Médias en ligne et critique des produits éducatifs

 

 

Serge Pouts-Lajus

 

Observatoire des technologies pour l’éducation en Europe

 

 

La critique des produits éducatifs, multimédias en particulier, est un problème qui se pose simultanément aux enseignants, aux parents et au système éducatif. Face à l’abondance des ressources pédagogiques, en ligne et hors ligne, qu’elles proviennent d’opérateurs commerciaux ou publics, d’individus isolés ou d’associations, l’usager, qu’il soit professionnel de l’éducation ou parent d’élève, peine à juger de la qualité et de la valeur des produits qui lui sont proposés et, pire encore, de leur adéquation aux besoins et aux contextes d’usages. C’est certainement l’une des missions de l’institution éducative d’éclairer le choix des enseignants et des parents. Je ne prétends évidemment pas apporter, à un problème ancien et difficile, une solution à laquelle personne n’aurait encore pensé ; plus simplement, je suggère que l’on prenne en compte les qualités du réseau Internet et de ce qu’il est convenu d’appeler les médias en ligne pour ouvrir, autour de ce problème, un nouvel espace de réflexion et, peut-être aussi, d’action.

 

Médias et produits culturels

 

Commençons par rappeler que les ressources matérielles utilisées pour l’éducation, manuels, cahiers d’exercices, cédéroms, sites Web, sont des œuvres de l’esprit, des produits culturels à l’instar des romans, des films de cinéma, des émissions de télévision, des pièces de théâtre et de musique. L’évaluation de type ‘banc d’essai’, fondée sur des critères objectifs, qui convient à des produits dont les fonctions utilitaires peuvent être, elles aussi, objectivées, ne suffit évidemment pas aux produits dont la composante culturelle est principale. Il peut être utile de savoir que le livre est bien imprimé, que l’image du film est nette et que le logiciel est rapide, mais, pour ces produits, l’essentiel est ailleurs : dans leur valeur culturelle, pédagogique dans notre cas, laquelle exige pour être appréciée l’intervention d’évaluateurs, spécialisés ou non, qui assument, en les signant, leurs jugements et la part de subjectivité qu’ils contiennent toujours. Les médias qui diffusent de telles critiques, à la condition qu’ils soient suffisamment indépendants de forces susceptibles de les subvertir, éclairent les consommateurs dans le foisonnement des produits disponibles et remplissent ainsi une fonction d’intermédiation sociale qui est essentielle au développement de la vie culturelle d’une communauté.

 

Le phénomène dit du ‘bouche à oreille’ s’ajoute et parfois s’oppose à la critique médiatique pour orienter, dans un sens ou dans un autre, la diffusion des produits culturels. Aux divergences fréquentes entre les jugements personnels des critiques, s’ajoute en effet celle qui existe, tout aussi souvent, entre les jugements de la tendance dominante de la critique médiatique et ceux des usagers. Pour refléter les tensions qui peuvent exister entre les opinions des critiques et tenter de médiatiser le bouche à oreille, certains médias s’efforcent d’animer, en leur sein, un débat contradictoire entre critiques professionnels et amateurs. On peut citer quelques exemples dans le domaine du cinéma. Dans la revue Télérama, il n’est pas rare que, pour un même film, deux critiques d’avis opposés s’expriment dans la même page, tandis que le courrier des lecteurs est ouvert, sur plusieurs pages, aux opinions des particuliers. A la radio, l’attrait principal de l’émission de France Inter, le masque et la plume, repose sur les altercations entre les critiques réunis à la tribune et les interventions de la salle. Mais dans tous les cas, la forme et le volume des opinions particulières sont fortement contraints par les caractéristiques techniques des médias concernés, par leur format.

 

Particularités des produits éducatifs

 

Dans les pays démocratiques, les publications destinées à la jeunesse font l’objet d’une réglementation particulière mais, pour le reste, les autorités politiques n’interviennent généralement ni dans la production ni dans l’organisation de la critique des produits culturels. Il existe quelques exceptions dans le cas des produits à vocation éducative et c’est à cela que, finalement, je voulais en venir. En Allemagne, la plupart des autorités éducatives régionales ont pris l’habitude d’attribuer un label aux manuels scolaires dont les contenus sont conformes aux programmes officiels. En France, les éditeurs privés se sont toujours opposés à toute forme de labellisation des manuels scolaires ; en revanche, ils ont accepté, après l’avoir même réclamée, la marque RIP (Reconnu d’Intérêt Pédagogique) pour les produits multimédias. Les raisons qui justifient une telle différence de traitement sont principalement liées aux difficultés pratiques que les enseignants disent rencontrer pour consulter les produits et s’en faire une idée par eux-même avant de les acquérir. Pourtant, cette difficulté n’est pas propre aux cédéroms. Par ailleurs, la solution du label officiel contrarie le principe de liberté pédagogique auquel les enseignants français sont très attachés. C’est donc sans état d’âme, qu’après avoir accepté le principe d’une expertise officielle sur les produits éducatifs multimédias, ils se réservent le droit de ne pas tenir compte des recommandations qui en découlent…

 

Cette situation n’est satisfaisante pour personne. La raison me semble en être qu’il y manque un acteur dont j’ai montré plus haut qu’il jouait, pour l’évaluation d’autres produits culturels, un rôle crucial : les médias. Certes, il existe des revues académiques telles que Medialog ou AC-TICE qui réalisent depuis plusieurs années un remarquable travail de critique des produits éducatifs multimédias. Mais ces revues, malgré leur qualité, ont une  audience limitée et éprouvent, comme tous les médias traditionnels et pour des raisons qui sont à la fois économiques et techniques, de grandes difficultés pour médiatiser d’une façon qui soit sérieuse et systématique la critique des produits éducatifs, multimédias en particulier. Le moment est propice pour que de nouveaux acteurs, je pense, bien sûr, aux médias en ligne, libérés des contraintes qui pèsent sur les médias traditionnels, investissent ce domaine.

