Editorial
par Serge
Pouts-Lajus
Jean-Eudes Gadenne, co-modérateur de l'excellente liste de diffusion Profs-L (dédiée aux professeurs de lettres de lycée) et animateur du site www.lettres.net ainsi que de La Porte des Lettres , me raconte cette anecdote : " Un jour, je vois passer sur la liste une question formulée de telle façon qu'il était évident qu'elle ne provenait pas d'un enseignant mais, plus probablement, d'un élève qui espérait obtenir par ce moyen astucieux quelque soutien utile pour venir à bout de son devoir de français. Par son mail et sa page personnelle, j'ai réussi à entrer en contact avec ce lycéen malin. Avant de le supprimer de la liste, je lui ai fait observer qu'en déclarant sur l'honneur être enseignant, il avait tout de même commis une faute assez grave. "
Jean-Eudes se demande maintenant si sa liste compte d'autres passagers clandestins, plus discrets que celui-là et qui auraient pu échapper à sa vigilance. Peut-être en effet
Dans les établissements scolaires, sur la porte de la salle des profs, il est écrit : les élèves ne sont pas admis. Mais dans ces nouvelles salles de profs que sont les listes de diffusion où les élèves ne sont pas davantage admis, combien sont-ils en réalité, inscrits sous de fausses identités ? Les jeunes, familiers de ces grands bals masqués que sont les chats, sont friands de tous les déguisements que permet Internet. Rappelez-vous ce dessin : un chien, pianote sur le clavier de son ordinateur et pense en lui-même : " Sur Internet, personne ne sait que vous êtes un chien ".
S'ils existent, de tels cas (je parle des élèves, pas des chiens ) sont certainement très rares ; pour ce qu'on en sait, les élèves n'ont pas l'habitude de rechercher, au-delà des obligations légales, la compagnie des enseignants. Mais cette anecdote soulève, à mon sens, une question plus sérieuse qui est celle de la séparation que l'on observe souvent sur le terrain entre les usages d'Internet par les élèves et par les enseignants.
La proportion d'enseignants et d'élèves disposant d'équipements personnels est aujourd'hui élevée : probablement supérieure à 60% chez les premiers, plus faible chez les seconds mais élevée aussi car, même si le taux d'équipement moyen des familles françaises est inférieur à 25%, on sait qu'il fait plus que doubler dans les familles ayant des enfants scolarisés. Interrogeant les uns et les autres sur leurs usages d'Internet, on aboutit souvent au constat suivant : les enseignants utilisent le mail, sont abonnés à des listes de diffusion, généralement liées à leur discipline, consultent les sites académiques ; les élèves pratiquent les jeux, le chat et visitent les sites Web des acteurs, sportifs, musiciens, jeux vidéos et séries télévisées. Ce tableau est évidemment schématique mais il traduit une séparation réelle : les uns et les autres, sur Internet comme ailleurs, ne fréquentent pas les mêmes boutiques. Cette séparation ne peut pas nous étonner ; et il n'est pas non plus nécessaire de la déplorer. Elle pose cependant un problème lorsque l'on considère le moment où enseignants et élèves se rencontrent pour vivre ensemble des situations éducatives et qu'ils doivent alors envisager un usage conjoint des ordinateurs. Il n'est pas rare que cet usage conjoint ne se réalise simplement pas. Les enseignants, notamment dans l'enseignement secondaire, s'en expliquent ainsi : j'utilise l'ordinateur chez moi, les élèves chez eux ou au CDI, mais lorsque nous nous retrouvons en classe tous ensemble, nous n'en parlons pas et je fais mon cours normalement.
Les élèves et les enseignants, lorsqu'ils ont le choix, lisent des livres qui ne sont généralement pas les mêmes : Harry Potter et Stephen King pour les uns, Philippe Sollers et Paul Auster pour les autres. Mais pour que le cours de littérature soit possible, ils doivent absolument se retrouver ensemble autour d'une même uvre qu'ils connaissent tous. Ce besoin d'un espace commun où la relation pédagogique peut se construire est général : il s'applique aux contenus de l'enseignement mais également à ses instruments, donc aux TICE. Cette espace où l'on se retrouve et où l'on travaille ensemble peut être un site Web repéré par un élève ou par un enseignant et que l'on explorera ensemble, pendant le cours ou en dehors ; ce peut être un dossier de TPE pour lequel il faudra exploiter des ressources numérisées. Ce pourrait aussi être une liste de diffusion, un forum, un chat où élèves et enseignants embarqueraient ensemble, sans que personne ne soit obligé de voyager à fond de cale. C'est la responsabilité des enseignants de vouloir et de faire le nécessaire pour que de tels espaces existent.