ote2.gifEditorial par Serges Pouts-Lajus


Fin de l'état de grâce ?

Depuis environ deux ans, les technologies de l'information et de la communication dans l'éducation (TICE), Internet en particulier, ont le vent en poupe. Les TICE étaient omniprésentes au salon de l'éducation, à la fin du mois de novembre à Paris ; elles le sont aussi au dernier étage de l'exposition " Désir d'apprendre " qui vient d'ouvrir à la Cité des Sciences et de l'Industrie ; l'éducation au XXIème siècle y est placée sous ce titre : " apprendre à l'heure du numérique ". Tous les sondages et de nombreuses analyses l'attestent : Internet est simultanément adopté, et de plus en plus souvent, par les enseignants, les élèves et les institutions scolaires. De ce succès, l'OTE se réjouit sans arrière-pensée. Mais il nous arrive aussi de penser, en cette fin d'année, que nous sortons peut-être d'une période de deux années qui nous apparaîtra un jour comme un état de grâce auquel aura succédé une période plus trouble et plus difficile. Pourquoi cette inquiétude ?

Depuis deux ans, l'usage des TICE s'est progressivement étendu suivant un mouvement que l'on peut qualifier de remontant, par opposition au mouvement descendant qui avait été celui, il y a plus de 10 ans, du plan " informatique pour tous ". Fort logiquement, ce mouvement a d'abord concerné les enseignants les plus motivés, des pionniers qui, dès 1995, ont montré qu'Internet pouvait donner lieu à des exploitations pédagogiques de grande valeur, puis de nombreux autres enseignants convaincus par les témoignages des pionniers, encouragés et soutenus de plus en plus fortement par leur environnement institutionnel. Ces usagers d'Internet à l'école, même si leur nombre augmente à vive allure, constituent, aujourd'hui encore, une minorité. S'il était abandonné à lui-même, il est probable que ce mouvement d'élargissement se poursuivrait à un rythme important avant d'atteindre un palier qui se situerait cependant assez loin du maximum de 100%. En effet, l'ensemble des enseignants qui n'ont pas de désir particulier quant à l'évolution de leurs pratiques et ceux que les TICE n'intéressent pas représentent certainement une part importante du corps professoral.

Pour les pouvoirs publics locaux et nationaux, une politique qui se bornerait à soutenir les projets spontanés est, en France du moins, inacceptable. Nous avons ici, plus qu'ailleurs, le souci d'une éducation égalitaire qui donne à chacun la possibilité d'acquérir tous les savoirs et les savoir-faire que la République a choisi d'inscrire au programme de ses écoles. Il est donc inévitable que les responsables politiques français, à tous les niveaux, tenant compte du niveau d'équipement déjà atteint à certains endroits et forts de la bénédiction de l'Education nationale, prennent la décision d'équiper uniformément tous les établissement scolaires dont ils ont la responsabilité afin d'éviter que ceux des élèves dont le hasard a voulu qu'ils soient dans une classe ou un établissement sans projet, se trouvent lésés. Que répondre en effet à un parent d'élève qui se plaindrait de l'absence d'accès au multimédia et à Internet dans la classe de son enfant : vous n'avez pas de chance, son école n'a pas déposé de projet en matière de TICE ? C'est impossible. La généralisation des équipements et des accès est une fatalité républicaine.

L'état de grâce correspondrait alors à cette période où les TICE n'étaient pratiquées que là où des enseignants et des chefs d'établissement l'avaient souhaité et en avaient réclamé les moyens. Mais cette période semble révolue : de plus en plus à présent, des établissements qui n'ont rien demandé vont se trouver équipés, malgré eux. Dans ces conditions, les défauts tant vilipendés d'IPT (Informatique Pour Tous)risquent d'être mécaniquement reproduits, à l'échelle des communes, des départements, des académies. Les effets démobilisateurs de ces politiques systématiques pourraient, assez souvent, être les mêmes. A moins que…

A moins que… (c'est un devoir de finir cette année, pardon, ce siècle, ce millénaire, sur une note d'espoir), à moins donc que les responsables politiques et techniques chargés de la généralisation appliquent, eux aussi et à leur tour, les règles qui ont été à la base du succès des enseignants au cours des années passées : affichage des pratiques, mutualisation des idées, modestie des projets, pragmatisme. Pourquoi, les maires, les Présidents de Conseils Généraux et tous les responsables techniques chargés de la mise en place de ces multiples plans locaux ne profiteraient-ils pas d'Internet pour échanger, comme l'ont fait et continuent de le faire, à leur niveau, les Clionautes (association de professeurs d'histoire-géographie) ou les professeurs des écoles du Vercors, sur leurs projets, en toute franchise ? De tels échanges les aideraient à éviter certains pièges, à ne pas précipiter l'agenda sous la pression électorale, à être soucieux de généralisation tout en prenant la mesure des particularités du terrain. Difficile ? Et depuis quand la politique serait-elle facile ?

On a souvent réclamé du réseau qu'il soit le moteur de la citoyenneté active et d'une autre façon de faire de la politique.Ce n'est sans doute pas la diffusion des conseils municipaux sur le Web qui nous rapproche beaucoup de cet idéal. Avec l'informatisation des écoles et des collèges les responsables politiques municipaux et départementaux se trouvent face à un défi qui leur donne une occasion sérieuse de faire, effectivement, de la politique autrement.


ote@worldnet.fr

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