ote2.gifEditorial par Serge Pouts-Lajus


L'ordinateur n'est-il qu'un outil ?

Il y a quelques semaines, Umberto Eco, interrogé dans Libération, faisait cette déclaration un peu surprenante : "  L'école doit apprendre à programmer et pas seulement à utiliser des logiciels. J'ai commencé à travailler avec les ordinateurs en 1983. A l'époque, il fallait programmer et donc penser avec la logique de l'ordinateur. Mes étudiants d'alors sont aujourd'hui très forts. Ceux qui sont venus après, avec Mac et Windows, et ne font que répondre à des questions ou cliquer sur des icônes, sont perdus. Si on enseigne à un enfant à programmer en basic ou en pascal, cet exercice mental énorme le rendra maître de l'ordinateur. "

Rappelons-nous. Dans les années 80, le débat sur le statut de l'informatique dans l'éducation commençait souvent par cette question : l'ordinateur doit-il être objet ou outil d'apprentissage ? L'informatique doit-elle constituer une discipline en tant que telle ou bien n'est-elle qu'un outil au service de toutes les autres disciplines ? Objet pour certains, outil pour d'autres, et bien sûr objet et outil pour ceux qui se méfiaient des positions trop tranchées. Aujourd'hui, l'affaire paraît entendue ; les TIC sont un outil au service des objectifs généraux de l'éducation, rien que cela. Et l'on entend souvent dire : l'ordinateur n'est qu'un outil ; sans que personne ne trouve à y redire, ou ne l'ose.

Eh bien, encouragés par Umberto Eco, osons…

Il nous semble au contraire utile de réanimer cette vieille querelle d'outil et d'objet. Le mot outil d'ailleurs est mal choisi : mieux vaudrait parler d'instrument. L'outil sert à travailler la matière, l'instrument à élargir le champ des perceptions humaines. Le marteau est un outil, le téléscope un instrument. Sauf à considérer l'éducation comme un travail sur la matière cérébrale, il serait plus juste de ranger l'ordinateur avec le téléscope qu'avec le marteau. Mais ce simple rappel lexical permet de révéler un ressort caché. Dire que l'ordinateur n'est qu'un outil et qu'il n'est que cela, c'est lui refuser un statut supérieur, par exemple celui d'instrument ou mieux encore celui d'objet culturel. Cantonné dans son rôle d'outil, l'ordinateur occupe une position inférieure, celle d'un objet dont la seule valeur est d'être utile.

Mais ne voir dans les ordinateurs et plus généralement dans les objets techniques que leur fonction utilitariste, c'est refuser de les accepter pour ce qu'ils sont en réalité. La reconnaissance officielle de la science et la technique comme parties intégrantes de la culture fait en effet des objets techniques, des objets culturels au même titre que les objets esthétiques.

C'est Gilbert Simondon qui a le mieux défendu la cause des objets techniques dans la culture. Sa pensée, toujours actuelle, devrait encourager ceux qui s'interrogent sur la place de la technique et en particulier des techniques d'information et de communication dans l'éducation, à contester les positions méprisantes dévalorisantes à l'égard de la technique et de ceux qui la connaissent et la pratiquent.

" L'opposition dressée entre la culture et la technique, entre l'homme et la machine, est fausse et sans fondement ; elle ne recouvre qu'ignorance et ressentiment. Elle masque derrière un facile humanisme une réalité riche en efforts humains et en forces naturelles, et qui constitue le monde des objets techniques, médiateurs entre la nature et l'homme.

La culture se conduit envers l'objet technique comme l'homme envers l'étrangers quand il se laisse emporter par la xénophobie primitive. Le misonéisme [refus de ce qui est nouveau, goût pour la routine] orienté contre les machines n'est pas tant haine du nouveau que refus de la réalité étrangère. Or, cet être étranger est encore humain, et la culture complète est ce qui permet de découvrir l'étranger comme humain. De même, la machine est l'étrangère ; c'est l'étrangère en laquelle est enfermée de l'humain, méconnu, matérialisé, asservi mais restant pourtant de l'humain. La plus forte cause d'aliénation dans le monde contemporin réside dans cette méconnaissance de la machine, qui n'est pas une aliénation causée par la machine, mais par la non-connaissance de sa nature et de son essence, par son absence du monde des significations, et par son omission dans la table des valeurs et des concepts faisant partie de la culture.

La culture est déséquilibrée parce qu'elle reconnaît certains objets, comme l'objet esthétique, et leur accorde droit de cité dans le monde des significations, tandis qu'elle refoule d'autres objets, et en particulier des objets techniques, dans le monde sans structure de ce qui ne possède pas de significations, mais seulement un usage, une fonction utile. "

Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets techniques


ote@worldnet.fr

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