Editorial
par Serge
Pouts-Lajus
Cette année, l'OTE était représenté à l'université d'été de la communication d'Hourtin dans une table ronde consacrée à la téléformation. Plusieurs intervenants, de la tribune et de la salle, ont souligné l'accélération très rapide de l'usage d'Internet dans l'enseignement supérieur et la formation continue : " les choses vont très vite, si vite, entendait-on à Hourtin, que si les universités et les organismes européens, en particulier français, ne s'y mettent pas sans tarder, ils seront rejoints et concurrencés par les opérateurs américains, fort déterminés et déjà en avance. "
En aparté, à l'issue de la conférence, certains faisaient observer que bien que les choses aillent vite, tout ce qui fut dit cette année à Hourtin aurait pu l'être l'an passé, exactement dans les mêmes termes : tout va très vite, peut-être, mais sûrement pas les analyses et les commentaires Le thème de la menace américaine, sans cesse annoncée mais dont les signes avant-coureurs tangibles tardent à venir, est devenu un argument un peu rituel et qui finit par lasser. Pour faire entrer un air nouveau et obtenir des avancées substantielles dans les analyses sur la téléformation (ou l'e-formation, peu importe l'appellation), il est à craindre qu'on ne doive plus compter que sur des apports venus de la réalité des pratiques, tant les considérations générales, prospectives et partisanes, semblent avoir été répétées, rabâchées, en vain.
Posons-nous donc aujourd'hui cette question : que se passe-t-il lorsque des dispositifs de formation exploitant les TIC sont mis en uvre, comment sont-ils accueillis et utilisés par ceux auxquels ils sont destinés ? On retrouve ici la problématique des usages, chère à l'OTE. Mais pour que celle-ci puisse être mise en uvre dans le domaine de l'e-formation, encore faut-il que des usages aient lieu et que les organismes responsables de formations en-ligne se donnent la peine d'en observer les effets.
Au cours de la table ronde d'Hourtin, quelques-uns des résultats obtenus par l'OTE dans le cadre de l'observation d'une formation en-ligne, réalisée au printemps dernier et impliquant des chefs d'entreprise et des cadres de PME, ont été évoqués. Ils ont, par rapport aux envolées des visionnaires, un caractère trivial qui peut décontenancer ; de plus, comme tout résultat tiré de l'observation d'usages particuliers, ils se heurtent aux effets de contexte qui empêchent, ou du moins contraignent fortement, l'extension et la généralisation.
Premier constat : la familiarité avec Internet est un préalable à l'utilisation d'un service de formation en-ligne. Ce constat a des conséquences importantes : l'apprentissage d'Internet ne peut jamais commencer par une formation en-ligne ; l'idée d'une initiation en-ligne à Internet est, en elle-même, contradictoire ; la formation en-ligne ne peut s'adresser qu'à des personnes déjà utilisatrices. Un tel constat, s'il s'avérait généralisable, aurait, ne serait-ce qu'en terme de marché ou de public des formations en-ligne, des incidences très importantes.
Deuxième constat : la formation en-ligne est pratiquée aussi bien sur le lieu de travail qu'au domicile, mais chaque usager fait, en ce domaine, un choix exclusif. Les arguments favorables et défavorables avancés par les usagers pour chaque solution, qu'ils soient pratiques (je n'ai pas de machine connectée à la maison) ou symbolique (au bureau, on a toujours mieux à faire qu'à se former), sont en grande partie liés à des profils personnels et professionnels particuliers : une vie familiale riche et un travail posté favorisent la solution bureau tandis que le statut de célibataire et des responsabilités managériales favorisent la solution domicile.
Troisième constat : sans surprise, le problème principal rencontré par les usagers de la formation en-ligne est celui du temps. Tous peinent à trouver le temps de se connecter et de suivre la formation pour laquelle ils se sont engagés. L'observation des cas individuels montre que cette question du temps est en réalité très liée à la motivation des personnes et donc, à des questions de représentation. Un facteur-clé est bien sûr celui du sentiment de solitude ; non pas tant géographique et physique comme on l'a si souvent observé dans la formation à distance traditionnelle, mais une solitude " en-ligne " que l'on ressent sur la plate-forme de formation : " je me connecte et aussitôt je vais voir qui est connecté en même temps que moi ; s'il n'y a personne, je me sens seul et ça ne me donne pas envie de rester. "
Redisons-le encore : la validité de ces constats reste
très dépendante du contexte de l'observation dont
ils proviennent. Cependant, rapprochés d'autres analyses
et d'autres observations, ils pourraient éclairer utilement
les concepteurs de systèmes de téléformation.
Par exemple, en les incitant à ne pas céder trop
vite à l'illusion, pourtant souvent dénoncée,
faisant de l'accès à des bases documentaires, structurées
sous forme de cours en-lignes, le cur des systèmes
de téléformation. L'observation de terrain montre
au contraire que l'abondance de contenus mis en ligne est sans
effet lorsque les attentes des utilisateurs en matière
de synchronisation et de socialisation du processus de formation
ne sont pas sérieusement prises en compte. Au passage,
cette mise au point pourrait rassurer ceux que la menace américaine
continue de faire trembler