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Sophisme

Dans l'une de ses dernières rubriques pour le journal Libération (" Je parle, il frappe… ", http://www.liberation.com/chroniques/ga990423.html, Jean-Louis Gassée évoque, à propos de la commande vocale, le sophisme : " Ce serait tellement bien si ça marchait, alors ça va marcher… ". Pensez donc : s'affranchir du clavier et même de la souris, saisir son texte à la voix, commander les corrections du bout des lèvres et non plus du bout des doigts. Effectivement, ce serait si bien si ça marchait. Mais voilà, ça ne marche pas encore. Et comme l'attente de solutions qui marchent vraiment pourrait nous inciter à douter, le sophisme " Gassée " intervient pour nous épargner les désagréments du doute (est-ce possible ? est-ce même souhaitable ?) ; il anésthésie notre sens critique et nous livre aux délices d'une rêverie bêbête…

L'histoire de l'informatique en a connu d'autres (ce serait si bien si les ordinateurs étaient intelligents…, ce serait tellement bien si je pouvais avoir accès à tous les savoirs du monde…) et en connaîtra d'autres. N'en doutons pas.

Mais regardons un peu dans notre cour.

Ce serait tellement bien si on pouvait remplacer les méthodes approximatives et imprévisibles des enseignants par les méthodes absolument fidèles et efficaces de machines automates, et forcément intelligentes …

Ce serait tellement bien si je pouvais apprendre, tout au long de ma vie, ce que je veux, quand je veux, où je veux, comme je le veux…

Hier, la chimère behavioriste, aujourd'hui, celle de l'enseignement individualisé, ouvert, flexible, à distance, c'est le même sophisme qui a sévi et sévit encore. Décidément, ces technologies nous auront fait beaucoup rêver.

Il ne faut pas croire qu'il suffirait de dénoncer le sophisme une fois pour en venir à bout. Tel un virus, il peut entrer en léthargie, attendant l'occasion de se réveiller, en l'occurrence, le progrès technique décisif et inéluctable qui rendra enfin les machines intelligentes, le traitement de texte sensible à la voix, les logiciels éducatifs enfin efficaces, la traduction automatique enfin automatique…

Dans le domaine de l'éducation, la perspective d'une sorte de convergence mondialiste de la pensée pédagogique, fût-ce sur une thèse qui nous paraitrait aujourd'hui plaisante, par exemple le constructivisme, n'est pas forcément séduisante. N'est-elle pas d'ailleurs une résurgence du même sophisme ? Ah, comme ce serait bien si…

Nous préférons croire que le progrès de la technique ou même de la pensée ne viendront jamais à bout de certains problèmes et n'éteindront jamais certaines divergences. Plutôt ne jamais cesser de s'interroger sur la nature de l'apprentissage, sur la mystérieuse alchimie dont il est constitué, mélange de transmission et de construction, d'individualisation et de socialisation, de plaisir et de peine, de nature et de culture. Serge Pouts-Lajus, directeur de l'OTE


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