ote2.gifLivre électronique :
du côté des editeurs


Textes, idées, informations, contributions du mois de mai 1999

Une nouvelle approche du métier d'éditeur avec l'Internet

(Article de la revue STE : numéro spécial, vol 5/n°4 - 1998)

NOTE DES AUTEURS. - Dans un numéro spécial consacré aux livres électroniques et à l'éducation, il nous a paru important de faire le point sur les évolutions récentes dans le domaine éditorial. N'étant pas spécialistes dans ce champ et n'ayant pas le recul nécessaire pour prendre la mesure des innovations proposées, nous avons choisi de faire un repérage sur les principales tendances, en rapportant les propos des éditeurs. Ce panorama peut donc apparaître un peu idyllique et quelque peu en décalage avec la réalité. Par ailleurs, la plupart des services étant payants, nous nous sommes contentés d'accéder à ce qui demeure gratuit.

Le secteur de l'édition des oeuvres de l'esprit connaît actuellement des évolutions importantes du fait du développement des technologies de l'information et de la communication. Une nouvelle approche du métier d'éditeur est en train de naître.

Si toute la chaîne, de la production jusqu'à la lecture elle-même, est en passe d'être profondément modifiée, c'est d'abord la distribution qui tire parti de l'explosion du réseau Internet. Les principales maisons d'édition ont créé des sites d'informations (Gallimard en France ou au Québec ; Bayard Presse ... ). Les encyclopédies sur cédérom sont couplées avec des sites Internet pour offrir une mise à jour en continu. Plusieurs compagnies ont investi des sommes importantes dans la conception de sites pour la vente directe au particulier branché. D'après Dominique Hoeltgenl, Alapage, service français de vente en ligne de livres et concurrent de l'américain Amazon.com, propose à l'internaute un catalogue de 340 000 livres francophones, 100 000 disques, 15 000 vidéos et 1 700 cédéroms : quasiment tout ce qui est disponible sur le marché français. Le site attire 50 000 visiteurs par mois et recueille 600 commandes. La librairie Le Furet, à Lille, a son site web, de même que la FNAC, qui prend déjà plus de commande par Internet que par l'intermédiaire de son ancien service sur Minitel.

Outre que ce mode de distribution permet de réduire les coûts (ou devrait le permettre, malgré l'investissement important dans la conception, la maintenance et l'évolution des sites), la numérisation des catalogues ouvre à des recherches dans des corpus importants. Le projet Biblink, financé par la commission européenne dans le cadre du programme sur les applications télématiques, vise à mettre en place une relation entre les bibliothèques nationales et les éditeurs de documents électroniques, afin d'établir des informations bibliographiques autorisées pouvant bénéficier aux deux secteurs. Il est prévu de réaliser un prototype interactif de démonstration permettant aux éditeurs d'entrer et de transmettre des données décrivant les documents des bibliothèques nationales et permettant à ces dernières de les enrichir puis de les retransmettre aux éditeurs.

Déjà, par la notion de bibliothèque universelle : Bibliophiles Universels, Alexandrie, bibliothèque virtuelle, projet Gutenberg, on avait accès à un grand nombre d'ouvrages tombés dans le domaine public. Mais la numérisation des ouvrages permet d'aller beaucoup plus loin. Pour Jean-Pierre Arbon, fondateur de OOhOO.com ( propos cité par Yves Rivoal, Nelsurf n°31, octobre 1998), " l'émergence d'Internet et le succès de sites comme Amazon.com montrent qu'il y a de la place pour les librairies virtuelles. Il restait encore à inventer la maison d'édition en ligne ". C'est, d'après ses créateurs, l'ambition de OOhOO.com (prononcer : zéro heure), entreprise qui " propose aux acteurs traditionnels de l'édition (auteurs et éditeurs) d'ouvrir avec elle sur le réseau une nouvelle fenêtre d'exploitation des droits ". La publication sur Internet de textes au format numérique est offerte dans le contexte d'un site commercial.

Après avoir effectué une recherche parmi les ouvrages publiés sur le site, l'internaute peut demander une impression. En effet, il est maintenant possible d'imprimer à l'unité, avec des machines de reproduction acceptant en entrée des fichiers informatiques, pour un prix d'environ 30 francs. Les éditions OOhOO.com s'affranchissent ainsi de la contrainte de stockage pour n'imprimer qu'à la demande " L'économie de l'activité éditoriale se trouve profondément modifiée par l'absence de stocks. La publication d'ouvrages dont les perspectives de vente se limitent à un petit nombre d'exemplaires devient à nouveau acceptable. ". Il est même possible de demander à librissimo.com la réédition à façon d'un ouvrage épuisé.

