Editorial
par Serge
Pouts-Lajus
Le débat qui s'est engagé récemment entre François Dubet (http://www.liberation.fr/quotidien/debats/juin00/20000606a.html) et Jean-Luc Mélenchon (http://www.liberation.fr/quotidien/debats/juin00/20000609a.html) dans les colonnes de Libération nous change agréablement, par son intérêt et par la qualité des arguments échangés, de celui qui vit s'affronter, pendant de longs mois et si vainement, les pédagogues et les anti-pédagogues.
Dubet et Mélenchon s'opposent sur le maintien du collège unique mais ils se rejoignent pour refuser l'assimilation qui est faite par l'école, on a envie de dire depuis des siècles, entre culture technique et mauvais niveau scolaire. Dubet souhaite que l'on "conçoive la technologie et l'art de fabriquer comme autre chose qu'une activité dégradante " et que l'on ne puisse plus dire à un élève : " Si tu restes aussi faible, tu finiras en techno ". Mélenchon rappelle, de son côté, que la hiérarchie des savoirs dans la culture renvoie à une hiérarchie sociale : " Je proteste contre la hiérarchisation des formes d'intelligence chaque fois que je la détecte. Je sais qu'elle sera toujours socialement connotée ".
La réhabilitation de la culture technique est réclamée, sans succès, depuis si longtemps, et les raisons de cet échec sont si bien connues, que nos débatteurs passent sur le sujet sans s'attarder. Peut-être ne devraient-ils pas.
L'exploitation sociale de la hiérarchisation des savoirs dans l'éducation renvoie en effet à une autre exclusion, celle de la technique du champ de la culture classique où, seul l'objet esthétique ayant droit de cité, l'objet technique se voit refoulé " dans le monde sans structure de ce qui ne possède pas de significations, mais seulement un usage, une fonction utile " (Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets techniques). On peut aujourd'hui, en France, se dire et se sentir cultivé, sans rien connaître de la mécanique ou de l'électronique et en n'ayant avec les objets techniques que des relations strictement utilitaristes. La tradition occidentale d'une culture déséquilibrée est, comme l'a si bien montré Simondon, sans justification.
Ni le ministre de l'éducation nationale ni celui de la culture n'ont le pouvoir de renverser des hiérarchies sociales et culturelles qui sont enracinées dans l'histoire et les mentalités, et qui lient des groupes sociaux avec des catégories de savoirs. Mais rien ne les empêche d'agir sur l'une des extrémités du problème en introduisant la technique et l'objet technique dans le champ de l'action culturelle et de l'action éducative, aussi souvent qu'ils le peuvent. Equilibrer la culture telle qu'elle est pratiquée dans les institutions scolaires aura pour effet de requalifier, sur le plan culturel, les personnes et les groupes sociaux qui connaissent la technique.
S'il est intéressant de reprendre aujourd'hui, avec un certain optimisme, les analyses que Gilbert Simondon faisait en 1958 sans être entendu, c'est bien sûr à cause de l'irruption, dans le champ culturel, de ces nouveaux objets rassemblés sous le titre " technologies d'information et de communication ". Le sort réservé à ceux qui possèdent une culture de l'électronique, de l'informatique et des télécommunications n'est déjà plus comparable à celui que l'on réservait jadis à ceux qui connaissaient la mécanique et l'électrotechnique. Le multimédia s'est fait une place dans la culture : plus de cent " Espace Culture Multimédia " ont été créés depuis 1998 dans des institutions culturelles par le ministère de la Culture et de la Communication. L'internationalisation des échanges interpersonnels, amplifiée par l'usage des réseaux, nous met de plus en plus aisément en contact avec des cultures, celles des Etats-Unis, de l'Angleterre mais aussi de l'Allemagne, où l'on réserve un meilleur traitement que chez nous à la technique et aux compétences qui lui sont associées. L'état des choses a donc changé.
La création, sinon de filières, du
moins d'options technologiques lourdes dans les collèges,
mais aussi dans les lycées, ne provoquera pas l'effet-poubelle
que redoutent Dubet et Mélenchon. De nouveaux objets entreront
dans la culture et dans l'éducation, et avec eux, de nouvelles
populations d'enfants issus de classes qui en étaient tenues
jusqu'à présent écartées.