Les dispositifs de validation des compétences informatiques en Europe

Une exception française

 

Serge Pouts-Lajus

 

 

Un rapide tour d’horizon des pratiques et des dispositifs de validation des compétences informatiques existant en Europe nous conduit à cette conclusion qui ne devrait pas surprendre : la France, une fois de plus, se distingue en rejetant les solutions qu’adoptent ses voisins et en leur préférant les siennes propres que ses voisins n’adoptent pas…

 

Certification des profs, certification des élèves

 

La question de la validation des compétences informatiques se pose depuis longtemps mais elle n’a commencé à recevoir de réponse institutionnelle en terme de certification que depuis quelques années seulement. Remarquons d’abord que, dans le domaine de l’éducation, elle s’adresse simultanément aux enseignants et aux élèves qui sont, les uns et les autres, des utilisateurs potentiels des ordinateurs dont s’équipent les établissement scolaires. De ce point de vue, l’exception française se manifeste de plusieurs façons. D’une part, la France est le seul pays d’Europe à avoir conçu, avec le B2I, un système de validation destiné à des élèves, en particulier à des élèves de l’école primaire ; d’autre part, elle est le seul pays à ne pas avoir envisagé de certifier ses enseignants.

 

Dans la plupart des pays européens, il existe des systèmes permettant de certifier les compétences informatiques des enseignants. Ils sont de deux types. Le plus souvent, c’est le cas en Italie et en Autriche par exemple, les institutions responsables choisissent un système international appelé PCIE (Permis de Conduire Informatique Européen) ou ECDL (European Computer Driving Licence) (voir encadré). Dans quelques pays, comme le Danemark ou les Pays-Bas (voir plus loin), on a préféré développer un système spécifique, inspiré du PCIE, mais adapté aux besoins particuliers de l’éducation. Dans les pays ayant adopté le PCIE, les élèves de l’enseignement secondaire ont la possibilité de certifier leurs compétences par le même moyen dans leurs établissements mais ces pratiques sont encore peu développées.

 

La France est donc le seul pays européen à vouloir certifier ses élèves et pas ses enseignants. Elle se distingue également par la réticence très vive que le système éducatif national a toujours manifesté à l’égard du PCIE. Le B2I dit « GRETA » qui vise les besoins de la formation professionnelle se présente d’ailleurs comme son concurrent direct.

 

 

PCIE : Permis de conduire informatique européen

ECDL : European Computer Driving Licence

ICDL: International Computer Driving Licence

Un standard international ?

 

Le PCIE est né en 1997 à l’initiative d’une association européenne de professionnels de l’informatique, le CEPIS (Council of European Professional Informatics Societies), représenté en France par l’ASTI (Association Française de Sciences et Technologies de l’Information). La promotion et la diffusion du PCIE sont aujourd’hui assurés par la Fondation ECDL qui cherche également à lui donner une dimension internationale sous le nom de ICDL (International Computer Driving Licence). Il est aujourd’hui diffusé dans 50 pays par plus de 7000 centres de test qui ont délivré 1,4 millions de permis individuels.

 

Le PCIE est un dispositif modulaire permettant la validation individuelle des compétences de base en informatique. Il est composé de six modules :

 

-      Connaissances générales sur le poste de travail et la société de l'information,

-      Gestion des documents,

-      Traitement de texte.Tableur,

-      Base de données,

-      Présentation assistée par ordinateur,

-      Navigation Web et Messagerie.

 

Pour pouvoir délivrer le PCIE, les organismes de formation doivent être accrédités par la fondation ECDL représentée en France par la société Euro-Aptitudes. Le prix de commercialisation d’une formation individuelle au PCIE se situe généralement aux environs de 100 €. Il est probable que c’est davantage le montage commercial sur lequel est fondé le PCIE, un système d’accréditation des organismes de formation de type franchise, que son aspect normalisateur qui explique les réticences des institutions françaises à son égard.

 

Sites à consulter :

Euro-Aptitudes : http://www.pcie.tm.fr/

ASTI : http://www.asti.asso.fr/

CEPIS : http://www.cepis.org/

Fondation ECDL : http://www.ecdl.com/

 

 

Un PCIE pédagogique au Danemark et aux Pays-Bas

 

Les Pays-Bas et le Danemark ont récemment développé des dispositifs de certification des compétences informatiques, inspiré du PCIE, mais spécifiquement conçu pour des enseignants du niveau primaire et secondaire. Le Pedagogical Driving Licence danois comporte 8 modules dont 2 seulement sont spécifiquement consacrés à des thématiques éducatives (en italique) :

 

-           Introduction

-           Production écrite

-           Communication, information

-           Tableurs

-           Projets pluridisciplinaires

-           Multimédia et sites Web

-           Base de données

-           TIC et projet d’établissement

 

Ce système de formation, prévu pour durer de 5 à 6 mois, a été développé par la société Uni-C qui en assure également la diffusion commerciale en s’adressant directement aux établissements scolaires. En 2000 et 2001, 30 000 permis ont été délivrés au Danemark. Il est en cours d’adaptation pour la Norvège. Alors que le système danois repose sur des formations de groupe au sein des établissements scolaires, le dispositif néerlandais, baptisé DOR (Digitaal Onderwijs Rijbewijs) est conçu pour des formations individuelles mais il repose sur des principes et sur des contenus semblables.

