Editorial
par Serge
Pouts-Lajus
Dans un éditorial précédent, nous nous interrogions sur les analyses et les pratiques en matière de e-formation. Nous aurons bientôt l'occasion d'approfondir cette réflexion devant la troisième assemblée nationale des responsables de formation réunis à Reims les 16 et 17 novembre par Alain Renault Communication.
Depuis deux ans, l'enseignement supérieur et la formation continue font l'objet d'une offensive tonitruante de la part d'opérateurs privés annonçant le triomphe de l'e-formation avec le même ton emphatique qui accompagne la promotion de tous les e-quelque-chose. Extrait : " La e-formation est portée par une lame de fond qui bouleverse en profondeur nos pratiques. Changements multiples, développement de nouvelles manières de penser et de travailler, les Intranet, l'Internet et plus généralement la nouvelle économie, qui portent la e-formation, battent les cartes du monde de la formation et proposent une nouvelle donne. On peut se demander alors comment ces cartes vont à nouveau être distribuées dans les mois ou les années à venir. " (Former, lettre éditée par Cegos, juin 2000).
Il est facile de pardonner de tels excès de langage au conseil en management ou au vendeur d'e-formation emportés par la passion commerciale. Mais on ne pardonnera pas aussi facilement à l'analyste neutre et encore moins au responsable de formation d'adhérer sans discernement à ce discours extrême et de le convertir, dans les entreprises et les organismes de formation, en mises en uvre concrètes, forcément hasardeuses.
Mais en s'opposant aux " technomaniaques ", on court le risque de se voir soi-même qualifié d'" archéoformateur ". Comment échapper alors au piège si ce n'est en se réfugiant dans une position médiane, raisonnable, mesurée, soucieuse d'éviter les défauts des positions extrémistes. Après avoir soufflé le chaud, c'est finalement à quoi nous convie le rédacteur de la lettre Cegos : " La vérité se situera certainement entre ces deux positions radicales : la e-formation s'imposera à moyen terme à condition qu'elle sache mixer les principes et les méthodes de l'ancienne et de la nouvelle formation. "
Voilà un chemin bien balisé, trop bien Tellement bien, que l'envie nous a pris de ne pas le suivre. C'est ce que nous suggérions en en appelant à l'observation et à l'analyse de la réalité des pratiques, sans hypothèse préalable quant au pouvoir réformateur des outils et des méthodes de l'e-formation. On peut aussi envisager de travailler dans le même sens en considérant l'offre de l'e-formation avec sang-froid, en la confrontant à l'aspiration réformatrice des acteurs de la formation, personnes et organisations, et en se demandant comment l'offre existante peut être mise au service de cette aspiration.
Dans l'offre actuelle d'e-formation, les plates-formes technologiques occupent une place prépondérante. Cette mise en avant s'explique surtout par des considérations de stratégie commerciale : la domination d'un marché, donné comme prometteur, est logiquement perçue par les industriels du secteur comme un enjeu capital. Mais, quoiqu'en pensent les industriels, l'enjeu n'est pas seulement économique. Chaque plate-forme traduit également une certaine conception pédagogique.
Le Préau pilote de très utiles analyses comparatives des plates-formes disponibles. Ces études, régulièrement mises à jour, font référence. Elles montrent que, même si les plates-formes technologiques d'e-formation se distinguent les unes les autres par toutes sortes de caractères, elles ont en commun quelques grandes fonctions : mise en ligne de documents numérisés, tutorat, conversations en direct et en différé, gestion des parcours d'apprenants, fonctions de création de contenus et d'administration. C'est la façon dont ces fonctions sont arrangées ensemble au sein de la plate-forme qui traduit l'orientation pédagogique de ses concepteurs, les modalités d'apprentissage qu'ils considèrent comme principales.
Les systèmes de type " classe en ligne " sont structurés autour d'un outil de communication en direct, une classe virtuelle, permettant à un enseignant distant de présenter des documents et de dialoguer avec les participants. Les systèmes de type " cours en ligne " sont organisés autour d'un ensemble de documents ressources (les cours) offerts de façon ouverte à la consultation de chaque apprenant. Chaque type de système est généralement complété par les fonctions qui lui manquent : banque de documents servant d'illustrations et d'applications du cours pour les systèmes " classe en ligne " ; outils de communication synchrones et asynchrones avec un enseignant, un tuteur, un expert, d'autres apprenants pour les systèmes " cours en ligne ".
On reconnaît là deux grands archétypes pédagogiques : celui de l'enseignement présenciel frontal et simultané, presque toujours associé dans la pratique à des travaux individuels au domicile ou en centre de ressources ; celui de l'enseignement à distance individualisé, souvent complété dans la pratique par du tutorat à distance et des regroupements physiques d'apprenants. Les modèles pédagogiques qui fondent l'architecture des plates-formes d'e-formation ont donc en commun avec les dispositifs traditionnels d'éducation et de formation d'être des panachages des deux mêmes archétypes.
De ce point de vue, la nouveauté n'est pas aussi radicale qu'on le prétend. Rien n'interdit donc d'appliquer à l'e-formation les critères et les méthodes qui permettent habituellement de concevoir et d'évaluer tout dispositif de formation. Mais rien n'interdit non plus que l'e-formation soit le lieu où s'inventeront des formes inédites de panachage ayant un rendement pédagogique supérieur. C'est là que se situe l'enjeu réel de l'e-formation. Le moins que l'on puisse dire est que cette partie de l'histoire n'est pas encore jouée.