Texte
en discussion
Pour un nécessaire empirisme
par
Joëlle Le Marec (Joelle.Le-marec@wanadoo.fr),
Université de Lille III
Les parti-pris méthodologiques adoptés par l'équipe
de recherche constituée pour l'analyse d'une sélection
de lieux d'utilisation des services électroniques en ligne
découlent de l'orientation fondamentalement empirique qui
nous paraît être la seule à avoir quelque pertinence
compte-tenu de l'objet et du champ, à la fois très
complexes, ouverts, et largement indéterminés, et
surtout, qui ne doivent pas être pré-déterminés
à l'avance, à l'inverse de ce qui est habituellement
prescrit comme étant la démarche canonique.
En effet, même s'il est établi que l'on cherche à
observer des usages, cette notion, même si elle a généré
un fort courant de recherche en sociologie des technologies de
l'information et de la communication (les TIC), est toujours maniée
relativement aux enjeux largement imprévisibles de chaque
objet ou de chaque situation étudiés. Si ce courant
de recherche a été si fécond durant les deux
dernières décennies, c'est justement parce que les
chercheurs ont maintenu une ouverture maximale dans leur approches ;
ils se sont coulés dans des logiques flottantes qui leur
ont permis de maîtriser, fût-ce dans des terrains
très restreints et pour des objets limités, la complexité
et la richesse extrêmes des phénomènes de
l'usage, et ainsi renouveler la vision du fonctionnement social
dans son ensemble.
En effet, peu à peu, le cumul de recherches menées
au cas par cas depuis vingt ans a permis d'autonomiser la notion
d'usage par rapport à l'analyse des conditions d'utilisation
d'objets techniques particuliers. Elle s'est mieux articulée
aux champs de la réception dans le domaine des médias,
des logiques sociales, des pratiques culturelles, avec l'analyse
des logiques d'usage, des significations d'usage,
voire de l'"usagivité" des objets techniques.
Tous ces champs (la réception, les logiques sociales, les
pratiques culturelles, etc) sont eux-mêmes empiriques, mais
constituent peu à peu un dense réseau de résultats
reliés entre eux.
De plus, concernant plus spécifiquement les usages des
TIC, les auteurs commencent à dégager une structuration
globale de l'ensemble des courants de recherche sur les technologies
de l'information et de la communication, dans des modèles
tels que celui de la socio-politique des usages.
La manière dont cet élargissement de la notion d'usage
influence la recherche sur les usages est cependant, à
ce stade précoce, assez typiquement "prudente".
La recherche porte toujours sur les usages d'un objet technique
particulier, mais la démarche adoptée, les interprétations,
les résultats, intègrent de façon croissante
une discussion sur le positionnement de l'approche mise en uvre
par rapport à celles qui auraient pu être également
utilisées et ont été écartées.
La recherche intègre également des hypothèses
et des ouvertures sur des logiques sociales qui ont pu être
dégagées dans le cas d'autres objets techniques.
En effet, prendre appui au départ sur la réalité
concrète de l'objet matériel (le téléphone,
le magnétoscope, le cédérom, etc.), c'est
se garantir une sorte de substrat physique générateur
de phénomènes observables, dépendants des
conditions d'utilisation et reliés aux usages dont ils
constituent un accès objectif intéressant.
Dans notre cas, ce parti-pris prudent est respecté, puisque
le point de départ de la recherche est l'étude des
usages des réseaux, considérés a priori comme
le dispositif dernier né des TIC. Mais cette fois, la nature
du dispositif étudié nous contraint d'emblée
à remettre en cause le support initial bien commode de
la nouvelle technologie particulière dont il est
question. Même s'il est important de savoir comment les
utilisateurs tapent sur leur clavier, il est certain que ce n'est
pas là le meilleur moyen de voir ce qu'ils font au juste.
Par ailleurs, si l'objet génère effectivement en
général un niveau homogène d'activités,
directement liées à son fonctionnement, et qui doivent
être reliées aux usages (on le constate particulièrement
à propos des magnétoscopes), il est fort difficile
de parler, à propos des réseaux, d'un objet technique
à proprement parler.
Avec le réseau, non seulement le rapport à la technique
ne passe pas forcément par le rapport à l'objet
technique, mais de plus, il est possible que le rapport à
la technique ne constitue pas forcément par lui-même
un préalable phénoménal obligé. Il
est possible que l'on se trouve là comme dans le cas de
l'informatique en son temps mais à une échelle encore
bien supérieure, face à un dispositif qui radicalise
à l'extrême un phénomène très
fréquent dans la communication : la réalité
la plus sensible et la plus génératrice de phénomènes
observables est bien moins l'univers de l'objet lui-même,
que l'univers des représentations d'usages qu'il génère.