L'autre solution est de télécharger l'ouvrage qui peut être lu sur un ordinateur grâce à un logiciel standard tel Acrobat ou ToolBook, ou propre à une maison d'édition. Ainsi, les éditions Vigdor, spécialisées dans les ouvrages scientifiques et universitaires, ont développé le logiciel d'exploration de textes " Lector ", dont la version utilisateur est fournie avec chacun des livres publiés. Selon sa responsable, Tara Celler, " l'écriture scientifique demande une exploration plus qu'une simple lecture. Lector permet d'exploiter les avantages de l'édition numérique en proposant des fonctions telles que l'hypertexte, ou la recherche par association de mots ". (R. Ouadah de Digipresse, Netsurf n° 27, juin 1988). Nouvelles fonctions d'aide à la lecture et à l'investigation, telle est la valeur ajoutée des textes " électroniques " et Vidgor cherche notamment à publier des ouvrages auxquels l'édition numérique confère une dimension supplémentaire. Le choix de Vidgor est assez limité (quelques ouvrages scientifiques, souvent épuisés, pour un prix moyen de 50 francs) alors que celui de OOhOO.com porte déjà sur plus de quatre-vingt ouvrages.

Bibliopolis a développé un logiciel d'indexation et de recherche, Trevi, qui, d'après cette société, constitue une référence de recherche en texte intégral littéral. Cette société est associée au Catalogue des lettres au sein d'un même groupe, qui s'est donné pour objectif de remettre à disposition au format électronique l'ensemble de la littérature française sous des formes spécifiques à leurs différents publics. Ce groupe souhaite diversifier son offre en proposant aux bibliothèques des abonnements à sa base en ligne sur Internet et suit avec intérêt une éventuelle proposition aux établissements d'enseignement secondaire et supérieur de ressources électroniques dans les domaines de la littérature et des sciences sociales.

Toutefois, la lecture sur un écran à cristaux liquides est rapidement fatiguante et les ordinateurs portables ont une autonomie réduite et un poids encore rédhibitoire. Le stade suivant est la suppression complète du papier et de l'ordinateur. En 1945, Vannevar Bussh concevait un appareil à poser sur un bureau, le Memex, qui est considéré comme le premier projet de livre électronique. Après 50 ans d'essais infructueux, plusieurs livres électroniques arrivent sur le marché qui, par leur côté pratique, peuvent changer radicalement la manière d'accéder à l'information. Des sortes de tablettes autonomes d'un format réduit, munies d'un stylet pour prendre des notes ou marquer des pages et surmontées d'un écran plat, stockent dans leur mémoire des documents que l'on sélectionne puis télécharge depuis un site internet. Le SoftBook de Soft Book Press et le RocketBook de Nuvo Media en sont des exemples. Ce dernier, conçu comme un livre, pèse 600 grammes et affiche les pages de texte sur un écran noir et blanc de 11,4 cm sur 7,6 cm. Ses batteries autorisent 17 heures de lecture et il est suffisamment éclairé et brillant pour lire au lit. Il s'adresse au marché de masse du livre. Un accord a été signé avec la société Barnes and Noble. Le SoftBook dispose d'un écran de 20,3 cm sur 15,2 cm, pèse près de 1,4 kg et l'autonomie de ses batteries n'est que de 4 h 30. Il utilise un modem intégré pour aller chercher l'information sur les serveurs de Soft Book Press qui proposeront aussi bien des documents publics comme des publications légales que des informations d'entreprises telles que des manuels ou des documents de formation. Ces livres électroniques sont disponibles depuis peu aux Etats-Unis et devraient l'être en 1999 en Europe.

Si ces dispositifs n'ont pas toutes les caractéristiques du livre imprimé et n'offrent certainement pas encore le même confort de lecture, et encore moins le même plaisir, ils facilitent l'accès à de l'information utile et peuvent permettre de disposer d'une documentation volumineuse en se substituant à de nombreux ouvrages encombrants. Toutefois, ils sont encore trop lourds, l'autonomie des batteries est insuffisante et l'affichage n'arrive pas à la hauteur de l'impression sur papier. En effet, les livres électroniques ne disposent pas encore de la technologie adaptée, Fidler R. (1998). Electronic Books: a good idea waiting for the right technology, Proceedings of future of Print Media, Fall 1998, Kent State university, et c'est sans doute les contraintes d'affichage qui ont ralenti leur développement. Des progrès sont en cours, il semble que devraient être disponibles des dispositifs d'affichage légers, tant au plan de l'éclairage que du poids, durables, économiques sur le plan énergétique et offrant une bonne lisibilité dans un larce spectre de conditions d'éclairage, Doane J.W. (1998). A comparison of display technologies suitable for e-books, Proceedings of future of Print Media, Fall 1998, Kent State university.

