Editorial par Serge Pouts-Lajus
Où
que l’on se tourne cet automne, partout le thème de la sécurité surgit :
terrorisme, meurtres de policiers, délinquance. Dans l’école également, les
inquiétudes montent. En plus de ceux qu’elle n’a pas résolus, voici donc de
nouveaux problèmes pour l’éducation : violence, incivisme et puis le
dernier, celui dont on parle et qui nous touche plus directement : la
sécurité sur Internet. Pornographie, pédophilie, négationnisme, drogue, sectes,
tout ce que notre monde compte d’horreurs et d’abjections se retrouve sur le
réseau, protégé, dit-on, par le climat libertaire qui y règne. En ces temps de
grâce du thème sécuritaire, il devient difficile de garder la tête froide. Les
opinions s’affrontent durement, deux camps se forment, les positions médianes,
sous le feu, deviennent intenables ; impossible de ne pas choisir entre le
parti de la sécurité et celui de la liberté. La question des usages d’Internet
dans les établissements scolaires mérite pourtant mieux qu’un traitement à
chaud, dans la panique.
Comme
toujours, c’est l’oubli, ou plutôt l’occultation du réel qui entretient la
passion et aveugle. Prenons deux exemples récemment rencontrés. Le premier est
banal et emblématique. Dans un collège, pendant un cours de technologie, un
élève, profitant de ce que son professeur est occupé loin de lui, se connecte
sur un site pornographique et en imprime une page. Repéré, il est conduit chez
le Principal qui le punit et, la faute étant considérée comme grave, convoque
les parents pour les informer directement. La gravité de la faute, justement,
est affaire d’appréciation. L’équipe pédagogique et la direction voulaient frapper
fort et prévenir de possibles récidives. Une grande partie des incidents
relevés et craints dans les établissements scolaires à propos d’Internet sont
de ce type. Mais quoique l’on en dise, ils sont rares. Ils frappent les esprits
mais les observations montrent que, au moins dans les milieux publics mixtes,
la connexion sur des sites pornographiques est exceptionnelle et lorsque cela
se produit, elle est toujours une provocation ponctuelle.
Face
à ces incidents, deux attitudes sont possibles. La première consiste à
responsabiliser les élèves et à leur faire sentir et comprendre que se
connecter intentionnellement sur un site pornographique est une faute grave,
comme celle de venir au collège avec une revue du même genre sous le bras. La
deuxième est de libérer les acteurs humains, élèves, enseignants et
responsables administratifs, de leurs responsabilités en filtrant l’accès
Internet grâce à un logiciel spécialisé. C’est une solution qui rassure les
enseignants et les parents. Les deux attitudes sont légitimes ; elles sont
toutes deux pratiquées, dans des proportions qu’il serait intéressant de
connaître.
La
solution qui fait reposer la sécurité sur la responsabilisation individuelle et
la régulation du groupe est supérieure à celle du filtrage, du point de vue de
l’éthique et de l’éducation. Il est facile d’en faire l’éloge ; en
particulier, lorsque l’on n’a pas soi-même la responsabilité d’un établissement
scolaire… Je dois à la vérité de dire que les deux professeurs de technologie
qui m’ont raconté l’histoire reprise plus haut ont fini par se rendre à la
solution du filtrage ; il leur a semblé qu’elle encouragerait leurs
collègues à se servir du réseau. Ils ne se trompaient pas.
Deuxième
exemple, lu dans la presse celui-là. Pendant un cours d’histoire sur la
deuxième guerre mondiale, les élèves d’un lycée pilote racontent qu’ils ont
visité un site négationniste. Dans ce lycée, les professeurs ont établi une
liste blanche, composée des seuls sites Web dont l’accès est autorisé. Mais
dans la liste, surprise, se trouve donc au moins un site négationniste,
pourtant interdit par la loi française. On voit par là que même lorsque les
professeurs font office de filtre, il peut passer à travers lui des documents
peu recommandables.
On
pourrait démontrer, à coups d’exemples, que des différentes solutions connues
de sécurisation de l’Internet scolaire, responsabilisation et éducation des
élèves, logiciels de filtrage, limitation d’accès à des sites autorisés,
solutions qui, suivant les circonstances, peuvent être combinées, aucune n’est
parfaitement sûre. Pas même celle, radicale, qui consisterait à bannir Internet
des établissements scolaires. Ce qui n’entrerait pas par le réseau le ferait
par voie de disquette et si l’on s’avisait de chasser les ordinateurs de
l’école comme le suggèrent certains, il resterait les portables. Heureusement,
rien aujourd’hui ne permet de penser que les risques de l’Internet soient
importants. Des solutions existent pour les limiter. Que demander de
plus ?
Nous
commençons à peine à percevoir le vaste potentiel pédagogique du réseau et,
simultanément, nous découvrons qu’il comporte quelques dangers. Il n’y a là
rien de particulier. Une visite au musée ou une semaine en classe verte sont
des activités éducatives bien intéressantes ; mais pour les réaliser, il
faut accepter de monter dans un autocar…