Editorial par Serge
Pouts-Lajus
La
spéculation autour d’Internet avait, en son temps, réservé une place à
l’éducation et à la formation. Parmi les domaines explorés par les aventuriers
de l’e-learning, celui de l’accompagnement scolaire, version révisée des cours
à domicile et, plus largement, de ce que les éditeurs appellent le
parascolaire : cahiers de vacances, CD-ROMs de révision, manuels de
préparation aux examens et concours, un marché florissant et en constante
progression depuis une vingtaine d’années. Le succès de ce secteur d’activité
est particulièrement spectaculaire en France où le système éducatif, très
sélectif, incite les parents à soutenir leurs enfants pour les aider à franchir
la série ininterrompue des obstacles scolaires, depuis la maternelle jusqu’aux
grandes écoles : passage dans la classe supérieure, examens, concours.
Les
nouveaux services d’accompagnement scolaire en-ligne offrent, par rapport aux
formules traditionnelles, une série d’avantages spécifiques :
·
continuité du service
dans l’espace et dans le temps grâce au mail et au site Web ;
·
possibilité de
dialogues en direct et d’échanges avec des enseignants et avec d’autres
élèves ;
·
mise à jour régulière
des contenus ;
·
prix compétitifs par
rapport aux cours particuliers.
C’est
à partir de ces avantages que de jeunes entrepreneurs ont bâti leur business
plan et ont réussi à convaincre des investisseurs de se lancer, avec eux,
dans l’aventure. Les services proposés s’adressent à des familles équipées et
connectées mais ce sont heureusement celles aussi qui ont les moyens de les
payer. Les services les plus souvent offerts sont :
·
des fiches de cours
téléchargeables ;
·
des cours complets
consultables en ligne (cours, exercices, Quizz) ;
·
l’envoi périodique par
mail de leçons, d’exercices, de corrigés ;
·
l’aide au devoir par
question/réponse (mail) avec un enseignant ;
·
des forums
d’élèves ;
·
des forums d’élèves et
d’enseignants ;
·
le chat avec un
enseignant (rendez-vous individuel ou plage horaire quotidienne fixe).
Parmi
les entreprises ayant survécu au dégonflement de la bulle spéculative, la
société Paraschool se distingue par sa
pugnacité et ses succès auprès de certaines collectivités territoriales, comme
les régions Pays de la Loire et Lorraine, avec lesquelles elle a signé des
accords pour des expérimentations auprès des élèves de lycées. Mais le terrain
de l’accompagnement scolaire en ligne n’a pas été abandonné aux seules
entreprises privées. Le Rectorat de Dijon expérimente un ambitieux service
baptisé Ariane.
Plus modestement, les enseignants et les élèves du collège de Kéranroux en
Bretagne ont imaginé et conçu Rasi, un réseau
d’aide scolaire par Internet.
Malgré
les difficultés de mise en œuvre et de maintien de ces services, il faut
s’attendre à voir naître de nouvelles initiatives, dans ce champ, dès la
prochaine rentrée scolaire. Il sera donc utile d’y réfléchir, non pas seulement
du point de vue du partage des initiatives entre public et privé, mais
également en terme d’enjeux éducatifs et sociaux.
Le
premier obstacle auquel se heurte la diffusion généralisée des services
d’accompagnement scolaire en ligne est celui de leur accessibilité : si
seules les familles équipées et connectées (environ le quart d’entre elles en
moyenne, rappelons-le) peuvent en bénéficier, l’objectif visé, qu’il soit celui
du profit ou de l’égalité des chances, ne sera pas atteint : ceux à qui
ces services seraient le plus utiles n’y auront pas accès. Pour réduire
totalement ou partiellement cet obstacle, des solutions existent. La première,
la plus lourde, consiste à équiper les familles ou à les aider financièrement à
s’équiper. La seconde consiste à créer des points d’accès publics, bien
répartis sur le territoire. Dans les établissements eux-mêmes, la
disponibilité, en dehors des heures de cours, de postes de travail en accès
libre et en nombre suffisant peut être une solution intermédiaire intéressante
de même que le renforcement des coopérations entre l’institution scolaire et
d’autres institutions culturelles ou sociales ; toutes ces solutions
pouvant être combinées entre elles et avec d’autres qui restent à inventer.
L’essentiel bien sûr reste l’efficacité pédagogique
de ces services dont il faut bien reconnaître qu’elle n’a pas encore été
démontrée. La valeur d’un réseau n’est pas seulement déterminée par ses
contenus propres ; elle dépend aussi beaucoup de ce que les économistes
appellent l’« externalité » du réseau, c’est-à-dire tout ce que lui
apportent les membres ou les contributeurs du réseau, par leur seule présence.
Ainsi, les abonnés du téléphone seront, en principe, disposés à payer le
service d’autant plus cher que le nombre d’abonnés sera important. On oublie
souvent que la valeur de l’enseignement de masse par rapport à l’éducation
familiale ou au préceptorat tient justement à la masse, c’est-à-dire au fait
qu’à l’école, on rencontre beaucoup d’écoliers. Ceux qui ont fait l’expérience
de l’enseignement dans de très petits groupes le savent. Il en est de même avec
les services d’accompagnement scolaire en ligne ; leur qualité restera
fortement dépendante de leur niveau de fréquentation. Il faudra donc attendre
qu’ils rencontrent le succès et l’affluence pour dire avec précision quelle
sera leur valeur pédagogique propre. En attendant, on peut avoir l’intuition
qu’elle sera très grande.