 

Spécificités des médias en ligne

 

Les médias en ligne exploitent une technique qui modifie certains des termes dans lesquels se pose la question de la critique des produits culturels. L’un de ces termes est économique : leurs coûts de production bas permettent à ces médias de traiter plus facilement les produits à faible diffusion, ce qui est le cas des produits éducatifs. Mais ils présentent un autre avantage, autrement plus fondamental me semble-t-il pour ce qui nous occupe ici : leur capacité à médiatiser ce que l’on a appelé plus haut le phénomène dit du bouche à oreille. Un forum thématique sur un film ou un livre, ouvert sur un site Web, permet en effet de recueillir et de diffuser un nombre illimité d’opinions et de réactions de spectateurs ou de lecteurs. Il ne faut pas, bien sûr, comme  nous le rappelle si souvent Dominique Wolton, confondre naïvement la communication avec sa possibilité technique. Les forums Internet où les visiteurs sont invités à donner leur opinion sur tel film ou tel livre, restent souvent déserts où ne sont fréquentés que par une poignée d’irréductibles. Mais il suffit d’observer des sites et des forums vivants pour comprendre certaines des règles qui pourraient gouverner l’extension de la critique des produits culturels au-delà du cercle restreint des médiateurs professionnels. Citons quelques-uns de ces exemples.

 

-           Sur le site Web du journal Libération, le forum ouvert à l’occasion de la sortie du film Le fabuleux destin d’Amélie Poulain et de la controverse auquel ce film a donné lieu a été extrêmement animé pendant plusieurs semaines.

-           Les forums du site Zazieweb (http://www.zaziweb.com) consacré aux livres et à la lecture sont d’une extraordinaire vitalité et contiennent des milliers de notes de lectures rédigées par les usagers du site.

-           Sur le site américain du vendeur en ligne Amazon (http://www.amazon.com), il n’est pas rare de trouver, notamment dans la rubrique des disques, des extraits de critiques parues dans les revues spécialisées ainsi que des appréciations d’auditeurs qui expliquent pourquoi ils aiment un disque ou un artiste.

 

Vers une critique des produits éducatifs sur des médias en ligne

 

S’il est un type de produits pour lequel la médiatisation des opinions des usagers est nécessaire, c’est bien celui des produits éducatifs multimédias. L’essentiel de la qualité pédagogique de ces produits ne se révèle en effet qu’à l’usage parce qu’elle est fortement dépendante des contextes d’utilisation. Le compte-rendu d’un spécialiste, fut-il inspecteur de l’Éducation nationale, sur un produit qu’il a essayé dans son bureau est beaucoup moins utile que les témoignages de dix enseignants qui l’auront utilisé dans leurs classes et sauront dire ce qu’ils en ont concrètement retiré. Dans ce domaine qui me paraît si prometteur, je me contenterai pour finir de donner quelques exemples qui suggèrent des pistes de développement mais aussi et surtout, compte tenu du caractère très embryonnaire des sites repérés, des difficultés qu’il faudra lever pour que ces potentialités se réalisent.

 

-           Les deux revues académiques spécialisées dans l’analyse de ressources pédagogiques multimédias citées plus haut se sont dotées de sites Web (http://ac-tice.ac-strasbourg.fr/ et http://www.ac-creteil.fr/medialog/Welcome.html) mais les responsables des revues n’ont pas encore choisi entre une formule autonome pour le site et une simple copie dégradée de la revue papier.

-           Sur le site Web des Clionautes (association de professeurs d’histoire-géographie : http://www.clionautes.org), on trouve des évaluations de manuels rédigées par des membres de l’association mais qui ont le défaut de ne provenir que d’une poignée de rédacteurs. Les auteurs des manuels analysés ont la possibilité de réagir sur le site aux analyses des enseignants ce qu’ils ont fait dans certains cas.

-           On trouve sur le site du CNDP, à la rubrique Télédoc une sélection de ressources audiovisuelles éducatives comprenant notamment des scénarios d’usage réalisés par des enseignants.

-           Dans le domaine des mathématiques, deux logiciels très utilisés par les enseignants ont donné lieu à la création de sites où les usagers échangent sur leurs expériences ; il s’agit de Cabri-Géomètre (http://www.cabri.net/) et de Lili-Maths (http://lilimath.free.fr/index.htm). Notons qu’il ne s’agit pas, dans ces deux cas, de sites embryonnaires mais, bien au contraire, de sites exceptionnellement riches qui ont la particularité de ne se référer qu’à un unique produit.

 

L’extension et la systématisation de la critique en ligne à l’ensemble du domaine des ressources pédagogiques, multimédias d’abord, mais aussi audiovisuelles et imprimées, peuvent-elles envisagées ? Je le pense. Et je pense aussi que le moment est bien choisi pour y réfléchir sérieusement. Les acteurs susceptibles de relever ce défi existent. J’ai cité Medialog et AC-TICE ; on pourrait y ajouter le café pédagogique, opérateur plus récent mais bénéficiant d’une expérience et d’une audience importantes dans le champ de l’édition en-ligne, mais aussi d’autres opérateurs, spécialisés sur un secteur ou une discipline et capables de mobiliser  les compétences requises pour produire et animer la critique publique de certaines catégories de ressources pédagogiques. Un tel service, parce qu’il devra être indépendant des producteurs, qu’il s’établira sur un support technique dont la partie la plus dynamique se situe hors du secteur marchand et qu’il répond à un besoin très large et bien identifié du monde scolaire, relève sans aucun doute du service public. C’est au service public d’éducation d’en prendre l’initiative.