ote2.gifEditorial par Serge Pouts-Lajus


Je ne sais pas pourquoi, mais j’aime beaucoup l’informatique…

 

En guise d’éditorial, nous vous proposons ce mois-ci un témoignage, celui d’une jeune femme, Fatima, que nous avons croisée dans l’un des 130 Espace Culture Multimédia (ECM) que le ministère de la Culture a créé au cours des deux dernières années, dans des institutions culturelles, dans toutes les régions de France (voir le site des ECM à l’adresse www.ecm.culture.gouv.fr). Ce texte est extrait d’une étude intitulée « Trajectoires personnelles et projets individuels » qui regroupe les portraits de douze usagers des ECM, particulièrement impliqués dans leur relation à ce dispositif d’accès public à Internet et au multimédia. Etude téléchargeable à :

http://www.ecm.culture.gouv.fr/culture/actualites/politique/ecm/trajectoires-personnelles.rtf

 

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Enfant de l’immigration, Fatima, d’origine marocaine, se trouve orientée très tôt vers une voie professionnelle qu’elle n’a pas choisie et qui ne lui convient pas. On n’en finit pas de s’étonner de la façon dont les questions d’orientation, et en particulier celles qui se posent en fin de collège, sont traitées par le système éducatif national. Il est vrai que les jeunes assument une part de responsabilité dans le choix de leur orientation professionnelle. Si les filles, comme Fatima, qui ne sont pas admises au lycée en raison de résultats trop faibles en fin en troisième, choisissent la coiffure, le secrétariat ou la vente plutôt que les disciplines techniques, c’est aussi parce que ce choix est, pour elles, plus confortable ; il leur permet de rester « avec les copines ». Il n’empêche ; en écoutant le récit de Fatima, on regrette que ses enseignants de collège n’aient pas réussi à discerner le potentiel et la force de caractère qui se sont révélés, chez elle, par la suite.

 

Après un premier départ raté dans la vie professionnelle, Fatima trouve, dans le goût qu’elle a pour l’informatique, la ressource dont elle a besoin pour prendre un nouvel élan. Comment expliquer cet attrait ? On pensait qu’il était rare chez les filles ; il n’en est rien. Après Ginette, la retraitée, en voici un deuxième exemple.

 

Fatima sait qu’il lui faudra du temps pour transformer son goût spontané en qualification professionnelle. Elle constate, et on le regrette avec elle, que, parmi les formations qui lui sont offertes pour construire les bases en informatique qu’elle n’a pas acquises au cours de sa formation initiale, aucune ne paraît adaptée à son profil. On devine qu’une fois encore, pour franchir cet obstacle et en dépit du soutien important que lui apportera l’ECM, elle ne devra compter que sur elle.

 

« J'ai 22 ans. Je suis arrivée du Maroc à l'âge de 11 ans, avec ma mère et mes frères et sœurs, pour rejoindre mon père qui travaillait en France depuis déjà plusieurs années comme ouvrier dans le bâtiment. Je n'avais pas envie de venir mais, maintenant, je préfère vivre ici parce que je ne connais plus rien là-bas : on y va juste de temps en temps pour les vacances. Ma mère regrette toujours le Maroc et mes parents prendront sans doute leur retraite là-bas mais, nous, les enfants, notre vie, c'est ici.

Après la classe de troisième, je suis partie pour faire un BP vente. J'avais choisi ça au dernier moment parce que le problème, c'est qu'il n'y a pas d'informations sur les métiers dans les collèges. Un prof m'a dit : "vous, je vous verrais bien dans la vente", alors j'ai pris ça… Pour quelqu'un qui avait de meilleures notes, on l'orientait plutôt vers la comptabilité ou le secrétariat. De toute façon, toute la classe a été orientée vers trois métiers : le secrétariat, la vente ou la comptabilité… Et on a rempli les formulaires à toute vitesse dans le bus. Et personne n'a fait ce qui avait été prévu…

J'ai arrêté le BP vente au bout d'un an : ça ne m'intéressait pas. Ensuite, j'ai cherché des stages. J'ai fait un stage de vente pendant quatre mois (c'est encore ce qu'on m'a proposé !), puis un autre stage dans un supermarché pendant six mois (à la caisse et dans les rayons), à la suite de quoi j'ai été embauchée comme salariée en remplacement pendant trois mois. Ensuite, j'ai fait des ménages. L'année dernière, j'ai suivi une formation de deux ou trois mois : "choisir son métier". Ensuite je suis partie pour un stage de deux semaines dans une maison de retraite, puis pour un autre de deux semaines dans un magasin, et le troisième, de trois semaines, je l'ai fait au centre culturel. Je connaissais déjà le centre culturel parce que j'y avais été deux ou trois fois avec une association : pour voir des films pendant les festivals, et aussi pour faire de la pratique libre sur les ordinateurs parce que je ne connaissais pas l'informatique et ça m'intéressait. Une personne de cette association m'a dit que je pourrais peut-être faire un stage là-bas ; et j'ai fait une demande et Edith [directrice du centre] a été d'accord.

