AVERTISSEMENT

"Fleurs de printemps et lune d'automne" est le titre de ce livre titre tiré d'un poème de Li Yu (937-978 P.C.) roi de Wou prisonnier d'état à la cour de l'Empereur SonG Tai Tsou. La première ligne de ce poème commençait ainsi :

"Fleurs de printemps et lune d'automne,
Etes-vous éternelles ?..."

L'auteur ayant perdu son royaume tombé entre les mains impériales songe avec nostalgie aux changements qui sont la loi du monde. Fervent bouddhiste il reste imprégné de l'impermanence des choses : la vie conduit à la mort, la grandeur se fait décadence, les amours deviennent regrets, un printemps est toujours suivi d'un automne.

Les poèmes qui composent ce recueil se font l'écho des pensées de Li Yu : joies et peines réunions et abandons amours et regrets en un mot tout ce qui fait la trame d'une vie humaine.

AVANT PROPOS

De tous temps l'homme a essayé de percer le voile du monde extérieur dans lequel il est plongé; dans cette recherche les Chinois se sont placés parmi les premiers. Ils ont toujours soupçonné qu'au delà de cette représentation extérieure que nous offre la nature il y avait quelque chose de très profond un sens primordial qui nous permettrait de comprendre le pourquoi du monde de capter le mystère caché dans les êtres et dans les choses. Pour ce faire ils se sont servis de méthodes d'investigation entre autres: la peinture l'écriture "puissance imaginaire des signes (I) et aussi la poésie. Cette dernière sous le couvert de modes d'idées et de sentiments nous conduit sur la route de ce monde mystérieux.

Il a été dit que c'est au travers de sa poésie qu'un peuple se fait le mieux connaître dans ses sentiments les plus intimes; c'est un moyen unique d'expression. Il y a des choses qui ne peuvent être saisies que par le détour de la poésie. Par le biais des comparaisons des images des analogies des similitudes elle détecte des nuances que d'autres formes d'expression seraient incapables de nous procurer ou tout au moins de le faire avec autant de précision.

Dans cette recherche de la "Connaissance de l'Est" comme dirait Claudel l'étude de la poésie chinoise en même temps qu'elle nous aide à mieux comprendre l'âme de ce peuple nous conduit aussi à une perception plus intime de nous-mêmes. C'est ainsi que la poésie nous permet d'avancer d'un pas de plus dans l'étude du mystère des êtres et de l'univers.

En Chine ce qui frappe le voyageur c'est le contact étroit de l'homme avec la nature qui l'entoure. L'arbre le feu le vent l'eau la montagne les saisons tout fait partie de l'univers immédiat de chaque individu et est ressenti comme tel. Tous ces éléments se joignent à l'homme dans leurs relations réciproques journalières. René Grousset (2) parlant de la peinture chinoise nous fait remarquer à propos de celle des Song que la communion intime de l'artiste avec l'âme même de la Nature anime et explique toute la peinture; pour l'artiste l'eau est une chose vivante et la montagne presque un être humain. Tout ce qu'il dit de la peinture et des peintres peut s'appliquer d'une façon identique à la poésie et aux poètes.

Le chinois se cache derrière la Nature ; c'est elle qui s'exprime dans son symbolisme et qui impose son langage elle aussi qui fournit ses propres images et son mode d'expression : la pluie la lune l'oiseau le brin d'herbe sont autant d'interprètes des sentiments humains.

Cette révélation du rôle de la poésie dans la vie chinoise nous conduit à l'étude d'une de ses formes particulières la poésie Tseu (CI) poésie lyrique qui s'exprime en vers irréguliers.

L'origine de la poésie lyrique chinoise semble assez confuse; d'après les traditions la poésie chinoise ne s'est jamais parlée; elle s'exprimait sous la forme d'un chant accompagné ou non d'instruments de musique. Ce chant poétique ces strophes chantées et dansées se codifièrent en vers d'abord de 4 pieds (1 pied = 1 caractère car la langue chinoise est monosyllabique) puis ensuite de 5 et 7 pieds. Cette codification du chant poétique constitua ce qu'il est convenu d'appeler la poésie classique le "Che (SHI); elle se caractérise par une combinaison de rimes et de tons. C'est au VIIe siècle sous la dynastie des Tang qu'elle atteignit son "âge d'or". Une centaine d'années plus tard sous la pression des circonstances une modification de la texture du Che donna naissance à une nouvelle forme de poésie la poésie lyrique proprement dite le "Tseu" poèmes en vers irréguliers.

