Pour
s'informer
Ce serait une grave erreur de croire que le succès des
technologies à l'extérieur du système éducatif
suffirait à leur garantir le succès à l'intérieur :
le bénéfice éducatif du multimédia
ne va pas de soi, il a besoin d'être démontré.
Or, cette démonstration ne peut pas être théorique.
L'expérience montre que les technologies n'ont aucun pouvoir
intrinsèque particulier sur le plan pédagogique.
A la question : apprend-on mieux avec le multimédia
ou Internet que sans eux ? la réponse est sans ambiguïté :
ces outils, pas plus que n'importe quel autre, sont sans effet
général, direct et mesurable sur l'apprentissage.
L'histoire de l'informatique éducative fournit autant de
réussites éclatantes que d'échecs cuisants
et la science n'a jamais réussi à démontrer
de façon indiscutable la supériorité de ces
outils. L'apprentissage reste un phénomène complexe
où se croisent, sans qu'il soit possible d'en démêler
l'écheveau, des composantes personnelles, psychologique
et affectives, mais aussi des composantes contextuelles, sociales
et culturelles. Il ne faut donc pas compter résoudre les
problèmes des élèves les plus faibles par
l'usage intensif d'outils technologiques dont l'efficacité
didactique aurait été démontrée d'avance.
C'est un mirage qui doit être dénoncé.
Pour éviter de nouvelles erreurs, il faut considérer
la question de l'évolution des méthodes éducatives
et le phénomène de diffusion des technologies, comme
possiblement complémentaires. La façon la plus simple
et la plus naturelle d'envisager une telle complémentarité
consiste à se poser la question suivante : quel
rôle pédagogique les technologies d'information et
de communication peuvent-elles jouer dans le mouvement d'évolution
des méthodes éducatives ?
La question des méthodes éducatives se présente
d'abord comme un problème technique, une affaire de spécialiste,
consistant à panacher les activités pédagogiques
qui mettent l'accent sur l'exposé et la transmission de
savoirs (cours, lectures) et celles qui mettent l'accent sur la
construction individuelle de connaissances (ateliers, recherche).
Mais en réalité, cette dimension technique
du problème est placée sous la contrainte très
forte du contexte socioculturel et notamment des missions que
la société fixe à son système éducatif.
Ces missions sont, en France, étroitement liées
à une utopie fondatrice, celle de l'école républicaine,
réductrice des inégalités, moteur de la promotion
sociale : l'école doit donner sa chance à tous,
en corrigeant, si cela est nécessaire, les inégalités
d'origine, lesquelles sont à la fois économiques
et culturelles. Les méthodes éducatives de l'école
républicaine ont été conçues en référence
à cette utopie et aux missions qu'elle implique.
Bien entendu, l'objectif égalitaire de l'éducation
est une utopie, sa réalisation complète impossible.
Mais pendant longtemps, la société s'est convaincue
que l'école remplissait convenablement sa mission correctrice.
Or, depuis quelques décennies, à tort ou à
raison, on soupçonne que le système éducatif
public est entré dans une phase de régression :
l'ascenseur social est en panne. La crise qui en résulte
est grave : l'école n'avancerait plus dans la direction
de son utopie fondatrice.
Il est illusoire de croire qu'Internet et le multimédia
pourraient apporter des solutions à cette crise. Mais il
n'est pas possible non plus de prétendre traiter du rôle
du multimédia et d'Internet dans l'évolution des
méthodes éducatives sans se référer
aux missions générales de l'école. Si l'on
accepte l'hypothèse que l'utopie fondatrice de l'école
républicaine fait actuellement l'objet, sinon d'une refondation,
du moins d'une reformulation, il faut se demander d'une part quel
en serait le sens, d'autre part quelle serait son incidence sur
l'évolution des méthodes et par conséquent
sur la contribution possible des outils technologiques dans cette
évolution.
Pour ma part, car il s'agit bien là d'une position personnelle,
je fais l'hypothèse, que la reformulation des missions
et des méthodes de l'école pourrait aller dans le
sens d'une nouvelle utopie qui serait celle de l'école
de la réussite. L'échec scolaire qui est le
signe manifeste de la crise prive un nombre grandissant d'élèves
de diplômes et d'espoirs de promotion sociale. Mais au-delà
de cette carence d'égalité, on découvre que
l'école fait défaut aux élèves en
situation d'échec sur un autre plan : ils n'y sont
pas heureux. Tant que l'éducation était en mesure
de promettre sinon de garantir l'ascension sociale, l'effort,
la contrainte, l'ennui, pouvaient être acceptés comme
conditions d'une récompense différée ;
sans cette promesse, ils deviennent intolérables.
Faut-il, dans ces conditions, exiger de l'école qu'elle
ne renonce pas et redouble d'efforts afin de renouer avec son
idéal égalitaire ? Je ne le crois pas car les
causes principales de la dégradation et les moyens d'y
mettre fin se situent en dehors du champ de l'éducation.
En revanche, l'école peut elle-même se donner les
moyens d'être une institution, un lieu où les enfants,
et les enseignants, sont heureux. Une telle évolution n'est
évidemment pas facile ; elle exige du temps. Elle
devra en particulier s'appuyer sur les méthodes actives
qui sont potentiellement génératrices de davantage
de plaisir que les méthodes traditionnelles.
L'école de la réussite, ce sera l'école du
plaisir d'apprendre, et c'est dans la conquête ou la reconquête
de ce plaisir qu'Internet et le multimédia sont appelés
à jouer un rôle de premier plan. Ceci est une autre
histoire qui commence à peine. Mais elle n'est pas celle
que nous annoncent à grands fracas les thuriféraires
de la société de l'information. En revanche, les
signes avant-coureurs d'une évolution profonde dans les
méthodes éducatives sont déjà visibles
sur le terrain, dans des classes, dans les témoignages
d'enseignants et d'élèves. Cette discrétion
ne doit pas étonner ; comme le disait Nietzsche :
" les idées neuves arrivent toujours sur des
pattes de colombe. "