 

Expliquer l’exception B2I

 

Le PCIE est peu implanté en France, en particulier dans le système éducatif : quelques écoles de commerce et quelques lycées privés seulement l’ont adopté. La France n’a pas non plus suivi l’exemple des Pays-Bas et du Danemark et n’a pas développé un dispositif national de formation des enseignants, inspiré ou non du PCIE. Comment expliquer ces particularités qui nous séparent de nos voisins : l’absence de dispositif national de formation et de certification des enseignants ; la défiance vis-à-vis du PCIE, le système international de certification le plus répandu ; la création d’un système national de certification des élèves ?

 

La rigidité du système français, le dogmatisme des opérateurs publics d’éducation et de formation, leur méfiance à l’égard des idées et des produits venus de l’étranger sont des arguments souvent invoqués par ceux qui regrettent la faible diffusion du PCIE dans notre pays. Cette démonstration est en réalité peu convaincante, en particulier lorsqu’elle est administrée par des personnes ou des organisations elles-mêmes intéressées à la diffusion du PCIE. Pour éviter toute polémique, tenons-nous en ici aux seuls établissements scolaires. Aux Pays-Bas, au Danemark, et plus largement, dans toute l’Europe du Nord, les systèmes éducatifs nationaux sont organisés de telle façon que les établissements scolaires bénéficient d’une vraie autonomie, en particulier pour le recrutement et la formation des enseignants. Les dispositifs de PCIE pédagogiques peuvent être alors directement proposés aux chefs d’établissement car ceux-ci ont la liberté et la possibilité de les acquérir et de les imposer à leurs enseignants. Rien de tel en France où les professeurs bénéficient d’une très grande liberté pédagogique individuelle et les établissements, par voie de conséquence, d’une autonomie réduite dans le domaine pédagogique comme dans celui de la formation continue des professeurs. Il est donc absurde de vouloir importer tel quel un système incompatible avec les normes locales et il est encore plus absurde de s’offusquer du fait que la greffe ne prenne pas.

 

A la lueur de cette analyse, on comprendra mieux l’absence d’intérêt, en France, pour un système de certification des enseignants et, symétriquement, le choix qui a finalement été fait, avec le B2I, d’un système de certification des élèves. La liberté pédagogique accordée aux enseignants français est en effet équilibrée par un principe tout aussi impératif d’égalité de traitement pour les élèves. Ces deux principes : liberté pour les enseignants, égalité pour les élèves, caractérisent en quelque sorte le système éducatif français. Dans un tel contexte, il est absolument logique et même souhaitable, d’une part de s’appuyer sur la conscience professionnelle des enseignants, d’autre part d’exiger que toute compétence introduite dans le curriculum des élèves fasse l’objet d’une certification nationale.

 

Avec l’informatique cependant, une difficulté surgit. Les compétences spécifiques requises par la maîtrise de ce nouvel instrument interviennent dans un champ de savoirs, l’informatique, qui n’a jamais été reconnu en tant que discipline ; l’école ne peut donc pas les enseigner et encore moins les certifier. Cette difficulté et cette contradiction nourrissent, depuis le début des années 70, des discussions virulentes, chez les spécialistes des TIC, entre les partisans d’une informatique objet et ceux d’une informatique outil. Après avoir essuyé plusieurs revers, comme par exemple la disparition de l’option informatique des lycées, les pédagogues qui ont défendent l’idée que l’ordinateur est à la fois outil, instrument et objet d’apprentissage, tiennent, avec le B2I, une sorte de revanche.

 

Dans les autres pays européens, la perception unique de l’ordinateur comme simple outil n’appelant pas d’enseignement spécifique a toujours dominé, sans qu’il y ait même débat. Voila pourquoi, sans doute, le B2I devait être inventé en France et qu’il l’a logiquement été.

 

Dans cet article qui annonce un tour d’horizon européen, il aura beaucoup été question du cas français. C’est une règle générale : le comparatisme n’est utile que s’il aide à mieux se comprendre soi-même. Cette rapide et discutable analyse comparée aura en tous cas permis de déboucher sur ces deux questions :

 

-           le PCIE pédagogique néerlandais ou danois pourrait-il être adapté au contexte français ?

-           le B2I français pourrait-il être exporté vers d’autres pays ?

 

A ces deux questions, il nous semble qu’il est possible de répondre oui ; mais il est certainement difficile de dire à quelles conditions…

 

Remerciements à Corinne Hermant (CE), Anne Gilleran et à Anja Balanskat (EUN) pour leur aide.