Editorial
Voilà plus de 15 ans que la Commission européenne supporte et encourage toutes sortes d'activités de coopération visant à promouvoir l'usage des technologies de l'information et de la communication, d'abord pour la formation des adultes puis pour l'éducation " tout au long de la vie " suivant une expression qui a connu un certain succès à Bruxelles.
L'histoire de ces programmes conduits par plusieurs directions, la DG22 pour l'éducation, la DG13 pour les technologies, suivant leurs logiques propres, le plus souvent en ordre dispersé mais parfois de façon coordonnée, mériterait d'être racontée ; ne serait-ce que pour inspirer la réflexion de ceux qui, au sein des administrations nationales et de l'administration communautaire, auront la charge d'impulser de nouveaux programmes, d'orienter le gouvernail, d'accélérer ou de réduire l'allure. La question de l'efficacité des initiatives relativement aux objectifs désignés leur est sans cesse posée. Il leur faut donc être au clair sur les raisons qui justifient ces coopérations dans le domaine des TICE (technologies d'information et de communication pour l'enseignement) et sur les objectifs qu'elles visent.
Il ne s'agit pas du tout ici de sortir de belles idées de son chapeau mais de considérer les objectifs que l'éxécutif européen a adoptés et d'en faire, éventuellement, une lecture critique.
La politique européenne en la matière poursuit quatre objectifs principaux.
C'est l'objectif le plus général. Il correspond à l'une des missions principales de la Commission. La construction européenne passe par un rapprochement des hommes et des institutions, mais celui-ci est particulièrement bienvenu lorsqu'il concerne les jeunes et les institutions éducatives et, à l'intérieur de ce domaine déjà privilégié, le secteur qui traite de l'innovation, c'est-à-dire de l'avenir et du progrès. Il est donc assez facile, du moins sur le plan théorique, de montrer que la coopération européenne dans le domaine des TICE sert de façon particulièrement efficace l'objectif de construction européenne.
C'est, entre autres, l'objectif revendiqué par les programmes de R&D de la DG13 ; par exemple le dernier en date, le volet éducation et formation du programme IST (Information Society Technology). Voilà un objectif plus flou car la définition du marché dont il est question ici ne cesse de faire problème : s'agit-il du marché des équipements, des logiciels éducatifs, des cours d'enseignement (supérieur) à distance ? Et même si, après avoir défini ou spécifié le marché dont il s'agit et avoir adhéré à l'objectif d'aider à son développement, l'hypothèse que la voie d'une R&D européenne serait appropriée n'a pas encore été, de notre point de vue, encore pleinement démontrée.
Ce troisième objectif a l'avantage d'être le plus clair. Il faut d'abord souligner que le développement des TICE dépend essentiellement des politiques nationales et régionales d'équipement et de formation des enseignants. Les initiatives de coopération européenne ne peuvent lui apporter qu'une contribution complémentaire, marginale même, en accord avec le principe de subsidiarité, facile à satisfaire en la circonstance. Mais là encore, la voie des initiatives efficaces n'est pas aisée. Certaines opérations, comme les Netdays ou certains projets du programme Socrates, ont été manifestement des réussites mais leurs effets au-delà du cercle restreint de leurs participants directs sont difficiles à identifier. Or, il semble indispensable, si l'on veut sortir d'une simple logique de démonstration, qu'une dynamique de contamination puisse être enclenchée à partir de ces opérations ponctuelles, ou d'une autre façon.
Voilà sans doute l'objectif principal si l'on se place
du point de vue de l'éducation. Le développement
des TICE et du marché lui sont subordonnés ;
ils ne valent que s'ils concourent à l'amélioration
des méthodes éducatives. Mais cette relation de
subordination n'est pas toujours assumée. C'est d'autant
plus regrettable que la coopération européenne pourrait
jouer un rôle important si le développement des TICE
y était plus clairement inscrit. D'un point de vue théorique,
il est assez évident que la question pédagogique,
même si elle doit rester enracinée dans le contexte
culturel, gagne à s'élever au-delà du cadre
strictement national. D'un point de vue concret par ailleurs,
de nombreuses expériences, malheureusement oubliées
pour la plupart, ont montré que la pratique interculturelle
favorise beaucoup l'innovation pédagogique.
Les objectifs poursuivis par les coopérations européennes dans le domaine des TICE ont besoin d'être hiérarchisés ou plutôt articulés les uns sur les autres, afin que les objectifs directs et les objectifs plus généraux auxquels elles apportent leur contribution soient bien séparés. Ce n'est évidemment pas facile car cela suppose des choix politiques clairs sur des questions qui restent très techniques. Osons cependant suggérer que la coopération européenne soit davantage mise au service de l'innovation pédagogique fondée sur la pratique interculturelle et que les pratiques allant dans ce sens, d'où qu'elles viennent, soient systématiquement analysées et promues, afin de leur donner de bonnes chances de faire " tache d'huile " en Europe. L'Europe enfin devrait se soucier de faire la promotion des pratiques qu'elle cherche à promouvoir avec la même énergie qu'elle le fait des résultats de sa recherche.
Serge Pouts-Lajus, directeur de l'OTE
(Voir également la page sur l'Europe et les sites européens)