Editorial
par Serge
Pouts-Lajus
Dans un texte récent, nous nous sommes interrogés sur la preuve de l'efficacité pédagogique des TICE. Entre l'impossible démonstration à caractère scientifique et l'accumulation d'exemples soutenant la thèse de l'efficacité, ou son contraire, la question nous semblait de nature à ne jamais pouvoir être tranchée. Nous n'avons pas changé d'avis sur ce point. Mais à l'occasion de discussions au cours des semaines passées, nous avons eu l'occasion de proposer quelques enrichissements à la gamme des arguments qui militent en faveur de l'efficacité des TICE. La gamme peut être élargie par le bas en exhibant de nouveaux exemples d'usages de plus en plus précisément décrits et analysés ; mais elle peut également être élargie par le haut, avec des arguments théoriques.
Existe-t-il une théorie de l'apprentissage qui pourrait servir de cadre à la démonstration de l'efficacité des TICE et permettrait de déterminer, de façon générale, les conditions pratiques dans les quelle les TICE sont pédagogiquement efficaces ? La question n'est pas nouvelle. La première réponse qui lui fut donnée est bien connue : c'est celle de l'enseignement programmé. Watson et Skinner ont étendu et appliqué à l'apprentissage humain les résultats obtenus par Pavlov dans le cadre de sa théorie du conditionnement. Ils ont ainsi abouti à une théorie de l'apprentissage appuyée sur des résultats scientifiques. L'idée de Skinner de proposer à l'apprenant les connaissances à acquérir sous forme de " grains " soigneusement classés par ordre de difficulté, à en favoriser l'assimilation puis à en contrôler l'acquisition par un système interactif générant des réactions de renforcement, se présente comme une sorte de démonstration concrète de la théorie comportementaliste de l'apprentissage. La validité de la théorie et l'efficacité de sa mise en uvre sont étroitement dépendantes l'une de l'autre.
La théorie comportementaliste et l'enseignement programmé sont aujourd'hui considérés globalement comme des erreurs, théoriques et pratiques, même si toutes les idées de la théorie n'ont pas été rejetées. Certaines sont, encore aujourd'hui, appliquées par les concepteurs de logiciels éducatifs, ceux qui sont vendus aux familles sous le nom de logiciels d'accompagnement scolaire, mais également nombre de ceux qui sont couramment utilisés dans les établissements scolaires, en mathématiques et en langues notamment.
Quoiqu'il en soit, la plupart des praticiens et des chercheurs ne se réclament plus de la théorie de l'enseignement programmé, notamment lorsqu'ils considèrent la question de l'usage pédagogique d'Internet, technologie particulière parmi les TICE. Leur préférence va vers ce qu'on appelle aujourd'hui le constructivisme, ensemble disparate de contributions philosophiques, psychologiques et même technologiques avec le célèbre Logo de Papert. Jean-Jacques Rousseau est considéré comme le précurseur de l'école pédagogique constructiviste, son premier théoricien. La thèse qu'il a développé dans L'Emile ne prétend pas être une théorie scientifique ; elle repose sur des arguments qui sont essentiellement empiriques et philosophiques. Ces idées ont fait l'objet de nombreuses mises en pratique : Pestalozzi et bien d'autres après lui ont appliqué concrètement les idées contenues dans l'Emile. Rien n'empêche de rechercher, dans la théorie de Rousseau, des arguments qui pourraient être exploités en faveur d'un usage des TICE qui se situerait dans ce courant de pensée.
Quelles vertus pédagogiques Jean-Jacques Rousseau aurait-il trouvé à Internet s'il l'avait connu ? Cette question anachronique est, bien sûr, un jeu. Imaginons un chapitre supplémentaire de l'Emile intitulé Emile découvre le Web ; sur quels arguments pédagogiques s'appuierait-il ?
Dans l'Emile, Rousseau ne cesse de mettre son élève au contact des choses telles qu'elles se présentent dans la nature, dans leur cadre d'origine. Il se méfie des médiations, des mises en forme destinées à l'enseignement : les choses ! les choses plutôt que les signes ! dit-il. Et emporté par son élan, il s'écrie : Je hais les livres ! Aurait-il reconnu dans Internet un autre moyen d'accès à des sources authentiques de savoir ? On peut le penser. En tous cas, il ne fait aucun doute que les arguments de Rousseau en faveur d'un accès direct aux choses pourraient être reconvertis en arguments théoriques en faveur de l'usage pédagogique d'Internet. Dans le vocabulaire d'aujourd'hui, on dira : Internet est un instrument de réduction de la transposition didactique. L'idée est la même.
Robinson Crusoé est le seul livre qui trouve grâce
aux yeux de Rousseau, parce que, dans ce livre, on voit un monde
se construire et que c'est précisément cela que
Rousseau veut montrer à Emile : ce que fait Robinson
en construisant un monde nouveau sur son île, tu le fais
toi aussi en construisant tes connaissances. On trouve dans cet
argument la deuxième raison qui fait que Rousseau n'aurait
pas hésité à mettre Internet dans les mains
d'Emile : c'est que le Web est, comme l'île de Robinson,
un laboratoire où quelque chose se crée. Internet
n'est pas une bibliothèque où l'on range les savoirs
construits, mais un laboratoire, une arrière-cuisine, une
rue grouillante où se construisent et se négocient
des savoirs nouveaux, dans la contradiction, l'incertitude, l'erreur,
parfois dans la fureur. Plutôt que de rester sagement assis,
attendant que le maître lui apporte des savoirs mis en forme,
l'élève, lui-même en plein bouillonnement
cognitif, gagnera beaucoup à visiter le lieu où
s'affrontent les producteurs de savoirs, et mieux encore, en participant
à leurs activités, comme il y est encouragé
par les règles mêmes de fonctionnement du Web. Dans
le vocabulaire d'aujourd'hui, on dira : Internet est un instrument
d'apprentissage vicariant et coopératif. L'idée
est la même.