Serge Pouts-Lajus
Observatoire des technologies
pour l’éducation en Europe
Le premier problème posé par l’e-learning, c’est celui du mot. Pourquoi cet emprunt linguistique ? Préférer les mots du voisin aux siens propres, cela ressemble à une défaite et il ne serait pas très difficile de réunir les arguments qui justifieraient que l’on s’y oppose. Il est plus délicat de militer dans l’autre sens et de défendre les vertus de l’expression e-learning. C’est à cet exercice que nous nous livrons ici. Mais quoique nous en pensions tous et comme toujours avec la langue, ce sont les usages qui feront la décision. Il nous restera alors à expliquer le destin de l’e-learning, quel s’il soit : adoption ou rejet. Mais pour cela, il n’est pas nécessaire d’attendre : l’e-learning connaît déjà un certain succès.
Le sens de e-learning, exprimé en français, est : apprentissage par les réseaux électroniques. Le préfixe qui s’écrit e et se prononce i est aujourd’hui systématiquement utilisé pour désigner un champ d’application du réseau Internet. Grâce à un moteur de recherche sur le Web, on peut facilement connaître quelques-unes des déclinaisons construites sur ce modèle : e-commerce, e-médecine, e-démocratie mais aussi e-formation et e-éducation. L’abréviation est très commode mais elle n’interdit pas de continuer à employer l’adjectif électronique ou l’expression « en ligne » pour qualifier ces nouvelles activités. C’est ce que nous avons fait, par exemple, en préférant les communautés en ligne aux e-communautés. Enfin, voici donc notre e-learning qui figure dans de nombreux documents en langue française, mais, à l’instar de e-mail et de e-business, en refusant la mixité linguistique. Pour quelle raison ?
La langue française n’est pas à l’aise avec le verbe apprendre. Alors qu’éduquer, former et enseigner fournissent des couples de substantifs naturels et faciles d’emploi - éducation et éducateur, formation et formateur, enseignement et enseignant -, le verbe apprendre donne un apprentissage et un apprenti qui sont malheureusement ambigus puisque rattachés dans l’usage et dans le dictionnaire à la formation professionnelle technique. Quant au mot apprenant, récent, il reste réservé aux spécialistes. L’abondance des termes existants ou fabriqués[1] masque notre incapacité à trouver un équivalent français du learner. Notre langue ne traite pas symétriquement ces deux faces de l’acte pédagogique que sont l’acte d’apprendre et celui d’enseigner. Cette particularité n’est pas essentiellement linguistique, on s’en doute ; nous y reviendrons plus loin. Mais force est de constater que si l’on souhaite parler d’une activité pédagogique utilisant les réseaux électroniques et dont le sujet serait l’élève, l’apprenant, l’étudiant, l’apprenti et si l’on choisit de donner la priorité au sens des mots sur leur origine, alors l’emprunt linguistique, en l’occurrence à l’anglo-américain, est peut-être une bonne solution.
Choisir l’e-learning plutôt que l’e-enseignement ne signale pas une préférence ou une faiblesse pour l’anglais au détriment du français mais une volonté de se référer, pour désigner ce dont il est question, à l’acte d’apprendre plutôt qu’à celui d’enseigner ; plus exactement, à rompre avec cette idée selon laquelle apprendre reviendrait à « être enseigné », croyance nourrie par cette deuxième ambiguïté de sens du mot apprendre en français qui permet à l’élève de dire « j’apprends l’histoire » et à son professeur : « je t’apprends l’histoire… » C’est la même confusion qui conduit cet enfant à qui l’on demande : « qu’as-tu appris à l’école aujourd’hui ? », à répondre : « je ne sais pas, demande au professeur ; lui le sait… »
Si notre langue ne traite pas symétriquement l’acte d’apprendre et celui d’enseigner, c’est évidemment parce que notre culture est marquée par une tradition qui accorde, dans l’éducation, une importance principale à la fonction d’enseignement, étant entendu que la finalité de tout acte d’enseignement est bien l’apprentissage. Expert et pédagogue, telles sont les compétences et les qualités de l’enseignant, transmetteur de savoirs et accompagnateur de chaque élève dans la construction de ses connaissances. Toutes les cultures reconnaissent l’importance de ces deux composantes indissociables de la fonction mais chacune le fait avec son génie propre. De ce point de vue, l’école française et l’école nord-américaine sont dans des positions opposées.
L’investissement mis par le système éducatif français sur la qualification professionnelle de ses enseignants est un choix judicieux. Il fait de notre école, l’une des meilleures du monde. Les comparaisons internationales nous placent en général devant les États-Unis qu’il ne s’agit donc pas de prendre, en la matière, comme modèle. Cependant, les performances de tout dispositif d’éducation doivent être appréciées en considérant la totalité de ses composantes. L’expérience de l’enseignement par correspondance montre, par exemple, que les mêmes formules pédagogiques éprouvées, appliquées par les mêmes enseignants qualifiés, perdent, dans ce nouveau contexte, une grande partie de l’efficacité qu’elles pouvaient avoir dans le cadre de l’enseignement dit présentiel. D’autres expériences, plus récentes, de cours transmis par visioconférence ont donné des résultats également décevants : la médiation de l’écran annule la plupart des effets qui permettent à un professeur de captiver sa classe ou son amphithéâtre et d’être considéré comme un « bon enseignant ». La mise à distance de l’élève et de l’enseignant, c’est-à-dire la délocalisation et la désynchronisation de la relation pédagogique, exige un changement de méthode et d’organisation, du moins lorsque l’on se soucie de l’efficacité de l’apprentissage. De ce point de vue, les expériences et les analyses des chercheurs convergent pour démontrer que l’amélioration des performances des dispositifs d’éducation et de formation délocalisés se joue, pour l’essentiel, dans la redéfinition et la recomposition des activités de l’élève et non pas dans un aménagement de la fonction transmissive de l’enseignement. De façon très concrète, la seule mise en ligne de cours, même agrémentés d’animations graphiques et d’exercices interactifs, donne d’aussi piteux résultats que le classique enseignement par correspondance ou les cours par visioconférence. Ce constat est particulièrement utile pour nous qui sommes nourris d’une tradition qui nous conduit toujours, par un effet de confusion très particulier, à agir de préférence sur les moyens accordés à l’enseignement plutôt que sur ceux réservés à l’apprentissage [2].
