ote2.gifEditorial par Serge Pouts-Lajus


Quand la coupe se remplit…

 

Le B2I officialise une orientation qui était présente en germe depuis plusieurs années concernant le caractère obligatoire de l’apprentissage des outils informatiques à l’école et au collège. C’est une nouvelle ligne qui s’ajoute au programme, au curriculum de l’enseignement obligatoire. Les technologies ne sont évidemment pas les seules à vouloir embellir et rafraîchir les savoirs  enseignés. Les langues vivantes, par exemple, se sont invitées à l’école élémentaire il y a quelques années et les sciences, certes déjà présentes, mais trop négligées au goût de certains, ont fait un retour en force grâce à l’opération « la main à la pâte ».

Mais ce n’est pas tout.

 

Il y a quelques semaines, Alain Etchegoyen, ancien collaborateur de Claude Allègre, en tournée promotionnelle à la radio, expliquait, avec des arguments très convaincants combien il trouvait choquant que le droit ne soit enseigné qu’à l’université et uniquement aux futurs professionnels, alors que la justice et ses institutions nous concernent tous. Les mots du droit sont partout dans les médias mais la proportion de Français connaissant la différence entre pénal, civil ou criminel est infime. Etchegoyen plaidait pour l’introduction de l’enseignement du droit à l’école et il était convaincant.

 

La mission « Arts et Culture » créée l’an passé ne manque pas non plus d’arguments pour défendre la place de l’art à l’école. Les arts plastiques et la musique certes sont présents dans les programmes mais les formes artistiques plus récentes, comme le cinéma, ne le sont pas ; Alain Bergala, chargé de ce dossier à la mission, a créé une collection de films sur DVD à la proue de laquelle il a inscrit cette phrase : « chaque classe, chaque enseignant, chaque élève doit pouvoir consulter une séquence de film quand le besoin ou l’envie s’en fait sentir. Les films doivent être présents au sein de l’école comme un petit Eden d’imaginaire cinéma, accessible à tous tout au long de la scolarité, de la maternelle à l’université. » Au sein de la même mission, les amis de l’architecture se demandent, à juste titre, puisque nous vivons tous dans des maisons et travaillons dans des bâtiments, pourquoi la culture et la pratique architecturales sont à ce point ignorées de l’éducation. Continuons.

 

Le 23 janvier dernier, le ministre a pris des mesures pour valoriser l’écriture manuscrite et lancé un concours destiné à « redonner toutes ses lettres de noblesse à l’écriture cursive et à la calligraphie ». On trouvera ici les raisons qui justifient cette initiative et de très beaux exemples d’écriture cursives modernes conçues par des étudiants d’écoles d’art graphique.

 

Très bientôt, nous aurons la semaine de la presse à l’école (voir sur le site du CLEMI) et ce sera l’occasion de revenir sur la place de l’actualité et de la recherche documentaire dans l’action éducative.

 

On voit donc que les idées ne manquent pas pour actualiser ou revivifier les compétences et les savoirs transmis par l’école. Chacun peut apporter son idée. Voici d’ailleurs la mienne.

 

Puisque l’informatique et le traitement de texte sont désormais au programme et puisque les moyens de cet apprentissage sont en passe d’être réunis dans tous les établissements, je m’étonne que la question de la dactylographie ne soit jamais posée. Les seuls à bénéficier d’un tel apprentissage sont les élèves des filières tertiaires des lycées professionnels. L’éducation nationale met donc un nouvel instrument d’écriture, le clavier, dans les mains des élèves et ne leur apprend pas à s’en servir. On pourrait considérer que ce n’est pas grave puisqu’ils apprennent très bien seuls. Certes ; mais c’est avec peine et en prenant de mauvaises habitudes dont ils auront du mal à se débarrasser ; combien d’entre nous ne s’en sont jamais débarrassés… Il m’est arrivé d’attirer l’attention de certains responsables de l’éducation nationale sur cette incohérence sans jamais obtenir de réponse satisfaisante. En filigrane, j’ai cru comprendre ceci : la compétence dactylographique est une compétence de bas niveau (d’ailleurs, ce sont principalement des femmes exerçant des professions peu qualifiées qui la possèdent…), indigne de l’enseignement obligatoire (l’école n’est pas là pour cela…).

 

Pour ma part, je suis favorable, d’abord à ce que la question soit débattue, ensuite à ce que l’école offre aux enfants qui le souhaitent la possibilité d’apprendre à bien se servir d’un clavier. Ce n’est pas difficile et ne réclame aucun moyen d’enseignement supplémentaire puisque l’apprentissage se fait sur des logiciels d’auto-formation. Il suffirait donc de le vouloir.

 

Pour répondre à ces multiples propositions qui leur sont faites et qui concourent à remplir toujours plus la coupe des contenus, les responsables arbitrent généralement en les ignorant, parfois en leur offrant une petite place pour voir comment le milieu réagit. Face à ces incessantes tentatives d’intrusion, les lobbies en place, ceux des grandes disciplines, des mathématiques aux langues anciennes, solidement campés dans le système, opposent des lignes de défense simples et efficaces : si vous voulez introduire de nouveaux sujets, disent-ils en substance aux ministres, il faut en faire sortir certains ; nous attendons vos suggestions. On connaît la suite : répondre revient à signer son arrêt de mort. Aucun ne s’y risque.

 

Les tensions ne font donc que monter. Heureusement, des moyens existent pour les faire retomber. On peut demander à quelque grand intellectuel, réputé pour sa hauteur de vue, de proposer une réorganisation générale des savoirs à transmettre et des principes pour la constitution des programmes. Pierre Bourdieu et François Gros le firent en 1988 et Edgar Morin, plus récemment, à la demande de Claude Allègre dans le cadre de l’opération « quels savoirs enseigner dans les lycées » en 1998 ; Morin propose de réorganiser l’éducation du futur autour de sept savoirs (texte téléchargeable sur le site de l’UNESCO). On peut aussi procéder par consultation générale des élèves et des enseignants, comme cela fut fait en 1994 et 1998 mais cette démarche est lourde, elle présente des risques et ses résultats sont difficiles à exploiter. Par ailleurs, la consultation du grand intellectuel suppose que l’on en ait un, disponible et indiscutable. Est-ce le cas aujourd’hui ?

 

La consultation systématique des enseignants et des groupes concernés de la société civile (parents, organisations professionnelles et politiques) sur l’évolution des savoirs enseignés à l’école est la seule qui soit réellement démocratique. C’est aussi celle qui permettrait de ne pas séparer la question des contenus, des moyens et des méthodes. En revanche, la procédure de grande opération ponctuelle et postale qui a prévalu au cours des deux tentatives précédentes, n’est pas la seule possible et certainement pas la meilleure. Le réseau permet peut-être d’envisager d’autres façons de s’y prendre.

 

 

 


ote@worldnet.fr

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