Editorial par Serge
Pouts-Lajus
Les données démographiques
concernant la population enseignante française montrent très nettement que nous
sommes entrés dans une phase de transition qui verra une génération, celle du
baby-boom, quitter progressivement le système éducatif, remplacée par une autre
dont le recrutement inquiète et mobilise les responsables nationaux depuis plusieurs
années. D’ici à 9 ans, 50% des professeurs actuellement en poste seront en
retraite. La formation professionnelle et continue est moins touchée par ce
phénomène car le renouvellement des formateurs y est plus rapide. Mais quoique
de plus en plus nettement minoritaire, la génération des aînés continue
d’occuper, dans le système éducatif français, une place prépondérante, de façon
très concrète par le nombre de postes de responsabilité qu’elle monopolise,
mais également, de façon plus symbolique, par sa présence dans l’espace public.
Les opinions exprimées, par exemple dans les médias, sur l’éducation reflètent
plus souvent les analyses et les débats de la génération qui part dont il n’est
pas certain qu’ils coïncident avec ceux de la génération qui arrive.
La génération lyrique,
comme la qualifie François Ricard (éditions Climats, 2001), aime les grandes
envolées, l’emphase, la dispute, l’invective ; elle génère ses extrémistes
qui s’empoignent et occupent ainsi la scène sans relâche. Une telle obstination
de la part d’une génération qui s’enorgueillit volontiers de ses révoltes
passées, peut amuser ; en tous cas, elle n’amuse pas Louis Chauvel (Destin
des générations, PUF, 1998) qui lui reproche d’avoir construit une partie
de sa prospérité sur le dos des nouvelles générations.
Les enseignants et
formateurs de la génération qui s’en va portent sur leurs nouveaux collègues un
regard qui est parfois condescendant. Formés dans les années 60, les premiers
se sont engagés dans un métier, le plus beau du monde, un métier pas
comme les autres. Les seconds qui furent leurs élèves, eux, n’ont pas choisi un
métier, mais une profession. D’un mot, la différence est faite :
eux, ne sont que des professionnels… Il va pourtant bien falloir leur
céder la place à ces professionnels ; et s’intéresser à eux, autrement
qu’avec dédain.
Au cours d’une observation
de terrain conduite par l’OTE tout au long de l’année scolaire 2000-2001, nous
avons interrogé près d’une centaine d’enseignants de tous âges, dans des
collèges de la Vienne et des écoles de Besançon. Le rapport de cette enquête
portant sur les effets de la généralisation des équipements informatiques dans
les écoles et les collèges devrait être publié au début de l’année 2002. Aucune
statistique concernant le niveau d’informatisation des enseignants selon leur
âge n’est disponible. Mais on ne prend guère de risques en faisant l’hypothèse
que les jeunes enseignants sont statistiquement plus équipés et des usagers
plus fréquents, à titre personnel et professionnel, que leurs aînés.
L’ancienne génération a
rencontré l’informatique en position d’enseignant tandis que la nouvelle l’a
connue en position d’élève ou d’étudiant. Les plus jeunes enseignants
d’aujourd’hui étaient des écoliers au moment du plan IPT de 1985. Les souvenirs
que les uns et les autres en ont et ce qu’ils en ont retiré sont évidemment
sans rapport. Pour les premiers, la question des TICE s’est posée d’une façon
qui fut parfois brutale. En majorité, ils n’y ont pas adhéré. Dans les écoles
et les collèges, la cause de l’informatique était souvent défendue par des
militants de la programmation ou de bouleversements pédagogiques particuliers,
parfois radicaux, comme ce fût le cas avec Logo dans l’enseignement
primaire. Au collège, l’informatique s’est trouvée, dans de nombreux cas,
cantonnée au cours de technologie. Pendant ce temps, ceux qui allaient devenir
enseignants découvraient l’informatique des PC, en famille et à l’université,
selon une approche que l’on pourrait qualifier d’utilitariste, en opposition à
la démarche plus militante et culturelle qui fût celle de la génération
précédente. D’abord réservée aux pionniers, l’ordinateur est progressivement
devenu une machine ordinaire, bêtement utile, dont il faut savoir se servir.
Notre enquête montre que les attitudes de scepticisme ou d’hostilité à l’égard
des TICE tendent globalement à devenir plus rares, voire même à disparaître, à
mesure que l’âge des professeurs interrogés diminue.
Chez la plupart des jeunes
enseignants que nous avons rencontrés, la continuité entre les usages de back-office
au domicile, pour la préparation des cours, et les usages en front-office
dans la salle de classe ou la salle informatique, sont intégrés dans une même
démarche. Mais cette adhésion aux TICE ne s’accompagne pas d’un discours de
propagande en leur faveur ni de critique ou de suspicion à l’égard des méthodes et des instruments de la
tradition. Les jeunes enseignants sont prêts à innover par les TICE mais aussi
par d’autres moyens : par rapport à leurs aînés, ils ont davantage le goût
de la coopération, ils identifient moins volontiers la qualité de l’éducation à
celle de l’enseignant expert, ils sont moins attachés à la figure du professeur
charismatique captivant son auditoire et croient davantage aux méthodes fondées
sur le travail autonome de l’élève. Mais cette évolution importante ne nous
apparaît pas comme une rupture : les jeunes enseignants travaillent, comme
leur aînés et dans le même état d’esprit, à maintenir le système éducatif dans
ses traditions et dans ses principes.
A cette
nouvelle génération d’enseignants, nous n’avons qu’une chose à dire :
bienvenue et merci d’être là.