On se trouve donc à un moment où la recherche sur
les usages s'est préparée depuis des décennies
à affronter un jour l'inversion entre les phénomènes
objectifs et les représentations dans la conception même
de toute étude sur la question. Ce ne sont plus forcément
les phénomènes objectifs qui constituent la réalité
de référence, mais l'univers des représentations
qui donnent sens à ces phénomènes. Ce sont
des représentations, largement imprévisibles et
extrêmement difficiles à cerner, qui constituent
la réalité de référence des usages,
lesquels se manifestent partiellement par des phénomènes
objectifs. Même si cette étape était plus
ou moins attendue, elle n'en constitue pas moins un défi
fort difficile pour toute entreprise scientifique, traditionnellement
structurée par les étapes ordonnées de la
fixation du cadre et des objectifs, du recueil des données
et des interprétations.
De tels problèmes se sont déjà posés
dans le domaine de l'ethnologie. Les interprétations y
constituent dans certains cas une classe de quasi-données,
indispensables à la compréhension d'une réalité
culturelle. Sperber a longuement discuté du statut épistémologique
de ces quasi-données. Il défend ainsi l'idée
apparemment paradoxale, selon laquelle l'ethnologie n'a d'utilité
scientifique que dans la mesure où elle revendique son
statut de pratique interprétative, c'est-à-dire
recueillant des données qui sont avant tout des interprétations,
ou plutôt, des interprétations faites par l'ethnologue
de réalités interprétées par ses informateurs.
Ce type d'approche, développée en anthropologie,
constitue actuellement un choix empirique issu de deux siècles
d'histoire de la discipline. L'empirisme n'est donc pas une maladie
de jeunesse en sciences sociales, bien au contraire.
Le choix empirique qui s'impose aujourd'hui pour de nombreux anthropologues
consiste à renoncer à toute référence
à la construction d'une véritable science de
l'homme telle qu'elle fût rêvée au XIXème
siècle par les positivistes, équipée d'une
loi générale et de théories réelles,
explicatives et prédictives, pour se contenter de revenir
à la position adoptée par l'anthropologie des Lumières
en son temps, préoccupée d'observer et de décrire
la pluralité des états de la société
et de la culture, plutôt que de rechercher l'ordre organisateur
commun aux multiples sociétés humaines. Il s'agit
d'assumer, voire de revendiquer, la part d'irréductible
contingence, d'approximation, qui entache les données et
résultats issus de la pratique de terrains ; ce sont
tous des cas particuliers dont le choix lui-même conserve
une part d'arbitraire. Dans cette part d'arbitraire entrent des
opportunités et des contraintes pour le choix des terrains,
mais aussi la manière dont les chercheurs sont eux-mêmes
impliqués dans la dynamique observée, la manière
dont s'établissent les réseaux relationnels et la
manière dont les acteurs impliqués dans un terrain
réagissent au projet de recherche. D'une certaine manière,
et c'est tant mieux comme ça, le choix du terrain est toujours
plus ou moins influencé par la tendance à vouloir
collectivement optimiser le rendement de la recherche en termes
de production de connaissances, cette tendance étant tout
à la fois le fait des chercheurs et des acteurs sociaux
impliqués. La production de connaissances est en effet
liée directement aux enjeux mêmes de ce qui est observé
et analysé ; elle est un phénomène de
communication sociale. La mode qui consiste à choisir les
terrains de la façon la plus "froide" possible
pour mimer la rationalité et la prise de distance scientifique,
aboutit presque inévitablement à privilégier
la production de connaissances par dévoilement et démystification,
laquelle n'est certes pas la plus neutre et la plus intéressante
pour la compréhension du fonctionnement social.
La conscience réflexive aiguë tout à la fois
des contraintes liées à la pratique du terrain,
mais aussi de l'engagement du chercheur dans la réalité
sociale qu'il cherche à observer, a permis que l'ethnographie
du contemporain ne se transforme ni en littérature, ni
en expertise militante. Elle a également ouvert les sciences
humaines à une tradition philosophique pour laquelle le
savoir n'est pas un domaine spécial de l'activité
de l'esprit qui serait soutenu par la raison pure, mais un champ
de significations relevant de la culture d'un groupe déterminé.
