Editorial
par Serge
Pouts-Lajus
Claire, élève de seconde, rencontrée un samedi après-midi de février à la Cyber Base de Saverne (lieu d'accès public aux NTIC réalisé par la communauté de communes de la région de Saverne et la Caisse des Dépôts et Consignation, voir cyber-base.com), recherche des informations sur le Web à propos du Président de la République. Elle vient de consulter en particulier le site de l'Elysée (elysee.fr) où elle a visiblement trouvé ce qu'elle cherchait. Pourquoi s'intéresse-t-elle à cela ? Son professeur d'Histoire a fait un cours sur les institutions de la République. Mais pourquoi donc cette recherche complémentaire sur le Web ? un devoir à faire ? un exposé à préparer ? Non, elle voulait simplement " vérifier que ce qu'a dit le prof est correct. " Ce sont les mots qu'elle emploie. Et quel est le verdict ? : " ça va ". Entendez : ce que j'ai trouvé sur le Web n'est pas contradictoire avec ce que le prof nous a dit. C'est tant mieux pour tout le monde
Cette anecdote peut inspirer plusieurs types de commentaires. Un commentaire alarmiste : les élèves douteraient-ils de ce qu'on leur enseigne ? Auraient-ils perdu confiance en leurs enseignants, ou pire, chercheraient-ils à les mettre en défaut ?
On peut donner de cette anecdote une interprétation plus nuancée. Si, au lieu de se trouver hors de l'école et devant un écran, cette élève s'était trouvée à la bibliothèque de son lycée, plongée dans un manuel scolaire ou une encyclopédie généraliste, parcourant l'article " Président de la République ", aucun de ces commentaires ne serait de mise, et Claire elle-même aurait sans doute parlé autrement : je travaille mon cours, j'approfondis ce qu'on a fait en classe. Mais dans ces circonstances, elle parle de vérification. Peut-être les mots lui manquent-ils pour le dire autrement. Il serait en effet plus juste de parler de rapprochement : elle confronte ce que son professeur lui a dit à propos des attributions du Président de la République avec ce qui en est dit sur Internet. Cette confrontation est pour elle un moyen de vérifier, sans arrière pensée, qu'entre l'une et l'autre version, il n'existe pas de contradiction.
Les livres sont la source d'information principale des enseignants : ils le rappellent de façon insistante et stigmatisent le faible niveau de lecture de leurs élèves. Implicitement, pour cette jeune élève de seconde, il ne fait pas de doute que le savoir énoncé par son professeur correspond, presque mot pour mot, à celui qu'elle retrouve dans les livres dont il est en quelque sorte la forme vivante et pédagogique. Mais Internet et le Web ne sont généralement pas donnés par les enseignants comme des sources de savoir, d'où la curiosité que peuvent éprouver certains jeunes à " aller voir de quoi il retourne ".
On peut alors se poser la question : la Présidence de la République qui est sur Internet est-elle la même que celle dont a parlé le professeur et qui est aussi celle des livres ? Eh bien, non. Certes, l'une et l'autre sont des versions transposées d'une réalité qui reste irréductible à toute description mais elles en sont deux transpositions différentes, chacune avec ses qualités et ses défauts. La forme de transposition de la réalité qui est celle du Web possède des qualités de proximité avec son modèle réel que n'a pas la transposée pédagogique livresque. Et, de façon symétrique, cette dernière possède des qualités de distance, de clarté et d'indépendance dont le Web ne peut pas se prévaloir. Mais ce que tout élève animé d'un sincère désir d'apprendre cherche à atteindre, c'est, au-delà des transpositions, la réalité des choses elles-mêmes : la République, l'Elysée, Jacques Chirac.
Ecouter un enseignant, lire un livre, un journal, regarder une émission de télévision, en parler avec des amis, consulter des sites Web, toutes ces actions sont susceptibles d'apporter à Claire autant de versions partielles, distinctes et transposées d'un unique objet réel, dans son cas, une institution politique. C'est de l'ensemble des versions et par leurs croisements holographiques qu'elle construira une représentation personnelle, une connaissance.
Claire fait donc bien son travail d'élève
en consultant le Web en ce samedi matin. Mais son professeur qui
ne l'a pas invité à le faire, qui ne lui a pas recommandé
les sites les plus intéressants, tout simplement parce
qu'il ne les connaît pas lui-même, peut-il en dire
autant ? Tout enseignant animé par un sincère
désir, non pas seulement d'enseigner convenablement, mais
aussi de voir ses élèves apprendre, sait bien que
son discours n'est que l'une des sources de construction de connaissances.
Le Web représente une forme nouvelle de médiation
des savoirs dans laquelle les enseignants doivent s'engager avec
force parce que, contrairement à la presse et à
la télévision, le réseau lui donne un pouvoir
de diffusion et de contagion incomparables. Les élèves
ont autant besoin d'être guidés sur le Web que dans
les bibliothèques.