Serge Pouts-Lajus
La multiplication des blogs sur Internet a de quoi
donner le vertige. Elle touche particulièrement les adolescents ; des
pédagogues commencent à s’y intéresser. Comment interpréter cette
floraison ? Pour comprendre un phénomène comme celui-là, il faut accepter
de commencer par s’en éloigner. Rester à la surface des choses, ce serait
prendre le risque de confondre le détail avec le tout, l’épiphénomène avec le
phénomène. Les blogs font se rencontrer le local, un local extrême,
celui de la personne et de son intimité, avec un global extrême lui
aussi, celui du Web, World Wide, le monde entier.
Eloignons-nous donc au maximum, jusqu’aux frontières
théoriques des sciences humaines. Depuis plusieurs siècles, elles sont dominées
par le modèle dit des choix rationnels. Dans ce modèle, chaque individu agit
selon ses préférences, en cherchant à optimiser les effets de ses actions,
c’est-à-dire en cherchant à en obtenir un bénéfice maximal pour un coût
minimal. La théorie économique standard postule qu’en agissant selon cette
rationalité, les membres d’une société produisent un bien-être collectif lui
aussi optimal. A ce modèle, certains théoriciens, dans la lignée de
l’anthropologue Marcel Mauss, proposent d’opposer une théorie des échanges
basée sur la pulsion de don et de remplacer l’appât du gain par
l’appât du don pour expliquer l’extraordinaire fertilité du lien social.
Ce modèle, étrange à première vue, exige une compréhension fine de la façon
dont fonctionne le don. Le moteur du don n’est pas la réciprocité comme dans
l’échange marchand. Pour autant, le vrai don n’est jamais gratuit ; un don
appelle ou plutôt ouvre la possibilité d’un autre don en retour, mais sans en
faire une condition de l’échange. Sur cette question, il faut lire l’excellent
livre de Jacques Godbout : le don, la dette et l’identité – Homo
donator vs homo aeconomicus (La Découverte).
Parmi les multiples biens qui circulent sous forme de
dons, ceux qui peuvent être classés sous la rubrique information sont les plus
nombreux. Une information est un bien intangible que l’on ne perd pas en le
donnant. Donner l’information que l’on possède est la règle, ne pas le faire,
l’exception. Cela va des simples messages que l’on s’échange entre proches aux découvertes scientifiques, en englobant
toutes les œuvres de l’esprit qui, à l’état naturel, coulent aussi librement
que l’eau entre les rochers. L’Internet, ce formidable accélérateur, a été
immédiatement envahi par tous les passeurs d’informations, des plus modestes
aux plus prestigieux, menaçant au passage ceux qui font commerce de
l’information, les fameux « détenteurs de droits ».
Les sites Web personnels et aujourd’hui les blogs ont
enrichi l’espace public du Web d’un volume considérable d’informations qui ont
pour caractéristique principale d’être des informations relatives aux choses
les plus locales : une pensée, une impression, une photo de vacances, un
graffiti sur un mur, un air. Toutes ces images, ces textes et ces sons extraits
de la localité se trouvent immédiatement plongés dans la globalité du réseau
mondial. Ils constituent un sous domaine de l’espace public que l’on appelle la
blogosphère, un espace dont on pourrait croire à première vue qu’il est
fragmenté à l’extrême mais qui est en réalité tissé de toutes sortes de
liens : commentaires que les visiteurs laissent sur les billets, fils dits
rss que les bloggeurs installent eux-mêmes sur leur site, renvois de
blogs les uns sur les autres. Il existe aussi des blogs collectifs dont le plus
extraordinaire est flickr.com, un immense album de photos, réunion de
milliers d’albums personnels dans lesquels on peut se promener de multiples
façons, au hasard ou par les mots (les tags) que les auteurs associent à
chacune de leur photo. Naissance de l’album photo de l’humanité toute
entière ?
Dans la blogosphère, les blogs
d’adolescents constituent un groupe particulier, marqué par le caractère
personnel de leur expression, la liberté de ton, le mélange des formes
d’écriture, l’abondance des photos de soi et des amis proches. Leurs blogs sont
à leur image : divers, spontanés, émouvants parfois, incompréhensibles
souvent. Mettre une partie de son intimité en ligne n’est pas innocent. C’est
même un grand risque puisque c’est donner un peu de soi-même et mettre en jeu une
partie de son identité. Mais il est aujourd’hui manifeste que beaucoup
d’adolescents apprécient ce risque et les plaisirs qui l’accompagnent.
Quel intérêt ce phénomène présente-t-il pour
l’éducation ?
Et d’abord, s’agit-il d’une mode dont il suffirait
d’attendre qu’elle passe ? S’ils acceptent l’interprétation proposée ici,
les éducateurs devraient être conduits à considérer les blogs avec sérieux,
attention, sans mépris ni haussement d’épaule. Le blog est une forme
particulière d’intervention sur le Web. Il favorise l’expression personnelle
par le texte et par l’image. Le thème du blog, c’est : voila ce qui se
passe en moi et près de moi. Le blog peut être individuel ou collectif mais sa
caractéristique principale est d’être inscrit dans la localité. L’intérêt pour
l’éducation est évident. En plus de son devoir de transmission, l’école a le
devoir de permettre à chaque élève d’acquérir des compétences d’expression dans
sa langue, dans d’autres langues, à l’oral, à l’écrit, par l’image, la musique,
en intervenant sur la matière. Sans cette capacité à s’exprimer, il ne peut y
avoir de participation aboutie à la vie sociale. Les comparaisons
internationales montrent que, sur ce plan, notre école est peu performante.
Pourquoi abandonnerions-nous un tel instrument d’expression à des chaînes de
radio et de télévision sans scrupules ?
Pour se convaincre de l’intérêt pédagogique des
blogs, on pourra consulter les rubriques que le café pédagogique a déjà
consacré à cette question ou bien visiter le site de la classe Carrière
de l’institut Saint Joseph de Québec où l’on pratique le blog (carnet pour nos
amis québecois) personnel et collectif depuis deux ans de façon intensive et,
si l’on en juge par la qualité d’expression de ces élèves, particulièrement
réussie.
Entretien avec Barbara Dieu (http://www.cafepedagogique.net/disci/pratiques/54.php
)
Le site de la classe Carrière à Québec (http://cyberportfolio.st-joseph.qc.ca/carriere/)