ote2.gifEditorial par Serge Pouts-Lajus


Après le salon

Le colloque e-Education, à la préparation duquel l'OTE a été associé, s'est tenu le 22 novembre dans le cadre du salon de l'éducation à Paris. Les actes du colloque sont dores et déjà visibles sous forme d'enregistrements vidéos sur le site du ministère de l'Education nationale (http://www.educnet.education.fr"); ils le seront bientôt sous forme de textes téléchargeables. Les trois intervenants français de ce colloque européen avaient en commun de ne pas être des spécialistes des TICE. Grâce à eux, le débat est sorti des chemins habituels.

Dan Sperber, anthropologue, auteur d'un livre de dialogue avec le philosophe Roger-Pol Droit (Des idées qui viennent chez Odile Jacob) dans lequel il développe d'intéressantes idées sur les fonctions cognitives et sociales des TIC, a adopté un point de vue très élevé en rapprochant les bouleversements que la domestication des plantes et des animaux a provoqué au néolithique avec celui qui voit les hommes d'aujourd'hui créer des communautés délocalisées sur Internet. Pour l'anthropologue, la forme instituée de l'éducation est un épisode récent de l'histoire des hommes dont il prédit qu'il pourrait s'achever bientôt, dans quelques décennies… Mais là où Dan Sperber voit l'apparition de formes radicalement nouvelles de transmission des savoirs comme une évolution positive et inéluctable de l'humanité, François Parot, psychologue et historienne des sciences de l'homme, s'inquiète des conséquences immédiates de ce mouvement de désinstitutionalisation dont elle se demande ce qui, sur le fond, le justifie et quelles en seront les conséquences sur les adultes qui auront été ainsi formatés, par l'e-éducation. La distance mise entre l'enseignant et l'élève, la dissymétrie de leurs positions respectives dans l'institution ne sont pas seulement des rituels, des vestiges du passé dont on pourrait se débarrasser pour mieux s'adapter au monde qui change ; le caractère non-interchangeable des positions occupées dans l'institution scolaire par l'élève et le professeur sont aussi peut-être la condition même de la transmission des savoirs et de l'émancipation des enfants.

Ce n'était pas le rôle de Roger Chartier, historien de la culture écrite, d'arbitrer entre ces deux positions. Rapprochant les transformations provoquées par l'apparition du codex au IVème siècle de celles que pourrait entraîner le texte numérique au XXIème siècle, il pronostique plusieurs décennies de coexistence entre les deux formes du texte, imprimé sur papier et numérisé sur écran ; il rappelle aussi que les mutations des pratiques sont toujours beaucoup plus lentes que les révolutions des techniques ; il reconnaît enfin le caractère profondément innovant du réseau mondial, espace de "construction collective de la connaissance par l'échange des savoirs, des expertises et des sagesses".

Tous trois s'accordent pour nous accorder quelques décennies avant que se réalisent, ou que ne se réalisent pas, les révolutions que les promoteurs de l'e-éducation nous annoncaient pour plus tôt que cela… Ce répit est une bonne nouvelle. Nous pourrons l'employer pour inventer de nouvelles formes de transmission et de création des savoirs qui ne sont pas encore écrites.


ote@worldnet.fr

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