Le stage a été très intéressant. On nous a mis devant l'ordinateur (on était deux en stage) pour toucher un peu, voir un peu Internet, Photoshop… On a regardé des cassettes vidéo et la documentation. On a aussi observé quelqu'un qui faisait le montage (image et son) d'un film. J'étais vraiment très intéressée, alors on a regardé, avec cette personne de l'association, si je pouvais continuer en stage non rémunéré. On a fait une lettre au service de la Ville et puis, finalement, j'ai été reçue. Et là, ils ont vu que j'avais une très forte motivation, et ils m'ont proposé un remplacement pour une ou deux semaines seulement. J'ai dit d'accord, et j'ai commencé en mai : je faisais deux ou trois heures trois matins par semaine, et, l'après-midi, je faisais le ménage dans un foyer. Et puis, finalement, on m'a donné de plus en plus d'heures en vacations. Et maintenant, depuis le 17 octobre, je suis animatrice à plein temps en emploi jeune, sur le contrat de quelqu'un d'autre qui est parti.

C'est un travail qui me plaît beaucoup : je suis dans l'élément que je voulais, l'informatique. Depuis que j'étais petite, j'avais envie de faire de l'informatique et j'en avais juste fait un tout petit peu à l'école. Je ne sais pas pourquoi mais j'aime beaucoup l'informatique ; on peut faire plein de choses… J'ai appris sur le tas, pendant les deux ou trois semaines de stage : en copiant sur les autres, en suivant les initiations, en utilisant les petits livres guides…  Au début, j'ai eu peur, mais ce n'est pas trop dur, en tout cas pour le début. A partir du moment où j'ai été prise en vacataire, je me suis mise à faire de l'accueil et de l'initiation : s'il y a quelque chose que je n'arrive pas à faire seule, je demande à quelqu'un d'autre.

Je tourne sur les quatre centres. Je préfère celui qui est à la gare parce qu'il y a beaucoup de monde et des gens très différents : des gens qui descendent du train et qui viennent et, ensuite, qui repartent on ne sait pas où… C'est toujours plein et ça tourne bien. J'aime aussi beaucoup le centre culturel à cause du fonctionnement : à côté des écrans d'ordinateurs, il y a les écrans télé pour la documentation vidéo, et il y aussi beaucoup de lecture sur le multimédia, et il y a aussi des ateliers (à la gare, il n'y a que des initiations et de la consultation libre). Je fais partie d'un atelier "fabrication d'images" et on monte en ce moment un CD-ROM : parce que ce qui me plaît le plus, moi, c'est les images 2D et 3D et le graphisme et, là, j'ai encore énormément à apprendre parce que les logiciels sont assez difficiles.

Ce qui me plaît dans l'infographie, c'est de créer autre chose à partir d'une image. Par exemple, à partir d'une image de dinosaure fixe, l'animer, le faire bouger, lui donner un autre aspect, d'autres couleurs, puis lui donner un son, une voix, mettre de la musique… Truquer l'image, en fait. J'aimerais savoir comment on fait. Ça, c'est très difficile, rien à voir avec Windows, Word ou Internet ; j'ai encore un très long chemin à faire… Il faut aussi avoir de l'imagination et le sens du dessin. J'adore le dessin. Je dessine beaucoup depuis que je suis petite : la nature, les vêtements, la décoration de la maison…

Ce que j'aimerais, plus tard, c'est être graphiste infographe, créer des images pour pouvoir travailler dans une structure publicitaire ou là où il y a des images à faire… L'emploi jeune, pour moi, c'est un travail où je me forme. Je me dis qu'il faudrait que je passe deux ou trois ans pour avoir un bon niveau qui me permettrait de rentrer ensuite dans une école : parce que j'ai vu qu'il y avait des écoles spécialisées en infographie… Quand j'étais en stage, j'avais regardé du côté des écoles en informatique et j'avais même écrit. Mais on m'avait dit : non, 21 ans, c'est trop âgé, et c'est trop difficile…

A partir de maintenant, il faudrait que je mette de l'argent de côté pour pouvoir me payer une école plus tard. Ça va être difficile parce que je vais bientôt prendre un appartement indépendant dans un quartier un peu calme : pour le moment, je vis encore chez mes parents dans une cité, mais je n'aime pas les cités… Ceci dit, comme je m'installe avec mon ami (un marocain comme moi, qui finit un doctorat en géologie) et que je partagerai les dépenses avec lui, ce sera plus facile d'économiser que si j'étais seule…

Tout arrive en même temps ! Ou, plutôt, tout ce qui ne m'était pas arrivé avant arrive maintenant… Ce que je voudrais ajouter, c'est que j'ai eu de la chance d'avoir pu continuer en vacataire après mon stage : parce que je pensais qu'après les trois semaines, ça allait être de nouveau la galère… Et j'ai aussi eu beaucoup de chance d'être embauchée sur l'emploi jeune alors qu'on est passés à huit pour le même poste devant le jury et que les autres étaient plus compétents que moi… Je pensais retourner au ménage et à la formation et, finalement, j'ai été embauchée… Ce qui est très intéressant, c'est qu'on travaille et qu'on apprend en même temps ; c'est un poste évolutif. Et c'est intéressant aussi parce qu'au lieu de bloquer un poste, ça laisse la chance à d'autres débutants quand on évolue. Pour moi, j'ai encore un très long chemin à faire, mais je suis confiante : si je suis arrivée jusqu'ici, je peux aller plus loin… ».


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