ote2.gifEditorial par Serge Pouts-Lajus


Pionniers et colons

Education 2000, le colloque qui s'est tenu récemment à Parthenay a donné lieu à de très intéressantes présentations, en ateliers ou en démonstrations, de réalisations pédagogiques exploitant les technologies d'information et de communication, provenant d'enseignants du primaire et du secondaire, de toutes disciplines, d'inspecteurs de l'Education nationale, d'associations et d'artistes. Tous ont eu la possibilité d'exposer les résultats de certains de leurs travaux, d'en décrire le processus et d'analyser, avec l'ensemble des participants, le mouvement d'ensemble dont ils sont les acteurs. Les actes de cette intéressante manifestation dont on espère qu'elle deviendra annuelle sont disponibles à : http://www-eurisco.onecert.fr/events/education2000

La problématique de généralisation des usages pédagogiques des TIC était à l'ordre du jour de Parthenay avec cette interrogation : comment passer d'un phénomène pionnier à une généralisation des usages ? Bonne question en effet qui aurait pu tout aussi bien être formulée d'une façon plus affirmative puisque nous nous trouvons à l'évidence dans ce moment de transition où les pionniers se sentent rejoints par une masse importante de colons. Pierre Moeglin a bien montré combien l'école était, pour des raisons structurelles profondes tenant notamment à la liberté d'initiative individuelle laissée à chaque enseignant dans sa classe, en permanence fascinée par l'innovation et, pour les mêmes raisons, incapable de s'y abandonner autrement que par des expérimentations sans lendemains. Jean-Louis Durpaire s'est démarqué de l'image du grand paquebot impossible à gouverner avec souplesse en faveur d'une vision plus éclatée : celle d'une flottille, immense certes, mais pilotable par la formation, l'accompagnement, la programmation. Michel Hervé a expliqué que le mouvement n'est possible, pour les individus comme pour les collectivités, qu'à partir de ce qu'il appelle une position de métastabilité qui est tout à la fois psychologique, culturelle, sociale et économique.

La généralisation des usages d'Internet à l'école se réalise aujourd'hui dans une double dynamique : contamination par le bas, via des communautés délocalisées d'enseignants, et imposition par le haut, à des échelons divers (dotation systématique d'équipements par les collectivités locales et formations académiques). La question d'une possible similitude entre les pratiques des pionniers, aujourd'hui bien connues, et celles de la grande masse des colons qui s'approchent se pose : la généralisation des usages se fera-t-elle à partir des modèles bâtis par les pionniers ? Les pratiques des pionniers préfigurent-elles celles des colons ? Est-il utile de constituer une base de données de l'innovation où les nouveaux colons viendront nourrir leur inspiration ?

Les pionniers défrichent de nouveaux espaces que les colons viendront ensuite civiliser dans un projet qui s'inscrit dans la continuité et dans une perspective de redondation. La similitude entre la conquête de l'Ouest américain et celle de l'Internet est frappante. Dans les deux cas, les pionniers sont dans une situation de rupture : c'est parce qu'ils jugent insupportable la situation qu'ils connaissent ou qu'il s'y sentent eux-mêmes indésirables que, poussés par un sentiment d'urgence, ils choisissent d'investir d'autres territoires. Mais les colons qui les suivent ne leur ressemblent pas et ne peuvent pas s'identifier à eux.

Dans un premier temps, les colons n'ont d'autres choix que de s'appuyer sur l'expérience des pionniers et sur leur connaissance du terrain. Mais même si les colons conservent une dette morale à l'égard des pionniers qui ont pris les plus grands risques et fait preuve du plus grand courage, l'œuvre de civilisation dont ils sont les agents apporte avec elle l'héritage de la tradition sur laquelle de nouvelles représentations seront bâties et qui renieront en partie celles des pionniers. Pour ne prendre qu'un exemple dans le domaine des technologies éducatives : alors que les pratiques des pionniers investissent très souvent le domaine du multidisciplinaire, celles des colons s'inscrivent bien davantage dans le champ des disciplines classiques. Suivant le point de vue que l'on adoptera, celui du pionnier, amer d'être rejoint et peut-être renié, ou bien celui du colon, ébloui par les nouveaux espaces qui s'ouvrent à lui, une telle évolution pourra être jugée comme une régression ou comme un progrès.

Sur ces questions, les cultures ne partagent pas les mêmes points de vue. Aux Etats-Unis ou en Angleterre, le statut de pionnier est très valorisé ; en France, il l'est moins, probablement parce que nous avons un appétit de généralisation plus grand qu'ailleurs.


ote@worldnet.fr

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