet.
[9] Pour s’en faire une idée, on peut consulter le dossier réalisé par la FING (Fondation Internet Nouvelle Génération) sur les Weblogs : http://www.fing.org/index.php?num=3804,2
[10] Référence à trouver dans un numéro précédent ou dans celui-ci ou à annoncer pour le prochain DIE.
[11] Carnet « Mario tout de go… » à l’adresse : http://carnets.ixmedia.com/mario
[12] Carnet « Remolino » à l’adresse : http://carnets.ixmedia.com/remolino