Ce qu’avec l’e-learning nous empruntons à la culture anglo-saxonne, c’est l’accent mis sur la part de l’activité autonome de l’élève dans le contexte de l’apprentissage en ligne. Ce n’est pas autre chose et c’est une idée pédagogiquement juste.
Depuis plusieurs décennies, toutes les cultures et tous les peuples du monde font face aux défis de l’éducation de masse ; ils y répondent dans la diversité mais sans cesser de confronter leurs propres solutions avec celles de leurs voisins. L’accélération du progrès technologique pose aujourd’hui à de nombreux pays et presque simultanément la question d’une possible contribution des réseaux électroniques aux objectifs de l’éducation. En désignant cette question par un nom qui est commun à toutes les cultures, nous reconnaissons, certes l’antériorité des acteurs anglo-américains dans ce domaine, mais aussi le fait que, pour ce nouveau défi, l’échanges d’idées, de pratiques et d’expériences s’imposent plus que jamais. L’avance des américains nous permet de ne pas commettre les mêmes erreurs qu’eux mais d’en commettre d’autres qui serviront à ceux, moins riches ou moins intrépides, qui nous succèderont sur la voie de l’e-learning.
Cette façon d’échanger et de s’inspirer les uns des autres, derrière le géant américain, risque-t-elle de nous conduire à une sorte de convergence pédagogique, ignorante des identités et des différences culturelles et qui serait un ralliement de fait au modèle culturel et éducatif américain ? L’e-learning serait-il l’un des moyens par lequel le phénomène de mondialisation menacerait la diversité des cultures et des éducations ? Sur cette délicate question, les avis ne peuvent qu’être partagés. Mais puisque cet article a pris le parti de défendre une thèse positive à l’égard de l’e-learning, il s’appuiera, pour la justifier, sur les propos d’un sociologue, Philippe d’Iribarne, spécialiste de la gestion des entreprises et du rôle qu’y jouent les facteurs culturels, qui, sans être un avocat de la mondialisation, porte sur elle un regard qui se veut rassurant : « Pour comprendre les effets de la mondialisation, il faut distinguer trois acceptions du terme de culture. Il peut d’abord désigner tout ce qui relève du ‘folklore’ : la musique, la langue, l’art, la cuisine… Dans ce cas, la mondialisation a un effet uniformisateur indéniable, même si elle rencontre des résistances dans certains pays. Dans un deuxième sens, la culture renvoie à la notion d’identité. La mondialisation a ici pour conséquence une exacerbation, que l’on perçoit à travers les conflits identitaires et les revendications régionalistes qui se multiplient. Enfin, si l’on considère la culture comme l’expression d’une vision commune des règles du vivre ensemble, il me semble que la mondialisation a peu d’effets, et que la disparité des cultures politiques persiste. »[3]
L’éducation n’étant certainement pas un folklore, la principale menace que fait peser sur elle la mondialisation devrait donc être recherchée plutôt du côté de l’exacerbation des différences et des identités que de l’uniformisation. Si l’on accepte l’idée qu’une partie des questions posées à l’éducation, par exemple celles concernant l’apprentissage par les réseaux, peut l’être sur une base qui ne serait pas seulement nationale et identitaire mais également scientifique et interculturelle, alors le choix du vocable e-learning pourrait nous aider à éviter l’erreur d’une réaction de repli inopportune.
[1] L’élève, mot magnifique, n’est utilisé que dans l’enseignement primaire et secondaire et se réfère à des sujets jeunes ; on le change en étudiant à l’université. En formation d’adulte, on use souvent du terme formé ou de celui, plus trivial, de stagiaire. Les canadiens francophones, facétieux et imaginatifs, ont proposé le s’éduquant qui sonne tout de même mieux que l’improbable éduqué. Lorsque mon professeur m’apprend quelque chose, je pourrais imaginer qu’il tente de faire de moi un appris. Mais le mot n’existe pas, sinon dans une forme négative : le malappris est celui à qui l’on n’a pas réussi à apprendre quoique ce soit et qui, tout seul, n’aura appris que les mauvaises manières…
[2] Dans « L’acte d’apprendre » (PUF, 1995), Bernadette Aumont et Pierre-Marie Mesnier évoquent ce slogan syndical de 1989 « La vie est à prendre ! Apprendre, quelle vie ! De l’air, des moyens, des profs pour l’école ! » pour souligner qu’ « en un chiasme éloquent, il retourne le signifié pour le rabattre du côté de la difficulté d’apprendre à l’école, faute de moyens permettant un enseignement efficace… ».
[3] Interview donnée à la revue « Sciences humaines », N°110, novembre 2000. On lira également de Philippe d’Iribarne : « Culture et mondialisation – Gérer par delà les frontières », Le Seuil, 1998.