Editorial par Serge
Pouts-Lajus
Compétences
Voilà de
nombreuses années que la notion de compétence s’est répandue avec succès dans
le monde du travail, de la formation professionnelle et, plus récemment, de
l’éducation. Elle est, dans ces domaines, très étroitement liée aux notions
d’individualisation et d’objectifs : une compétence est la capacité d’un
individu à effectuer une certaine action dans un certain contexte. Ainsi
associée à un objectif, finalité de l’acte qui l’atteste, elle peut s’exprimer
par la célèbre formule : être capable de…
La logique
des compétences s’accommode bien de la pédagogie par objectifs et de la
pédagogie de projet ; un projet se définit par les objectifs concrets
qu’il vise et qui réclament, pour être atteints, des compétences particulières,
lesquels peuvent être, soit des pré-requis nécessaires à la réalisation d’une
tâche, soit au contraire, l’un des résultats de l’activité elle-même. Pour
forger, il faut être forgeron, mais celui qui ne l’est pas peut aussi le
devenir en forgeant. Un métier peut ainsi être défini par l’ensemble des
compétences requises pour son exercice, ensemble que l’on appelle, lorsqu’il
s’agit de concevoir une formation certifiante à ce métier, un référentiel de
compétences.
Dans le
cadre du projet Competice (voir : http://www.competice.education.fr/),
nous participons à un travail de réflexion sur les compétences requises par les
différents acteurs de la formation ouverte et à distance : étudiants,
formateurs, techniciens, administrateurs et chefs de projet. Des entretiens
conduits avec des formatrices impliquées dans des formations en ligne, soit
comme stagiaire, soit comme formatrice, montrent que dans l’expérience pratique
des personnes, les compétences se manifestent plus souvent par la négative,
lorsqu’elles manquent, que l’inverse. Ce n’est pas une surprise : la
fonction de l’éducation et de la formation est bien plus de faire travailler le
sujet sur ce qui lui fait défaut, sur ce qu’il lui reste à apprendre, que sur
ce qu’il sait déjà. Ce n’est qu’à la fin du processus d’apprentissage, au
moment du contrôle et de la validation, qu’il devient utile d’activer et
d’exhiber toutes les compétences et les connaissances acquises.
Ce qui
peut être une surprise en revanche, c’est de constater que les compétences qui
manquent de la façon la plus criante à beaucoup d’acteurs de la formation en
ligne, lorsqu’ils doivent réaliser dans ce nouveau contexte des tâches
habituelles d’enseignement ou d’apprentissage, ne sont pas toujours celles
auxquelles les spécialistes des nouveaux dispositifs de formation accordent le
plus d’importance. Les compétences de nature purement technologique, comme par
exemple la capacité à installer et à utiliser un logiciel spécifique de travail
en ligne sur un ordinateur personnel, sont généralement considérées comme
absolument secondaires alors qu’elles représentent l’une des principales
sources de difficulté pour les formateurs aussi bien que pour les étudiants. La
faible prise en compte des carences des acteurs par les concepteurs de ces
dispositifs est sans doute l’une des causes d’échecs ignorée ou négligée de
nombreuses formations en ligne.
Dans
l’expérience de formation en ligne, le sentiment de solitude et d’isolement
semble se distinguer sensiblement de celui, bien connu, qu’éprouvent les
acteurs de l’enseignement par correspondance et qui est, dit-on, la cause de la
plupart des abandons. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce sentiment
peut être accentué dans la formation en ligne lorsque celle-ci ne tient pas ses
promesses de communications interpersonnelles. Seul connecté sur un forum ou
une plate-forme de télé-formation, attendant un mail qui ne vient pas,
l’étudiant se sentira paradoxalement plus seul que face à son polycopié, son
cédérom ou même son écran de télévision dont il n’attend rien en terme
d’interaction. La solitude est plus éprouvante au milieu d’une foule
indifférente que dans le désert où l’on sait que personne ne passe.
S’accommoder de ces formes nouvelles d’isolement suppose une prise de
conscience et une préparation, une compétence particulière peut-être.
La liste
des compétences requises par les acteurs de la formation en ligne pourrait sans
doute être allongée à partir d’autres témoignages et d’autres expériences. Ce
début nous rappelle que la mise en évidence de compétences et de savoirs requis
dans un contexte d’activité particulier ne peut pas se limiter à la
décomposition d’un modèle mécaniste de cette activité : l’analyse des
pratiques réserve toujours des surprises, elle révèle des mécanismes cachés,
fins, inattendus parfois.