Les empereurs Tang avaient étendu l'influence chinoise sur la Route de la Soie dans l'Asie Centrale. Revenus dans leur foyer les soldats avaient ramené de leur expédition de nouvelles mélodies qui tombées dans le domaine public donnèrent naissance à des chansonnettes fredonnées au coin des rues ; la musique était tout les paroles ne comptaient pas; peu à peu l'élite cultivée s'intéressa à cette nouvelle mode et les poètes s'efforcèrent d'intégrer ces mélodies dans le forme classique du "Che (SHI); cela s'avérera impossible: le moule rigide du Che 5 ou 7 pieds ne pouvait s'adapter à leur musique. Il fallut créer un genre nouveau et des règles neuves; les paroles qu'on ajouta prirent une importance nouvelle les tons longs et brefs du texte acquirent une place prépondérante pour intégrer la mélodie. Le texte et la musique allaient former ainsi un mariage stable et équilibré chacune des deux parties texte et musique conservant leur place propre dans l'ensemble. Ce ne fut qu'à la fin du Moyen Age lors de l'invasion Mongole avec le développement du drame au théâtre que l'évolution du Tseu précipita un divorce dans cette association poético-musicale. La musique va reprendre son indépendance par rapport au texte; ce sera l'époque du "Kiu".

Par la suite le Tseu se maintiendra sous sa forme poétique ancienne mais perdra sa mélodie musicale car les airs originaux furent oubliés; on continua à composer des Tseu selon la formule ancienne sans la partie musicale "comme chez nous les parnassiens s'évertuaient à rimer d'après les traités de versification des ballades ou des rondeaux issus eux aussi de chansons (à danser) qu'ils ne connaissaient plus (3). Les airs originaux des Tseu se montent à plus de mille; il est fort regrettable que la musique qui accompagnait ces Tseu ne nous soit pas parvenue; la plupart des airs était de tradition orale et les seuls qui nous restent reflètent les modes des âges successifs.

Non seulement la forme du Tseu diffère de celle du Che classique mais aussi la façon dont le sujet du Tseu est traité. Alors qu'avec le Che le sujet est développé logiquement en ligne continue le Tseu use avec art de la suggestion et du symbole. C'est une suite de touches qui se contentent de transposer plutôt que d'exposer; nous nous trouvons en face d'un tableau expressionniste dont les traits de pinceau disséminés sur la toile s'efforcent de suggérer à notre esprit les sentiments de l'artiste. Le Tseu lyrique de par sa nature est le mieux adapté pour exprimer les divers sentiments du coeur humain; il nous révèle des modes de vie de sensibilités particulières au peuple chinois. Les meilleurs Tseu joignent à la beauté et à la vérité des sentiments le choix des mots et la mélodie des sons. "Aucune rhétorique, rien d'oratoire, rien d'abstrait, peu d'idées et toujours les mêmes, des formules qui se répètent sans cesse : la complainte du soldat perdu dans la steppe barbare, celle de la femme abandonnée la guerre avec ses misères ... ces ruines ces palais déserts ce thème obsédant de l'impermanence des paysages vus par un oeil de peintre des petits tableaux qui n'ont l'air de rien collant au réel ... des impressions des sensations saisies au vif en leur fraîcheur intact ... des notations si fugitives tellement insaisissables qu'on les comparait à des antilopes qui pour couper leurs traces se seraient pendues par leurs cornes aux branches d'un arbre ... Chacune de ces syllabes est un petit monde en soi une cellule linguistique chargée de significations irradiantes comme une gemme à facettes. Elle déclenche de puissantes résonances auditives et visuelles car elle s'écrit au moyen d'un calligramme qui est une oeuvre d'art et sa prononciation comporte des modulations qui entre en jeu dans la prosodie" (3). Ce jugement littéraire qui s'adresse d'abord à la poésie chinoise en général caractérise parfaitement la poésie lyrique du Tseu.

Il faut remarquer que les poèmes Tseu n'ont pas de titre seul l'air sur lequel il est chanté est notifié. Dans la traduction des titres ont été ajoutés pour faciliter la compréhension du lecteur.

Afin de replacer ces textes poétiques dans leur contexte historique un résumé des événements politiques a été ajouté; chaque pièce est précédée de la biographie sommaire de son auteur à chaque fois que cela a été possible. Un commentaire succinct n'est donné que pour favoriser l'intelligence du texte.

Le choix des pièces de vers s'est inspiré de la qualité des poèmes, de la vérité des sentiments et des nuances de sensibilités de façon à faire connaître le peuple chinois vu de "l'intérieur". Ce livre n'est pas une anthologie ce n'est qu'un florilège.

La transcription des noms chinois suit celle de l'Ecole Française d'Extrême Orient (E.F.E.O.).

René BOISGUERIN

LIVERPOOL, Août 1984


(1) CHENG (François). L'écriture poétique chinoise. Seuil, 1977.

(2) GROUSSET (René). La Chine et son Art. Plon, 1951.

(3) DEMIEVILLE (Paul). Anthologie de la Poésie Chinoise Classique. Gallimard, 1962.