Outre ce problème du statut des données recueillies
et de l'absence de référence à des objets
prédéterminés, d'autres difficultés
surgissent également dans l'étude des usages d'Internet,
difficultés qui sont liées à la définition
même de ce qu'est le terrain.
Outre l'objet de la recherche, le champ lui-même est en
effet largement indéterminé. Les logiques sociales
qui ont été étudiées pour l'ensemble
des phénomènes de communication "médiatés"
par des objets techniques s'appuient pour une large part sur l'idée
d'une structuration fondamentale de la réalité observée
entre, d'une part, un niveau de communication inter-individuel
et collectif, et d'autre part, un pôle producteur (d'informations
ou de dispositifs techniques d'accès à l'information)
et un pôle récepteur au sein duquel se construisent
les significations de l'usage. De plus, même si ce sont
des analyses microsociales qui ont très largement contribué
à la production de connaissances concernant le phénomène
de l'usage, l'horizon convoité par bien des chercheurs
reste la possibilité de relier ces analyses microsociales
au corps de connaissances disponibles sur un éventuel modèle
stable et global du fonctionnement social. Ce modèle est
inspiré d'une part des grandes enquêtes nationales
sur les comportements et les opinions des français, d'autre
part des modèles théoriques traditionnels du lien
social, la plupart du temps centrés sur des rapports de
pouvoir et sur la stratification de la société en
catégories socio-démographiques qui se reproduisent
elles-mêmes.
C'est la perspective d'une telle destinée qui permet souvent
aux études empiriques, par ailleurs utiles aux théories
du fonctionnement social, de se "racheter" et d'être
créditées de quelque portée théorique
et prédictive, sous réserve, en quelque sorte, de
pouvoir être reliées à des schémas
explicatifs ou théoriques globaux.
Il n'est pas possible dans notre cas de nous projeter ainsi dans
la certitude de pouvoir articuler nos propres résultats
à un quelconque système (rapports sociaux, relation
à la technique, significations sociales des pratiques culturelles),
qui viendrait a posteriori valider l'ensemble de la démarche.
Mais on peut avoir une autre manière de considérer
des résultats. En particulier, pour des phénomènes
qui évoluent en même temps qu'ils sont étudiés,
dans des champs très "sensibles" de la société
contemporaine, ce sont les dynamiques, même éphémères,
mais devenues visibles et interprétables, qui sont souvent
intéressantes en elles-mêmes.
Cette indétermination de l'objet et du champ même
de la recherche peut sembler encore aggravée par le caractère
beaucoup trop déterminé et arbitraire, par contraste,
du contexte même de la recherche au moment où elle
démarre. La question du choix des sites en est un élément
particulièrement saillant. En la matière, délimiter
un terrain et des modalités d'observation pourrait même
constituer un objet de recherche en soi plus "authentique",
puisque la réalité de référence que
constitue l'apparition publique d'un certain nombre de lieux d'expériences
plus ou moins intéressantes se manifeste de façon
plus directement sensible et plus active que des usages encore
tout virtuels.
Toute une série de problèmes intéressants
en eux-mêmes sont posés par la publicité plus
ou moins arbitraire dont bénéficient certains lieux
au détriment d'autres, inconnus, dont on soupçonne
qu'ils pourraient être éventuellement "plus
intéressants". Les motivations et les intérêts
plus ou moins explicites des membres du groupe de pilotage, et
des membres de l'équipe de recherche, constituent également
une réalité de référence très
sensible, susceptible elle-même de faire apparaître
une recherche sur ces intérêts et ces motivations
comme étant encore plus "authentique".
De telles tendances existent d'ailleurs au sein des sciences humaines
et se développent rapidement, avec tout le bénéfice
des démarches qui produisent des connaissances par dévoilements
et révélations de mécanismes cachés.
Mais pour ce qui concerne notre propre recherche, elle se situe
exactement à l'inverse dans le champ de ces phénomènes
et de ces questions de société qui surgissent brutalement
dans le débat social collectif pour connaître des
évolutions et des mutations fulgurantes. Dans ces conditions,
la recherche semble toujours suivre bien plus qu'analyser, toujours
suspecte d'être dépendante des sollicitations de
la mode et de l'actualité. Sous cet aspect, le champ de
la communication apparaît très proche du champ de
l'environnement. L'environnement étant "à la
mode", l'écologie peut toujours être suspectée
de sacrifier à une certaine tyrannie des sollicitations
du jour. On peut rétorquer à cela qu'il serait bien
dommage que, sous prétexte qu'une question soit très
médiatisée, elle soit nécessairement considérée
comme fausse et hors champ de la recherche.
