Editorial par Serge Pouts-Lajus
Il court à propos d’Internet et de ses usages
éducatifs des idées reçues auxquelles on est parfois tenté de souscrire sans
trop y réfléchir, parce qu’elles apportent un argument de poids dans une
démonstration et qu’on leur imagine un pouvoir persuasif fort. Ce sont des
idées consensuelles que personne ne peut ou n’ose contredire. Dans des textes passés
nous en avons épinglé au moins deux : Internet est une encyclopédie - (variante : le Web est une
bibliothèque) et l’ordinateur n’est qu’un outil.
En
voici une troisième à propos de laquelle, j’ose faire un double pari :
-
chacun l’a entendue au
moins une fois ;
-
elle n’est jamais
contredite.
Cette idée est la suivante : l’Internet et le
multimédia éducatifs représentent un gigantesque marché convoité par de grands
groupes industriels privés.
Avant de s’interroger sur la validité de cette assertion, il est intéressant d’expliquer pour quelles raisons elle a tant de succès. C’est, me semble-t-il qu’elle est revendiquée par deux courants de pensée opposés, et même ennemis, tous deux très présents dans les médias, la presse et l’édition notamment. Les conditions pour qu’un consensus se crée sont donc idéales.
Le premier courant est constitué des acteurs du
marché, représentants des groupes industriels auxquels on prête des intentions
de conquête de l’éducation. Deux exemples. A la sortie de la prison où il
venait de passer quelques mois pour malversations financières, l’inventeur des junk
bonds (obligations « pourries »), le nord-américain Richard
Milken, déclarait : l’éducation sera le grand marché du XXIème siècle.
Lorsque le 12 février 2001, Jean-Marie Messier et Agnès Touraine, en lançant le
portail Education.com dont le
nom dit si bien ce qu’il veut dire, déclarent avoir dépensé 25 millions d’Euros
pour un portail dont l’ambition est grande mais ne va pas jusqu’à vouloir
« se substituer à l'Education nationale », tout le monde frémit…
S’ils en parlent, c’est au moins qu’ils y pensent. En particulier, frémissent
les représentants d’un deuxième courant de pensée, celui dont la mission est
précisément de s’opposer aux puissances d’argent et qui se poussent du coude
pour en découdre avec elles. Philippe Val, rédacteur en chef de Charlie
Hebdo est de ceux-là ; son grand rêve, il y a quelques mois, était de
débattre avec Jean-Marie Messier, un adversaire à sa taille, devant les caméras
de Jean-Luc Godard. Il faut également citer le journaliste belge Nico Hirt qui
a fait de la dénonciation du big brother des cartables, une sorte de fond de
commerce (L'Ecole prostituée, l'offensive des entreprises sur l'enseignement,
bientôt en vente en librairie). Tous ces héraults ont fort à faire, non
seulement avec les industriels, mais également avec les institutions politiques
les plus influencées par l’idéologie libérale : l’OCDE en particulier mais
aussi la Commission européenne et bon nombre de gouvernements européens.
Le journal le Monde Interactif s’est fait une
sorte de spécialité de rendre compte de ce combat de titans. Voir deux articles
récents dans un dossier consacré à ce sujet : Internet
va-t-il démanteler l’école ? - (maman, j’ai peur…) et Le
nouvel Eldorado de la Netéconomie - (il m’avait pourtant semblé…).
Toutes ces choses sont bien réelles dans le sens où
les idées et les paroles présentées sont les idées et les paroles réelles de
personnes réelles. Mais une idée fausse est une chose aussi réelle qu’une idée
vraie.
Il manque à ce tapage quelque chose qui pourrait être
tout bêtement la réalité des pratiques d’enseignement et d’apprentissage. Il
suffit de regarder les usages de l’Internet éducatif pour comprendre que les
acteurs privés n’y sont pas à la fête et que, s’ils tentent de se réconforter
en prétendant que l’avenir leur sera plus favorable, l’examen lucide de la
situation et des tendances que l’on peut y percevoir est loin de confirmer ce
pronostic. Pourquoi faudrait-il toujours prendre pour argent comptant ce que
nous disent les dirigeants des grands groupes industriels lorsqu’ils nous
parlent ? Pourquoi faudrait-il croire Vivendi lorsqu’il annonce avoir
dépensé 25 millions d’Euros pour son portail alors qu’une simple visite sur le
dit portail montre que si 25 millions d’Euros ont été dépensés, ils l’ont été
pour autre chose que le portail… Pourquoi faudrait-il toujours prêter
intelligence et perspicacité à ces grands industriels ? Pourquoi tant de bruit
pour le lancement du cartable électronique et si peu lorsqu’il est temps de
tirer les leçons de son expérimentation ?
L’analyse des faits montre que depuis 15 ans, les
grands industriels français de l’édition, Vivendi et Hachette, n’ont jamais
réussi à prendre des positions solides dans le domaine du multimédia
éducatif ; ils n’ont jamais su y maintenir durablement une activité
rentable ; leurs succès ponctuels (Adi pour l’un, l’encyclopédie
sur CD-ROM pour l’autre) ont toujours été plombés par une activité
globalement déficitaire. Plus grave : aucun d’eux n’a réussi à concevoir
et à maintenir des services en ligne ayant un minimum d’audience, sans même
parler de rentabilité. Education.com a été lancée la même semaine que le
Café pédagogique. Comme
nous l’avions prévu, la grande galerie marchande est déserte et le
petit bistro ne désemplit pas.
Si l’idée selon laquelle l’Internet et le
multimédia éducatifs représentent un gigantesque marché convoité par de grands
groupes industriels privés est si rarement critiquée, c’est aussi parce que
ceux qui se hasarderaient à le faire courraient le risque d’être pris pour des
défenseurs et donc des complices objectifs des puissances d’argent. Mais qui,
aujourd’hui, s’oppose le mieux à elles ? Ceux qui prennent leurs menaces
au sérieux et veulent apparaître dans les médias à leurs côtés ou bien ceux qui
crient : le roi est nu ! et se moquent de lui ?