Editorial par Serge
Pouts-Lajus
Un mois d’avril très politique
Comment,
en ce mois d’élections, ne pas évoquer la place que prennent et que prendront
l’éducation et les technologies dans la politique nationale. Inutile de
chercher dans les programmes des candidats à l’élection présidentielle :
l’éducation et les technologies n’y occupent qu’une place mineure. D’autres
sujets les mobilisent davantage que ceux-là. Il faut savoir aussi accepter de
ne pas voir midi qu’à sa porte. Si d’autres thèmes sont jugés plus importants
par les électeurs et par les candidats, c’est peut-être aussi parce que
l’éducation n’est plus aujourd’hui un sujet de grande controverse ; à tous
répéter qu’elle est leur priorité, les candidats ne parviendraient pas à se
distinguer les uns des autres, ce qui est tout de même le but d’une campagne
électorale.
Nous
attendrons donc qu’un nouveau gouvernement soit nommé pour savoir de quoi sera
faite la politique éducative nationale des cinq prochaines années. Nous pouvons
cependant essayer d’imaginer à quels enjeux elle devra faire face, du moins
dans le domaine qui est le nôtre, celui des TICE. En accomplissant ce petit
exercice de prospective, il nous apparaît que c’est moins le débat sur
l’éducation qui fait défaut à la campagne que celui sur la décentralisation
dont nous avons dit dans notre précédent éditorial
qu’elle était un paramètre stratégique d’un nombre grandissant de questions
éducatives et en particulier de celles liées à la généralisation des TICE.
Depuis
plusieurs années, dans certains domaines de l’éducation, le rôle de l’Etat
n’est plus celui d’un décideur qui opère les choix stratégiques, donne des
ordres, distribue les moyens et s’assure que les projets qu’il a conçus sont
bien appliqués. Les collectivités territoriales prennent, dans le cadre des
compétences qui leur sont attribuées par les lois de décentralisation, des
initiatives dont elles assument pleinement la responsabilité. Le rapport
réalisé par l’OTE qui vient d’être mis en ligne sur le site du ministère
analyse deux exemples récents de telles initiatives : l’une par la
municipalité de Besançon, l’autre par le Conseil général de la Vienne. Ces
projets d’équipement de classes et de formation d’enseignants, conçus et mis en
œuvre conjointement par les collectivités locales et les autorités académiques
de l’Education nationale, sont de bons exemples de ce que l’avenir nous
réserve. Et c’est de cet avenir que le chef de l’Etat et les futurs
responsables gouvernementaux sont appelés à se préoccuper. Personne ne souhaite
en effet que la décentralisation aboutisse, dans le domaine de l’éducation, à
l’affaiblissement de la dimension nationale de la politique éducative
française. La décentralisation est source de diversité, c’est-à-dire de
richesse ; mais elle est aussi source d’inégalités que les citoyens
français ne sont probablement pas prêts à accepter, du moins dans le domaine de
l’éducation. La principale menace qui pèse sur le gouvernement et
l’administration centrale est que la nostalgie des pouvoirs perdus ne les conduisent,
une fois les grandes orientations énoncées et les moyens distribués, au repli
et à l’indifférence.
Partout où
l’Etat délègue aux collectivités territoriales son pouvoir et les moyens qui en
permettent l’exercice, son rôle s’en trouve évidemment profondément transformé.
On n’attend plus de lui qu’il fasse preuve de détermination et de volonté mais
de finesse et d’intelligence des situations. Impulsion, planification,
contrôle, évaluation, harmonisation, la gamme des nouvelles fonctions dévolues
à l’Etat reste riche. Dans l’avenir, l’une des premières missions du ministre
de l’Education nationale consistera à se tenir informé des initiatives
éducatives locales, à les analyser afin de pouvoir renvoyer aux acteurs du
terrain une image actualisée de la situation éducative du pays et d’être en
mesure de peser sur certaines collectivités, en connaissance de cause, avec des
arguments techniques et politiques solides. Mais cet objectif ne sera pas
atteint par les mêmes canaux et les mêmes relais d’information qui permettaient
jadis de transmettre les ordres et de contrôler qu’ils étaient bien appliqués.
D’autres modalités de relation avec les acteurs de terrain doivent être
inventées.
Cette
situation nouvelle devant laquelle se trouve aujourd’hui l’Etat français n’est
pas très différente de celle des enseignants lorsque, s’interrogeant sur les
cloisonnements disciplinaires rigides, la technique d’enseignement frontal
simultané, le contrôle a posteriori de la réception des savoirs transmis, ils
explorent d’autres formes d’éducation, plus soucieuses des besoins et des
capacités de chaque élève, susceptibles de les mettre, tous ensemble, dans des
situations où l’apprentissage n’est pas seulement une réaction à un acte
d’enseignement, mais l’activité autonome d’un sujet. De même que l’avènement
des pédagogies actives ne conduit pas les enseignants à abandonner les élèves à
leurs désirs et à leurs destins, la décentralisation assumée par l’Etat devrait
l’inciter à une connaissance et à un intérêt accrus pour les collectivités
autonomes.