Tout au contraire, c'est pour tenter d'affronter la dynamique
même des sociétés contemporaines que l'empirisme
s'est considérablement développé après-guerre
dans le champ de la sociologie elle-même : il est ce
qui rapproche la sociologie urbaine telle qu'apparue avec l'école
de Chicago et l'ethnographie "endogène" qui se
développe en France depuis les années 70. Les sciences
de l'information et de la communication lui font à leur
tour une large place, au tournant des années 80 jusqu'à
nos jours. Dans ces trois cas, il s'agit de traiter d'objets contemporains,
sur des terrains mouvants en constante évolution, et sans
le bénéfice de la prise d'écart que constitue
la référence à un modèle général
du fonctionnement des sociétés humaines.
La démarche empirique naît dans ces trois cas d'un
choix face à un dilemme cher aux sciences humaines. Comment,
tout en restant scientifique, ne pas renoncer à s'impliquer
dans des questions dont les enjeux sont fondamentaux pour les
sociétés contemporaines? Là encore, comme
pour Sperber, il s'agit d'assumer la part de l'arbitraire liée
à l'engagement des chercheurs et de leurs commanditaires
dans la dynamique même des phénomènes qu'ils
étudient, en en tirant parti à des fins de production
de connaissances. Non pas "observons et il en sortira toujours
bien quelque chose", mais intégrons à notre
questionnement le fait que nous ayons été amenés
à travailler sur tel terrain, sachant que ces choix, contrairement
aux schémas canoniques de la démarche scientifique,
ne résultent pas exclusivement des intérêts
de la recherche elle-même, mais reflètent également
la dynamique du phénomène étudié dans
laquelle est prise toute recherche sur des dispositifs contemporains.
La difficulté de rendre compte des usages ou de la construction
des usages dans le cas des réseaux qui font appel à
des technologies très récentes, tient évidemment
à l'extrême volatilité de contextes qui se
modifient de jour en jour.
L'évolution très rapide de l"offre" change
perpétuellement les conditions d'utilisation. Tout ce qui
est observé à un stade donné est susceptible
d'une rapide obsolescence, et l'intérêt de ces observations
peut apparaître comme étant très relatif.
Cette difficulté est fréquemment relevée
à propos de la recherche sur les usages des NTIC, elle
peut inciter certains auteurs à considérer que les
usages ne sont susceptibles d'être étudiés
que lorsqu'ils sont banalisés et stabilisés.
Dans ce cas, l'observateur serait dans la position de ne rien
pouvoir dire de pertinent sur tout le processus de construction
sociale des usages au moment où l'offre n'est pas stabilisée,
c'est-à-dire dans les moments même où les
enjeux de contrôle des usages sont pratiquement les plus
importants pour les secteurs marchands et politiques. L'étude
des usages envisagée de cette manière entérinerait
d'emblée une situation où les usagers n'auraient
sur les usages qu'un pouvoir très neutralisé et
réduit, un pouvoir d'introduire une sorte de variabilité
culturelle rassurante dans les utilisations, mais après
seulement que les choix essentiels et les tendances déterminantes
soient fixés, à l'issue de luttes et de négociations
entre marché et pouvoirs publics.
Face à cela, nous pouvons entreprendre des recherches portant
précisément sur la construction des usages, à
partir d'un état très précoce, qui est la
mise à disposition publique d'une technologie de communication
et d'information. Un tel objectif nécessite cependant de
pouvoir observer sur des durées a priori indéterminées
et de ne pas être contraints à la "production"
de résultats sur les usages proprement dits à des
stades où tout peut continuellement être remis en
cause.
Dans certains cas, il est éventuellement possible de recentrer
la production des données sur des phénomènes
qui sont à l'échelle des durées d'observation
et des contraintes de production de résultats. Par exemple,
on pourra s'attacher à l'analyse des réactions à
l'introduction d'une technologie particulière, ou bien
élargir au maximum la notion d'usage proprement dite, en
se centrant sur les opinions ou sur les représentations
préalables à l'utilisation des technologies en cours
d'élaboration.
Il apparaît plus que jamais que la notion même d'usage
des NTIC est menacée dans le champ de la recherche, tant
les phénomènes observés sont complexes et
ne peuvent prendre sens que par rapport à des contextes
institutionnels, politiques, culturels qui échappent très
largement à la sphère de l'usage traditionnellement
étudié, à connotation souvent individuelle
et privée.