Toutefois, le livre est une entité fondamentalement différente d'un écran d'ordinateur. Il incorpore un grand nombre d'affichages haute résolution simultanés. Au lieu de concevoir un dispositif électronique spécial, dont la fiabilité et la pérennité sont toujours en question, c'est l'encre elle-même qui peut être électronique. Ainsi, des chercheurs du MIT (Massachusetts Institute of Technoloay) tentent de réaliser un livre électronique comprenant une centaine de pages adressables électroniquement : Jacobson J., Comiskey B., Turner C., Albert J., Tsao P. (1997). The last book-. IBM Systems Journal, vol 36, n° 3, avec le titre évocateur " le livre ultime ". Chacun pourra créer son propre livre, assemblé à partir de diverses sources, voire des manuscrits animés.

Pour revenir aux livres électroniques présents sur le marché, intégrant un logiciel de lecture à l'organiseur PalmPilot, la société Edispher développe ce qu'elle nomme le livre de poche électronique. Selon Patrick Altman, l'avènement d'une telle forme de livre s'appuie sur la combinaison de plusieurs innovations : un objet qui soit dans sa forme et son poids substitutif du livre papier, ait suffisamment de mémoire pour contenir des centaines de pages, puisse être mis en oeuvre de manière instantanée et offre une surface de lecture suffisante ; un logiciel apportant un mode de lecture le plus proche possible du livre papier et respectant l'intégrité du travail de l'auteur ; un système de distribution éliminant le transport physique pour que le livre parvienne au coût le plus bas à son lecteur, ce qui est offert par Internet. Une vingtaine d'ouvrages peuvent ainsi être téléchargés et l'ambition d'Edispher est " d'offrir l'éventail le plus large possible de textes, depuis les classiques jusqu'aux inédits, et ce dans tous les domaines, littérature, essai, documents pratiques ".

Ainsi, la pénétration des technologies de l'information et de la communication, dans le monde de l'édition et de la diffusion de productions intellectuelles écrites ou multimédias, ouvre de nouvelles perspectives pour la circulation des résultats de la recherche scientifique en diminuant fortement les coûts d'édition, de diffusion et de stockage d'oeuvres qui, autrement, ne feraient l'objet que de tirages limités. Mais c'est également l'édition elle-même qui en est en train de se transformer. D'ailleurs, une association française de l'édition électronique multimédia (AFIEM) a été créée. De nouveaux rapports émergent entre auteurs, éditeurs et lecteurs. Chez OOhOO.com, les auteurs peuvent proposer des manuscrits sous une forme électronique. " L'édition en ligne instaure un lien direct avec le lecteur, et entre les lecteurs eux-mêmes. L'actif que constituent les clients devient au moins aussi important que l'actif représenté par les fonds éditoriaux ".

Comme nous l'avons précisé en introduction, ce texte n'a d'autre ambition que de fournir des informations sur les évolutions récentes dans le domaine de l'édition. Bien évidemment, les transformations en cours soulèvent de très nombreuses interrogations. S'agissant d'Internet, l'offre ne répond pas toujours à la demande, et selon Lebrave, la culture moderne du livre est oubliée. Une certaine pauvreté prévaut. Si la numérisation des textes s'effectue de manière industrielle, les outils permettant de manipuler les grandes bases obtenues sont encore loin d'être satisfaisants. Beaucoup de progrès restent à accomplir pour afficher un texte, l'interroger, le mettre en perspective, etc. On peut s'interroger également sur les stratégies des éditeurs : ceux qui sont déjà bien implantés dans l'édition papier suivent-ils les mêmes chemins que les sociétés de création plus récente qui se lancent sur le créneau des livres électroniques ? S'il est tentant de publier sous cette forme des oeuvres libres de droits, comment protéger les créations nouvelles ? Pour que le texte conserve son statut d'information de référence, les livres électroniques doivent protéger son intégrité, est-il réellement possible de la garantir ? Ces évolutions vont-elles réellement permettre d'offrir un accès simple et peu coûteux aux livres ?

Eric BRUILLARD ; Pierre LANDRY.


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