Editorial
par Serge
Pouts-Lajus
Les jeunes sont attirés par l'écran, que ce soit celui de la télévision, de la console de jeu vidéo ou de l'ordinateur. Les ressorts de cet indiscutable attrait ont été finement analysés, dans le contexte familial, par deux sociologues, Josiane Jouët et Dominique Pasquier, dans le cadre d'une étude européenne dont elles ont coordonné le volet français ("Les jeunes et la culture de l'écran. Enquête nationale auprès des 6-17 ans", in Les jeunes et l'écran, Réseaux N° 92-93, p. 25 - 102.). Tout en confirmant la validité du phénomène sur le plan général, l'étude met en relief et analyse l'influence de ces importants facteurs discriminants que sont l'âge, le sexe et l'origine sociale. L'enquête montre également que, contrairement à une idée reçue, l'écran ne détourne pas nécessairement du livre, mais qu'il peut exister une réelle complémentarité entre les médias : " A l'exception des utilisateurs acharnés de la console ou de l'ordinateur, il s'opère une complémentarité des pratiques et une cohabitation harmonieuse entre les différents médias, y compris entre les médias d'écran et ceux de l'imprimé. "
Qu'en est-il en milieu scolaire ? Dans les établissements où nous conduisons des observations d'usages, les enseignants confirment l'attrait des jeunes pour les écrans, notamment des ordinateurs, mais ils le relient souvent à une désaffection progressive pour l'écrit, non seulement dans sa version imprimée, mais aussi lorsqu'il est affiché à l'écran. Contrairement à celui de la télévision et de la console, l'écran de l'ordinateur et, en particulier, de l'Internet, affiche du texte dans une proportion très importante. Or, ce que les enseignants nous disent observer chez les élèves consultant des pages Web, c'est le rejet du texte et une préférence systématique pour l'image et surtout pour l'image animée : " Devant l'écran, ils sont plus motivés que devant le livre. Mais s'il y a du texte, ils ne lisent pas. Ce qu'ils aiment, c'est qu'il y ait des images et que ça bouge. " Cette préférence est revendiquée par beaucoup de ces adolescents, amateurs du Web, qui mesurent la qualité d'un site au nombre et à la sophistication de ses séquences Flash. Mais elle n'est pas absolue : ces mêmes adolescents qui prétendent n'apprécier que l'image et le son passeront pourtant des heures, face à un écran de chat, se livrant avec passion à ce qu'ils disent le moins aimer : lire et écrire, dans le silence
C'est qu'en réalité, pour comprendre l'usage d'Internet, comme de tout instrument, on ne peut séparer les conditions de la mise en uvre des fonctions techniques et les finalités intériorisées de l'usage, c'est-à-dire les intentions de l'usager. C'est probablement lorsque les objectifs d'usage sont imposés de l'extérieur et, par conséquent, qu'ils sont le plus faiblement liés à une intention ou à un projet personnel, que peut se manifester la préférence pour les médias qui apportent le plus de satisfaction immédiate. S'il s'agit de musarder sur le Web sans but précis ou bien de rechercher des documents relatifs à un sujet choisi par l'enseignant, mission dont on ne dira jamais assez qu'elle est, en elle-même, de peu d'intérêt pédagogique, les élèves s'orienteront spontanément vers les images et le mouvement, ne s'intéressant éventuellement au texte que pour le copier/coller, pensant ainsi satisfaire à bon compte leur donneur d'ordre. A l'inverse, dans le cas du chat, l'usager se trouve dans la situation très stimulante d'une quête, librement consentie, de liens amicaux et amoureux. L'écrit, média reconnu par l'expérience comme étant le plus efficace relativement aux buts poursuivis, est alors adopté sans hésitation et sans retenue.
La préférence pour l'image n'est donc pas une valeur absolue chez les jeunes. Le chat n'est pas le seul contre-exemple d'un attrait pour l'écrit d'écran ou du moins de sa reconnaissance. Dans un registre plus scolaire on se rappellera le témoignage d'un professeur d'allemand recueilli il y a quelques années à Albi : " Comme ce sont des élèves débutants, ils rechignent à lire des textes en allemand. Pour préparer un voyage en Allemagne, ils sont allés sur la page Web de la ville de Düsseldorf ; et là, j'ai été surprise de voir qu'ils faisaient l'effort de déchiffrer les textes du site, en allemand bien sûr ; mais sans se plaindre et sans dire qu'ils ne comprenaient pas. " Dans cet exemple, les documents ont été acceptés dans leur totalité, textes compris, tout simplement parce qu'ils résultaient d'une recherche dont les objectifs, authentiques et reconnus comme tels, nécessitaient la lecture et la compréhension.
Pour éviter les fausses pistes et réussir à
mettre les élèves dans cette situation que Josiane
Jouët et Dominique Pasquier appellent " cohabitation
harmonieuse des médias ", il faut que l'usage
des instruments technologiques soit toujours inscrit dans le cadre
d'activités dont la valeur et la finalité auront
été reconnues au préalable par les élèves.
Il faut aussi ne pas se méprendre sur la nature du Web :
ce n'est pas un lieu de stockage d'informations comme on le dit
souvent et faussement, mais un lieu de circulation, d'échange
et de mutualisation de documents (voir le texte mis en en discussion
Qu'est-ce que le Web?).